Arméniens .
Cette minorité installée en Egypte a eu un rôle politique
immense au XIXe siècle, de 1810 à 1844. C’était le thème
d’une conférence tenue récemment au consulat de France
d’Alexandrie.
Les apports d’une élite
Dans
la première moitié du XIXe siècle, la minorité arménienne
était loin d’être importante par rapport aux minorités des
communautés diverses vivant en Egypte. Néanmoins, cette
minorité était politiquement la plus forte. Comment
l’explique-t-on ? C’est par le fait du fondateur de l’Egypte
moderne, Mohamad Ali, qui s’est appuyé largement sur cette
communauté. En effet, ce dernier voulait s’imposer sur ce
pays en qualité de gouverneur ottoman et, que, pour cette
charge, il lui fallait présenter à la Sublime Porte une
caution bancaire émanant d’une « Amira » (version arménisée
du titre d’Emir). Aussi pour ce faire, Mohamad Ali alla-t-il
faire sa cour à l’Amira arménien, Abraham Karakélian, et
l’acquit à sa cause. Lui et ses descendants furent chargés
pendant la durée du siècle d’être les défenseurs des
intérêts des vice-rois, et, plus tard, des khédives d’Egypte
auprès de la Sublime Porte.
Mais, de retour au Caire, Mohamad Ali constata que les
caisses de la vice-royauté étaient totalement vides. Il
demanda des prêts. Le seul qui lui fit confiance, était, une
fois de plus, un Arménien, nommé Yghézian Amira Bédrossian,
qui lui déclara qu’il mettait à la disposition du pacha « sa
bourse et sa vie ». Mohamad Ali fut charmé par le personnage
dont il fit pendant les premières années de son règne son
conseiller des finances et administrateur de ce qu’on
appelait, alors, le trésor privé. Il existait de même entre
Mohamad Ali et les Arméniens une affinité essentielle basée
sur une communauté de culture et de langue : les intéressés
venant de Turquie parlaient le turc, seule langue dans
laquelle aimait s’exprimer le pacha. De plus, il leur
faisait confiance ... Aussi disait-il volontiers :
« Choisissez des Arméniens qui font preuve d’une endurance
infatigable et d’un dévouement exemplaire, ils s’acquittent
de leurs fonctions avec plus de rigueur et de conscience que
d’autres et font avancer les affaires de l’Etat à pas de
géant ».
Son amitié pour eux fut toujours fidèle. Même vingt ans
après son avènement, Mohamad Ali faisait quérir encore des
Arméniens, dont l’éventail des fonctions s’était
considérablement élargi.
Le groupe des banquiers, financiers et négociants s’est vu
contrebalancé par celui de secrétaires experts, assistants
avant de devenir conseillers et ministres. De même, ils
furent ouvriers généralement qualifiés, maçons,
charpentiers, forgerons, bottiers, tailleurs, sans oublier
les orfèvres de l’Arménie de toujours qui ont été sensibles
à l’appel du vice-roi de l’Egypte. Etaient également
arméniens, le maître d’hôtel personnel du vice-roi ainsi que
son médecin très écouté par lui. Le vice-roi a fait
spécialement venir de Constantinople des architectes
arméniens pour les charger des somptueuses sépultures tubées
destinées aux princes de la famille d’Egypte.
Entré en rébellion
De tous les Arméniens qui, à des niveaux divers, gravitaient
autour du vice-roi, Boghos Youssoufian, plus connu sous le
nom de Boghos bey Youssouf, a marqué de son empreinte,
pendant plus de trente ans le règne de Mohamad Ali. Il fut à
la fois son éminence grise et le ministre tous azimuts. Les
témoignages français ne tarissaient pas d’éloges à son
sujet. De même les Arméniens disaient de lui « Mohamad Ali
était un génie ». Mais celui-ci était un despote, et c’est à
Boghos bey que revenait le soin de canaliser ses caprices et
ses colères, ses entêtements et ses frasques. En 1825,
Boghos bey fut nommé contrôleur des Finances et fit en tant
que première mesure nationaliser les douanes. L’importance
des revenus douaniers fut ainsi versée à l’Etat. En 1833, il
fut nommé ministre des Affaires étrangères et du Commerce
puis cumula aussi ceux des Finances, de l’Intérieur et de la
Défense. Fait important à signaler : entre 1839 et 1841,
Mohamad Ali fit la guerre à la Turquie, inaugurant ainsi la
Question d’Orient.
Boghos bey n’approuvait pas cette campagne. Le pacha étant,
ainsi, entré en rébellion contre son suzerain risquant sa
tête et son trône. Mais il fut si bien défendu par son
ministre qu’il obtint, non seulement de conserver son trône,
mais aussi de le conserver à titre héréditaire.
