Marianne Khoury,
cinéaste et productrice dynamique, prend toujours le
contre-pied du conventionnel pour imposer le neuf et le
créatif.
Rêve, fantasme et réalisme
Rendre compte de sa vitalité créatrice passe par une plongée
dans l’univers artistique où elle a grandi, s’est épanouie,
discrète mais curieuse et ambitieuse. Ses souvenirs libres
viennent se mêler au récit émouvant des territoires
d’enfance, empreint d’une suave nostalgie. « Le relevé du
compteur d’électricité de l’actuelle Chambre de l’industrie
du cinéma porte encore le nom de mon père, Jean Khoury,
propriétaire à l’origine de ces locaux, où il avait établi
sa société de production », dit Marianne avec fierté,
marquant ainsi son appartenance initiale au monde du cinéma.
Autodidacte, son père autrefois simple employé à la société
américaine de cinéma Fox, à Alexandrie, y expérimente les
différentes tâches s’y rapportant pour les maîtriser. C’est
alors qu’il fonde sa propre société de production et de
distribution cinématographiques, dans les années 1950, âge
d’or du cinéma égyptien. Il se bat depuis pour placer les
films égyptiens au premier rang de la distribution mondiale.
Avisé, il fut le premier à profiter des avances sur la
distribution pour financer des coproductions avec l’Afrique
du Nord. Il s’y rendait muni de tant de projets qu’il se
mettait à concrétiser à son retour. Il avait sa propre
équipe et ses comédiens illustres, Nadia Loutfi, Sabah,
Abdel-Halim Hafez et bien d’autres ténors de l’époque. Il
avait aussi le don de gérer l’argent. « Il faut être
imaginatif. Il ne s’agit pas de cumuler l’argent pour
thésauriser mais pour mieux le gérer, s’occupant autant de
qualité que de quantité », disait-il à Marianne.
Douée pour les études, cette dernière fut encouragée dans
cette voie par son père qui n’a jamais eu de formation dans
sa vie. Cependant, elle se sentait attirée par le milieu du
cinéma, ses décors habituels et ses personnages qu’elle
fréquentait avec son père. Elle fut consciente
imperceptiblement qu’il s’agit là de la voie qu’elle devrait
emprunter. C’était l’époque où son oncle maternel, Youssef
Chahine, venait de rentrer des Etats-Unis, muni de bagages
culturels et d’idées plein la tête. Cet artiste figurant à
ses yeux une image d’Epinacle, revêtait beaucoup de valeur.
Mais son père essayait de l’en écarter. « Ton oncle a du
génie, mais il est fou », lui disait-il. C’était encore trop
tôt pour elle de décider qui des deux aurait un ascendant
sur son intellect.
Après la nationalisation de la société de son père, elle se
trouve contrainte de le rejoindre avec sa famille au Liban,
où il fallait tout recommencer à zéro. Toutefois, elle
demeure attachée à son pays, l’Egypte, et à l’espoir d’y
retourner. A 14 ans, elle finit par rentrer au Caire,
accompagnée de sa mère. C’était le moment où Chahine
tournait Le Retour du fils prodigue. Marianne se glisse dans
le décor du film et donne son uniforme d’écolière à Magda
Al-Roumi, qui y jouait le rôle d’une adolescente, et avec
qui elle a noué une amitié. Comme Chahine habitait à
proximité de son domicile, elle le voyait tous les jours et
l’admirait davantage. « C’est un oncle très spécial, il est
tendre et attentif. Il fut l’homme idéal avec qui je pouvais
échanger les idées et les avis sur divers sujets », avoue
Marianne. Chahine l’initie à une approche pluridisciplinaire
des cultures : musique, littérature, théâtre et cinéma pour
lui permettre un brassage de diverses cultures et favoriser
son sens de l’indépendance et de l’innovation. Il lui
fournit deux ouvrages à lire : Mort de la famille de David
Cooper, et Ni Marx ni Jésus-Christ de Jean-François Ravel. «
J’ai trouvé dans le style de Marx et la vie de Jésus de quoi
alimenter ma révolte contre toutes les formes d’aliénation
et de tutelle », dit-elle. Elle s’intéresse aussi à la
lecture de philosophie et de psychologie pour sonder les
abîmes, les arcanes et les méandres de l’âme, réhabilitant
son droit au respect de sa quête de repères.
