Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamad Salmawy, Investissement, oui mais ...
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Opinion

Investissement, oui mais ...

Mohamad Salmawy

Le sujet que j’aborde ici ne concerne pas seulement le village de vacances des Diplomates, situé sur la Côte-Nord, mais il revêt un caractère national en rapport direct avec notre notion de l’Etat moderne, que nous voulons instaurer. Cette question a révélé la vision défaillante des responsables sur ce dossier. Si nous ne lui trouverons pas de remède, l’Etat croulerait dans le sous-développement, même si les investissements et le budget annuel augmentent.

J’ai reçu plusieurs plaintes d’un grand nombre de personnes qui ne fréquentent d’habitude ce village que pendant les mois d’été. Ces plaintes indiquent que la partie ouest du village s’est transformée en un chantier avec le bruit assourdissant des bulldozers et des camions, et le calcaire et le sable éclaboussant les habitations et les jardins des estivants.

L’administration du village s’est empressée d’intervenir auprès du gouverneur, du ministre de l’Habitat, du ministre de l’Environnement ainsi qu’auprès de la société de construction, qui ont choisi les mois d’été pour effectuer ces travaux. Mais les semaines sont passées et la situation est demeurée la même. Ce qui a poussé certaines familles qui ont des enfants à quitter les lieux et à revenir au Caire pour préserver leur santé.

Ceux qui ont effectué ces contacts m’ont affirmé que les responsables ont exprimé leur compréhension, mais qu’ils ont essayé en même temps d’expliquer aux plaignants que les travaux étaient en rapport avec l’investissement et qu’ils ne pouvaient pas donc les arrêter. De son côté, le gouverneur a fait cette même interprétation et m’a promis de donner l’ordre aux camions et aux bulldozers d’arrêter leurs sirènes qui fonctionnent sans cesse et sans raison jour et nuit, comme si nous étions dans un embouteillage au beau milieu du Caire.

Ce que le village des Diplomates était le témoin est à mon avis l’expression manifeste de l’idée que nous nous faisons de l’Etat moderne, qui est notre aspiration à nous tous et dont nous fait rêver le gouvernement. La société moderne est-elle celle qui sacralise les investissements financiers en les considérant comme son ultime priorité au-dessus de tout, y compris la santé de ses citoyens, censés être les premiers bénéficiaires de ladite démarche ? La société égyptienne développée est-elle celle qui fait peu de cas des lois pour faire prévaloir à tout prix l’investissement ?

Les exemples de par le monde de pays sous-développés où l’investissement progresse sans que leurs sociétés n’avancent d’un iota sont nombreux. Le développement et le sous-développement sont liés à la qualité de vie que procurent les Etats et non pas au volume des investissements. En fait, la société moderne développée est par définition celle qui encourage l’investissement et qui sait le réguler en même temps. Le fait d’être avide d’investissement à tout prix, n’est en rien caractéristique du progrès et du développement.

L’exemple type de l’ampleur de l’investissement que les responsables nous avancent toujours est celui de Singapour. Voilà un exemple qui a beaucoup de défauts parce qu’il ne repose pas sur des industries lourdes, pilier d’une économie solide et donc sur un investissement prometteur. Mais il est, au contraire, l’image d’une économie parasite et fragile reposant sur l’importation, l’exportation et l’industrie des services peu coûteuse. Bien que ceci ne soit pas notre sujet, fions-nous quand même à l’exemple de Singapour qui a réalisé un miracle économique en un temps record. De prime abord, il est apparent que nos responsables n’ont pas étudié cet exemple à fond. S’ils l’avaient fait, ils auraient vu que la modernisation de cette île éloignée ne s’est pas fondée exclusivement sur l’investissement, mais a tenu parallèlement à promouvoir le niveau des services que l’Etat assure au citoyen et à améliorer la qualité de vie.

La vie au Singapour a de tout temps été bien organisée. Lorsque j’y étais en visite il y a quelques années, les journaux américains ne faisaient qu’évoquer la crise croissante à l’époque entre les Etats-Unis et le Singapour qui avait déféré en justice un jeune Américain. Ce dernier avait aspergé de couleurs l’une des voitures garées dans la rue. Considéré comme une atteinte à la propriété privée, cet acte est un grave délit en vertu de la loi du Singapour. Qu’en est-il alors si l’on porte atteinte à la santé ou à la tranquillité de l’individu ?

Le gouvernement américain était intervenu à l’époque parce que la personne en question était le fils d’un des hauts fonctionnaires travaillant dans une grande compagnie d’investissement américaine. Mais cette intervention n’a pas abouti à grand-chose parce que l’investissement au Singapour est régi par des règles bien définies. Finalement, une peine a été décidée par la Justice contre le jeune Américain indiscipliné qui a porté atteinte à la propriété d’autrui, bien qu’il ait commis son acte involontairement. Cet incident ne nous rappelle-t-il pas ce que font certains de nos jeunes gens dans les rues lorsqu’ils tiennent à la main un clou avec lequel il raille la peinture des voitures garées dans la rue ?

Tel est Singapour qui sert d’exemple aux personnes assoiffées d’investissement. L’ont-ils vraiment étudié et éprouvent-ils vraiment le même respect aux lois et à la propriété d’autrui ? Ont-ils appris comment organiser l’investissement pour qu’il ne se transforme pas en un moyen de porter préjudice aux gens ?

Il semble que le ministre de l’Environnement, Magued Georges, l’a bien compris, puisqu’il est intervenu en personne auprès de la grande compagnie de construction en question. Il n’a pas mis un terme à l’investissement mais l’a seulement organisé pour qu’il soit relancé après les mois d’été. L’investissement le plus rentable est celui qui vise l’être humain, sa santé et sa tranquillité. Le réel progrès doit se répercuter sur la qualité de vie du citoyen. Il ne s’agit pas d’un investissement tous azimuts qui transforme la vie du citoyen en enfer, même pendant ses vacances .

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