Boghos bey, couvert de gloire, s’éteignit à Alexandrie,
début 1844. Le dernier présent qu’ avant de mourir il fit au
vice-roi avait pour nom Nubar, son neveu, âgé de dix-huit
ans, qui allait vingt ans plus tard devenir Nubar pacha.
En remplacement de Boghos bey décédé en 1844, le vice-roi
nomma Artin bey Tcharkian auquel il confia les deux
principaux portefeuilles détenus par le défunt : celui des
Affaires étrangères et celui du Commerce au sein du Conseil
d’Etat. Artin bey mit la tête des jeunes novateurs opposés
aux traditionalistes et autres Mamelouks hostiles aux idées
du progrès.
En 1847, la prépondérance arménienne paraissait intacte.
Mais, l’année suivante, Mohamad Ali tomba malade, l’année
d’après, il trépassait. Les protégés n’avaient plus de
protecteur. Une question se pose alors : Pourquoi Mohamad
Ali, qui était albanais, a-t-il préféré les Arméniens aux
Albanais pour constituer un corps d’élite ? Pour Mohamad
Ali, les Albanais étaient, peut-être, des soldats, mais la
discipline n’était pas leur qualité première. De plus, la
méconnaissance du français les coupait du monde, impropre à
toute entreprise de modernisation. Son petit-fils et
successeur, Abbass pacha, (1848-1850), s’était juré de
mettre les Arméniens à l’écart. En 1850, il destitua de ses
fonctions Artin bey Tcharkian. Mais il ne trouva personne
capable de remplir ces fonctions, et, comble d’ironie, fit
appel aux Arméniens. Il confia les Affaires étrangères à
Stéphane bey Démirdjian et le Commerce à Arasel bey Nubar,
frère du futur grand Nubar. En 1854, Abbass pacha fut
assassiné.
Son successeur, Saïd pacha (1854-1863) possédait l’ouverture
d’esprit nécessaire pour son rôle. Avec lui, il y eut un
retour en grâce des Arméniens. Stéphane bey resta jusqu’en
1857 à son poste, avant d’être attribué à Nubar pacha. On a
dû attendre neuf ans pour ce faire.
Nubar pacha : Né à Smyrne en 1825 et mort à Paris en 1899.
Raffiné, il avait le profil du parfait diplomate. Cet
aristocrate se doublait d’un révolutionnaire. En 1863, année
où le plus fastueux des vice-rois, Ismaïl, monte sur le
trône, marque la promotion éclatante pour Nubar qui devint
non seulement le premier Arménien, mais aussi le premier
chrétien à recevoir le titre de pacha. Entre 1866 et 1867,
Nubar a obtenu de la Sublime Porte trois concessions
majeures : le percement de l’isthme, l’hérédité, le
khédiviat. Il occupera quatre fois, pendant seize ans, de
1866 à 1888, le poste de ministre des Affaires étrangères.
N’oublions pas aussi qu’il fut et restera lié à la réforme
judiciaire qui lui a demandé dix ans d’efforts. Cette
réforme remettrait en cause les fameuses capitulations. Il
institua les tribunaux mixtes. Il supprima la corvée, le
travail obligatoire et la réquisition de milliers de
fellahs. Nubar pacha eut à son actif la mise en place des
chemins de fer égyptiens et une réforme inachevée de la
police. En 1878, il fut nommé à la présidence du Conseil. Il
fut trois fois premier ministre. Il détient les
portefeuilles des Travaux publics, de la Justice, du
Commerce et de l’Intérieur. En 1895, il prit sa retraite
définitive. Il servit l’Egypte pendant cinquante-deux ans
sous sept vice-rois.
Le prince Trigane d’Abro, successeur de Nubar pacha, son
gendre, fut le cinquième et dernier ministre arménien des
Affaires étrangères. Il servit sous le vieux ministre
Zulficar pacha. Sa notoriété date de juillet 1882, moment où
l’Angleterre accentuait sa pression sur l’Egypte et où Orabi
pacha donnait le coup d’envoi de son insurrection. Le
vice-roi Mohamad Tawfiq chargea alors Tigrane d’Abro de
négocier avec l’amiral de la flotte anglaise qui croisait en
face d’Alexandrie, ses canons pointés sur la ville. Tigrane
mena à bien cette mission. Il réussit, accompagné de son ami
Ferdinand De Lesseps, à dissuader Orabi pacha de la folie de
paralyser le canal par la destruction de ses digues. Il
mettait les intérêts de l’Egypte en premier, à tel point
qu’il s’attira le mécontentement de la puissance
protectrice. Ce faisant, il barrait la route de la
présidence du Conseil pour le restant de ses jours. Le
dernier Arménien a été Yakoub Artin pacha, fils d’Artin bey
Tcharkian. Sa démission, en 1906, mis en terme définitif au
rôle politique des Arméniens en Egypte .
Gisèle Boulad