Mais son père persévère à la pousser dans la voie des
études, convaincu qu’elle doit mieux s’armer pour partir sur
de bases solides vers la carrière qu’elle veut se forger et
assumer son indépendance. Elle décroche par la suite avec
brio son bac et obtient une bourse d’études d’économie
politique à l’Université américaine du Caire. A l’issue de
ses études, elle entame aussi un magistère en économie du
développement à l’Université d’Oxford. Son père la rejoint
dès lors à Londres pour la convaincre d’y commencer une
carrière internationale, en travaillant dans un organisme de
renommée. Mais comment renoncer à son amour pour l’Egypte,
lorsqu’elle veut mettre son savoir au service de son
développement économique ? « Mon père vieillissait davantage
et j’avais un souci pour sa santé », avoue-t-elle. Tout donc
la déterminait à rentrer.
En 1981, elle retourne au Caire au moment où Chahine
tournait Haddouta masriya (mémoire personnelle). Ce fut une
révélation pour elle. « Dans ses œuvres autobiographiques,
Chahine fait un tableau caustique de sa jeunesse, de son
expérience intime, de ses relations détachées mais en même
temps affectives vis-à-vis de ses parents. Ces œuvres
constituent une révélation, manifestant les capacités
visionnaires de Chahine et son habileté à façonner une
véritable mythologie personnelle », explique-t-elle. Par la
suite, elle fait escale à la société Misr International des
films, fondée conjointement par son père et son oncle, à un
rare moment de leur entente. Très vite, elle dispose d’un
ordinateur où elle intègre pour la première fois un
programme détaillé des éléments de tournage : décors,
costumes, salaires, devis, budget, etc. Quelque temps après,
elle s’embarque en qualité d’interprète dans la production
exécutive du film Galipoli de Mel Gibson, prise en charge
par la société. Au bout de quelques jours, elle se voit
attribuer le poste d’assistante productrice sur ce projet.
Dès lors, elle se pique au jeu, mais obtient en même temps
un poste d’analyste de crédit dans une banque avec l’aide de
son oncle et son père. Un mariage arrangé se profile pour
elle aussi à l’horizon. Mais son couple ajusté à mesure se
défait rapidement. Son père décède aussi à la même période.
« Après la mort de mon père, tout s’est transformé. Ma vie a
changé de train ». Elle se tourne volontiers vers Chahine,
qui l’intègre dans son monde d’art et d’intellos de gauche.
Le bonheur de Marianne fut alors dans la compréhension de ce
destin d’artiste, du renoncement à « un monde sans contours
et sans problèmes pour une vie d’effort, de rupture
nécessaire avec la famille pour trouver soi-même sa voie ».
Chahine mettait en chantier le tournage d’Adieu Bonaparte,
mais peinait à trouver des financements. Il prend le risque
de charger Marianne de la production exécutive du projet,
c’est alors que le jeune producteur français, Humbert Balsan,
s’amène et en assume la coproduction. L’occasion s’offre
alors à Marianne de se frotter contre une équipe virtuose de
techniciens, comédiens, costumiers, etc. étrangers. Elle
sort de cette expérience plus en assurance et Chahine,
confiant dans son don de gestion hérité de son père, la
charge du montage financier de ses projets suivants : Le
Sixième jour, Alexandrie encore et toujours, Le Caire vu par
Chahine, et bien d’autres. Il la révèle à elle-même et au
cœur de leur expérience partagée, elle sent le désir de
vérité indissociable d’un engagement qui va avec le souci de
se rendre « utile aux autres ». D’autres moins confirmés
dans leurs talents que Chahine.
