Machiavel et Le Prince d’Egypte …
Anas M. Fawzy
Homme d’affaires francophone
Deux personnages emblématiques hantent nos consciences
modernes : Salaheddine Yusuf (Saladin pour les Européens) et
Nicolas Machiavel.
Pas pour des raisons d’opposition religieuse ou de
civilisation mais parce qu’ils semblent symboliser deux
comportements politiques diamétralement opposés.
Machiavel se fait le théoricien rationnel des mécanismes de
la prise et de la conservation du pouvoir. Contrairement à
ce que la plupart des gens croient, la théorie de Machiavel
n’élimine pas la composante morale : le résultat obtenu par
un comportement dénué de toute considération humaniste est
au service d’une fin. Pour Machiavel, cette fin était la
république et l’unification de l’Italie.
Machiavel a donc une vision purement politique du but à
obtenir, car pour lui le système idéal fait le bonheur du
citoyen. Les moyens qu’il analyse inspireront les grands
révolutionnaires européens et dictateurs ainsi que certains
des dirigeants actuels de ce qu’est le dénouement appelé «
Tiers-Monde ». Exilé longtemps de sa ville de Florence, puis
réhabilité, il finira sa vie dans la disgrâce et ne verra
aucun de ses objectifs réalisé. De son côté, Saladin avait
déjà appliqué, trois siècles et demi avant les analyses de
Machiavel, les qualités stratégiques et tactiques décrites
dans « Le Prince ». Mais sa stratégie politique était avant
tout porteuse des valeurs morales et du message de l’islam.
Une vision intimement liée à une profonde foi sunnite mise
en œuvre dans une morale personnelle très stricte. Son
parcours est une vivante leçon d’histoire et de géopolitique
pour tous et particulièrement nous, les Egyptiens.
Arrivé en Egypte à la tête de troupes syriennes, il attend
de prendre le contrôle de l’Egypte et de son armée avant de
développer son projet politique : rétablir la foi sunnite,
unifier le monde musulman et chasser l’envahisseur croisé de
la terre d’islam. Il avait compris, comme avant lui tous les
grands bâtisseurs d’empires, que la position géographique de
l’Egypte, sa prospérité, la qualité de ses savants, de ses
commerçants et de ses armées la destinent au rôle-clef de
puissance régionale dominante au Moyen-Orient.
Son programme est d’une actualité frappante : tout d’abord,
il rétablit la puissance économique de l’Egypte sans
laquelle il n’a pas de puissance du tout. Ensuite, il unifia
les musulmans du pays en rétablissant la foi dans la
tradition du prophète, chassant les Fatimides qui avaient
failli attirer le plus grand nombre à l’islam puis la région
en soumettant à sa loi les diverses principautés musulmanes.
Ce faisant, il instaura un ordre juste fondé sur l’unité.
Enfin, il reconquit Jérusalem, symbole de l’occupation par
les croisés, redonnant l’indépendance à la région.
Ce qu’il fit du Caire est l’illustration de sa politique :
il y bâtit la fameuse citadelle (construite par les croisés
faits prisonniers), un formidable ouvrage militaire quasi
imprenable, mais il établit aussi plusieurs madrassa où l’on
enseignait aussi les sciences et les lettres ainsi qu’un
hôpital de haute qualité et gratuit. Il établit une grande
liberté du commerce et des arts tout en maintenant un ordre
strict. En clair, dans un temps troublé par la guerre, il se
soucia de la foi, base de la morale et porteuse de justice,
de puissance commerciale et militaire et des arts. La ville
était faite pour les habitants avec le souci de leur âme, de
leur esprit et de leur corps.
Ce « programme » doit sa réussite à une personnalité
exceptionnelle : un musulman intègre et tolérant, un homme
généreux et désintéressé, un guerrier redoutable et en même
temps chevaleresque. Il n’est alors pas étonnant que le
personnage de Saladin ait incarné un idéal de noblesse et de
chevalerie également apprécié par ses adversaires comme par
ses partisans. Saladin est un héros, car il est universel.
Il nous donne ainsi une autre leçon d’Histoire : un chef
d’Etat se doit d’être exemplaire par le rayonnement de ses
vertus morales individuelles.
Quand il mourut, on ouvrit son trésor et l’on n’y trouva
même pas de quoi payer ses funérailles. On aimerait que les
banques suisses nous révèlent souvent de telles surprises.
Saladin ou Machiavel ?, Saladin et Machiavel ? La question
ne se pose en fait pas. Saladin est plus grand que Machiavel
: il le contient et le dépasse.