Al-Ahram Hebdo, Opinion | Machiavel et Le Prince d’Egypte …
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 Semaine du 29 août au 4 septembre 2007, numéro 677

 

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Opinion
 

Machiavel et Le Prince d’Egypte …

Anas M. Fawzy
Homme d’affaires francophone

Deux personnages emblématiques hantent nos consciences modernes : Salaheddine Yusuf (Saladin pour les Européens) et Nicolas Machiavel.

Pas pour des raisons d’opposition religieuse ou de civilisation mais parce qu’ils semblent symboliser deux comportements politiques diamétralement opposés.

Machiavel se fait le théoricien rationnel des mécanismes de la prise et de la conservation du pouvoir. Contrairement à ce que la plupart des gens croient, la théorie de Machiavel n’élimine pas la composante morale : le résultat obtenu par un comportement dénué de toute considération humaniste est au service d’une fin. Pour Machiavel, cette fin était la république et l’unification de l’Italie.

Machiavel a donc une vision purement politique du but à obtenir, car pour lui le système idéal fait le bonheur du citoyen. Les moyens qu’il analyse inspireront les grands révolutionnaires européens et dictateurs ainsi que certains des dirigeants actuels de ce qu’est le dénouement appelé « Tiers-Monde ». Exilé longtemps de sa ville de Florence, puis réhabilité, il finira sa vie dans la disgrâce et ne verra aucun de ses objectifs réalisé. De son côté, Saladin avait déjà appliqué, trois siècles et demi avant les analyses de Machiavel, les qualités stratégiques et tactiques décrites dans « Le Prince ». Mais sa stratégie politique était avant tout porteuse des valeurs morales et du message de l’islam. Une vision intimement liée à une profonde foi sunnite mise en œuvre dans une morale personnelle très stricte. Son parcours est une vivante leçon d’histoire et de géopolitique pour tous et particulièrement nous, les Egyptiens.

Arrivé en Egypte à la tête de troupes syriennes, il attend de prendre le contrôle de l’Egypte et de son armée avant de développer son projet politique : rétablir la foi sunnite, unifier le monde musulman et chasser l’envahisseur croisé de la terre d’islam. Il avait compris, comme avant lui tous les grands bâtisseurs d’empires, que la position géographique de l’Egypte, sa prospérité, la qualité de ses savants, de ses commerçants et de ses armées la destinent au rôle-clef de puissance régionale dominante au Moyen-Orient.

Son programme est d’une actualité frappante : tout d’abord, il rétablit la puissance économique de l’Egypte sans laquelle il n’a pas de puissance du tout. Ensuite, il unifia les musulmans du pays en rétablissant la foi dans la tradition du prophète, chassant les Fatimides qui avaient failli attirer le plus grand nombre à l’islam puis la région en soumettant à sa loi les diverses principautés musulmanes. Ce faisant, il instaura un ordre juste fondé sur l’unité.

Enfin, il reconquit Jérusalem, symbole de l’occupation par les croisés, redonnant l’indépendance à la région.

Ce qu’il fit du Caire est l’illustration de sa politique : il y bâtit la fameuse citadelle (construite par les croisés faits prisonniers), un formidable ouvrage militaire quasi imprenable, mais il établit aussi plusieurs madrassa où l’on enseignait aussi les sciences et les lettres ainsi qu’un hôpital de haute qualité et gratuit. Il établit une grande liberté du commerce et des arts tout en maintenant un ordre strict. En clair, dans un temps troublé par la guerre, il se soucia de la foi, base de la morale et porteuse de justice, de puissance commerciale et militaire et des arts. La ville était faite pour les habitants avec le souci de leur âme, de leur esprit et de leur corps.

Ce « programme » doit sa réussite à une personnalité exceptionnelle : un musulman intègre et tolérant, un homme généreux et désintéressé, un guerrier redoutable et en même temps chevaleresque. Il n’est alors pas étonnant que le personnage de Saladin ait incarné un idéal de noblesse et de chevalerie également apprécié par ses adversaires comme par ses partisans. Saladin est un héros, car il est universel. Il nous donne ainsi une autre leçon d’Histoire : un chef d’Etat se doit d’être exemplaire par le rayonnement de ses vertus morales individuelles.

Quand il mourut, on ouvrit son trésor et l’on n’y trouva même pas de quoi payer ses funérailles. On aimerait que les banques suisses nous révèlent souvent de telles surprises.

Saladin ou Machiavel ?, Saladin et Machiavel ? La question ne se pose en fait pas. Saladin est plus grand que Machiavel : il le contient et le dépasse.

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