Désormais, Marianne accompagne les premiers pas d’auteurs
débutants. Elle produit Vols d’été, premier long métrage de
Yousri Nasrallah, alternant les tâches. Elle le conduit en
voiture, tient même le clap lors des répétitions et fait le
rapport de laboratoire sur les prises. De même, elle épaule
Radwane Al-Kachef dans la percée difficile de ses œuvres,
telles que La Sueur des palmiers, rejetées par les
professionnels. « Un projet se lance quand j’en ai la
musique pour rythmer son action, convaincue de la sa portée.
Ça noue mes tripes et exalte ma tête », confesse-t-elle.
Créer la tente par ailleurs. Mais elle opte pour le
documentaire. « Le documentaire retrace l’itinéraire, le
vécu, l’univers tourmenté ou le désir contrarié des gens.
Définir ce monde-là, intérieur mais précis, concret pour le
partager avec le spectateur, m’intéresse. On est dans le
rêve, le fantasme, et le réalisme cru qui permettent de
croire qu’on est dans la vie. Y combiner un bout de fiction
apporte aussi une forme de doute sur la réalité »,
souligne-t-elle. Avec une caméra digitale importée du Japon,
qui la libère du joug financier, elle tourne Le Temps de
Laura, son premier documentaire. Désormais, dans les
documentaires qu’elle réalise ou produit, elle préfère des
situations matérielles ou affectives dans lesquelles les
gens perdent pied, deviennent fragiles puis s’assument. Elle
cherche la révélation d’un désordre dans l’ordre fallacieux
du monde. Elle décrit un monde qui a intégré la
particularité poétique de son regard. Un monde qui est donc
déjà tremblant. Créer infuse dans ses propos une sensation
de vitalité littéralement transmissible. « Je voudrais
commuer les difficultés en productivité. C’est une petite
victoire quand même », proclame-t-elle.
Bien qu’elle reconnaisse toute sa dette à Chahine, elle
ploie sous le poids de sa prodigieuse intelligence et son
caractère possessif. Il lui manquait quelque chose de
l’ordre de l’intime, une petite fenêtre pour respirer, une
porte pour entrer — ou sortir. Elle trouve dans le mariage
avec Nabil et la naissance de ses deux enfants, Youssef et
Sarah, une bénédiction inattendue qui l’envahit. C’est à ce
moment que son frère Gaby, ingénieur à ses heures, rentre du
Golfe pour combler le desserrement de ses rapports avec
Chahine. Mais très rapidement, Marianne sent la nostalgie de
son travail.
Point d’orgue de sa carrière, elle monte la production d’une
série de documentaires « Elles ... pionnières », sur des
femmes arabes aux destins exceptionnels, soutenue par le
programme Euromed Audiovisuel I et mise en scène par
plusieurs cinéastes arabes. Sans conteste, Marianne
s’illustre par sa qualité d’exploratrice et d’innovatrice. «
Innover, ce n’est pas seulement découvrir, c’est oser.
Relever le défi de l’avenir et s’engager. Pour y parvenir,
il faut décloisonner le marché. Mobiliser les efforts,
mutualiser les moyens et coordonner les acteurs engagés dans
un projet », affirme-t-elle. Ainsi, conçoit-elle et
exécute-t-elle la première édition du Panorama du film
européen au Caire et introduit les œuvres d’auteurs libanais
peu connus du public sur le marché, comme Bosta, de Philippe
Aractingi, et Caramel, de Nadine Labaki. Elle dynamise aussi
les start-up des jeunes cinéastes, leur permettant d’accéder
à des ressources et au marché. Avec un mélange d’étrange
innocence et de haute exigence, elle accepte, revendique une
position tenue, vitalisante au sein de la société Misr
International des films. Elle estime que « Les grands
sentiments comme les grandes idées viennent du cerveau ». Le
sien est particulièrement bien fait, d’une indépendance
farouche.
Amina Hassan