Peintures.
Hassan Al-Charq multiplie les sujets qui dépeignent, avec
féerie, sa région natale de Minya. Schéhérazade et Shahriyar
constituent ses principaux narrateurs.
Un maître du spontané
Un
monde d’histoires, riche en symboles et en fantaisies. C’est
celui de Hassan Al-Charq (littéralement Hassan de l’Orient).
Une attribution adéquate, donnée par les Allemands, à un
artiste autodidacte qui s’engage totalement et par
excellence dans l’art naïf. Originaire de Minya (au sud de
l’Egypte), et plus précisément de Zawiyet Sultan, à l’Est,
cette ville a tant inspiré Hassan Al-Charq. Il est fier
d’être issu d’un site ancestral, témoin de cinq époques
historiques. « Zawiyet Sultan se situe à une distance de 18
kilomètres de la ville de Béni-Hassan Al-Chourouq, où se
trouve l’un des plus grands cimetières pharaoniques d’Egypte.
De la fenêtre de ma maison, je vois le cimetière de la ville
avec ses tombes surmontées de dômes », précise l’artiste.
Raison pour laquelle les coupoles, avec leurs formes
caractéristiques, deviennent une partie inséparable de sa
thématique. La rotondité devient l’une de ses obsessions
avec une sorte « d’aller-retour entre la vie et la mort ».
Cette rotondité, sous forme d’auréoles, garnit toutes les
têtes de ses protagonistes, hommes et femmes, aux yeux
larges, purement pharaoniques.
Cependant,
c’est la femme qui se dote d’une place privilégiée au sein
de son œuvre. Elle a toujours une tête inclinée, tantôt vers
la droite, tantôt vers la gauche. « Toutes les femmes, dans
mes œuvres, se ressemblent de par leur posture et leur
physionomie. A la tête arrondie, les femmes villageoises
portent le hiram (sorte de voile). Cette voilure n’est pour
moi qu’un triangle qui me rappelle la coiffe triangulaire de
la déesse Isis. C’est la coiffe de la passion, de la
maternité et de la pureté », ajoute l’artiste. Si les femmes
sont identiques, elles aiguisent la curiosité et
l’imagination du récepteur. « Dès mon très jeune âge,
j’étais inspiré par le conte épique d’Abou-Zeid Al-Hilali
(la geste hilalienne) et les proverbes arabes. J’entendais à
la radio les plus beaux contes narrés par Zakariya Al-Higawi
ainsi que des extraits des Mille et une nuits. J’étais
habitué à laisser libre cours à mon imagination pour
ressusciter les protagonistes », raconte Al-Charq dont les
personnages exposés actuellement à la galerie Qortoba
s’inspirent tous des Mille et une nuits. On retrouve
Schéhérazade face à un Shahriyar tenant un rebab ou installé
dans le harem. Schéhérazade et Shahriyar ne sont en effet
que les porte-paroles de l’artiste. Ils représentent une
Egypte orientale, authentique et populaire.
L’exposition abonde de scènes populaires : scène de zar
(exorcisme), cercle de zikr, célébration du soboue (le 7e
jour d’un nouveau-né), etc. Ces scènes, incarnées par
Schéhérazade et Shahriyar et qui vont au gré de la
fantaisie, sont imbibées d’autant de motifs en miniatures
détaillés et répétitifs : pharaoniques, coptes, islamiques
... Avec ces multiples motifs, Al-Charq se plaît à remplir
l’espace de son œuvre, sans irriter l’œil de son récepteur.
Voici des poissons, des formes géométriques, des oiseaux,
des paumes de main, des fers à cheval, des colombes, des
palmiers, des écritures, et le Nil. Hassan Al-Charq ne
s’explique pas de manière savante sur le choix de ses
motifs. Ce qui s’est avéré, c’est qu’une seule œuvre peut
lui prendre 40 heures de travail. Il est vrai ainsi qu’on
peut parler d’innocence feinte. C’est le cas de tous les
peintres naïfs dont Al-Charq fait partie. L’artiste même ne
tarde pas à avouer avec spontanéité : « J’aime dessiner ce
que je trouve dans mon entourage. Je peins la vie telle
qu’elle se présente, avec ses multiples facettes ». Une
spontanéité qui émane de nouveau du choix de ses couleurs
vives, pigmentées et qui respirent la joie de vivre. Et
comme l’art brut doit « naître du matériau, se nourrir des
inscriptions et des tracés instinctifs », Al-Charq invente
et crée ses propres couleurs, toutes des couleurs brutes,
composées d’herbes naturelles. « La nature est mon unique
ressource d’inspiration. C’est le génie du lieu où j’habite
qui m’incite instinctivement à créer », déclare l’artiste.
Cependant, si Al-Charq recourt à l’encre de chine, c’est
seulement pour délimiter les lignes de démarcation entre les
couleurs qui forment le sujet de ses œuvres. Le tout est
puisé de sa terre natale de Minya.
Névine Lameï