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 Semaine du 29 août au 4 septembre 2007, numéro 677

 

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Opinion
 

« J’ai failli me retirer de la cérémonie du Nobel »

 Mohamed Salmawy

 

Nous célébrons ces jours-ci, l’anniversaire de la mort de notre grand écrivain Naguib Mahfouz. Devant sa tombe modeste construite en briques dans le désert du Fayoum, je me suis mis à me remémorer les longs souvenirs qui remontent depuis les années 70 jusqu’au jour où j’ai porté son cercueil sur mes épaules à la fin du mois d’août de l’année dernière.

Je me suis rappelé soudain un vieil incident que je n’avais pas raconté au moment où il avait eu lieu. Nous étions en plein milieu des cérémonies du Nobel qui se déroulent dans la capitale suédoise Stockholm. L’ambiance de toute la nation arabe à cette époque-là était joyeuse et un incident imprévisible a eu lieu menaçant la réception du prix et incitant la volonté de quitter la capitale suédoise.

L’histoire commence avec mon arrivée à Stockholm, la première semaine du mois de décembre 1988. J’étais le représentant du lauréat de cette année. J’étais en compagnie des deux filles de Naguib Mahfouz, Oum-Kalsoum et Fatma, ainsi qu’une délégation d’environ 30 hommes de médias égyptiens, formée de certains rédacteurs en chef, comme le défunt Mahmoud Al-Maraghi, Hosn Chah, Moufid Fawzi, Abdel-Sattar Al-Tawila, Amal Osman et d’autres.

Une fois arrivé au Grand Hôtel, cet édifice ancien, le réceptionniste m’a remis, avec la clé de la chambre, une lettre urgente du président du comité Nobel me demandant de l’appeler immédiatement pour une question se rapportant à l’allocution de Naguib Mahfouz que je leur avais envoyée après l’avoir traduite en anglais et en français.

J’ai été inquiet de la lettre car j’imaginais en savoir la raison. Dans l’allocution rédigée par le grand homme de lettres égyptien, il n’y avait qu’un seul paragraphe pouvant susciter la controverse : celui relatif à la cause palestinienne et dans lequel Naguib Mahfouz a appelé franchement, et sans détour, à la création d’un Etat Palestinien. Une demande qui semble peut-être normale de nos jours mais, à l’époque, l’expression approuvée par l’Occident était celle des « droits légitimes du peuple palestinien ». Il était interdit dans le jargon du discours politique avec les Etats-Unis et l’Europe d’évoquer l’Etat palestinien, les négociations pouvant être interrompues.

J’ai craint que le président du comité me dise  qu’il était question d’une occasion littéraire et non pas politique, et de me demander d’omettre cette phrase ou d’essayer de la contourner dans l’allocution de Mahfouz. J’ai alors décidé d’avancer comme prétexte mon arrivée tardive de l’aéroport pour avoir le temps de penser minutieusement à l’affaire et pour réfléchir à la manière de réagir.

Le défunt Abdel-Sattar Al-Tawila m’a vu préoccupé et m’en a demandé la raison. Je lui ai répondu que je voulais son avis sur ce sujet qui me préoccupait. Je lui ai alors tout raconté et je lui ai dit que j’insistais à ne pas omettre un seul mot du discours de Naguib Mahfouz. Le maître me l’a confié et il est de mon ressort de le lire, tel qu’il est. Mahmoud Al-Maraghi s’est joint à nous pour nous demander comment agirions-nous si le comité Nobel insistait sur cette prise de position ? J’ai rétorqué : « Je ne vais pas l’approuver, je vais me retirer si nécessaire et je ne recevrais pas le prix ». Abdel-Sattar Al-Tawila déclara : « Et nous nous retirerons également avec vous ». Et il continua avec enthousiasme : « Je vais informer le reste des collègues, membres de la délégation, à propos du sujet pour que l’on prenne tous une position unique et que nous soyons solidaires ». Le défunt Mahmoud Al-Maraghi dit avec calme : « Il vaut mieux ne pas devancer les événements. Il est possible que le comité Nobel soit convaincu de ne pas toucher à l’allocution et à ce moment-là, il n’y aurait pas besoin de susciter n’importe quel sujet susceptible de compromettre l’occasion heureuse ». Je répondis : « Vous avez raison. De mon côté, je ne vais pas prendre l’initiative de contacter le président du comité, et le matin on verra ce qui adviendra ».

Je suis monté dans ma chambre inquiet de la tournure que pourraient prendre les choses le lendemain. J’ai alors reçu un appel du président du comité Nobel me souhaitant bonne arrivée, et s’excusant de m’avoir contacté à cette heure tardive pour une question se rapportant à l’allocution de Naguib Mahfouz que nous devrions envoyer à l’imprimerie le lendemain matin. J’ai alors interrompu mon interlocuteur pour lui dire qu’en réalité, je n’étais pas chargé d’omettre quoi que ce soit de l’allocution. Il me répondit immédiatement : « Nous sommes prêts à appeler Naguib Mahfouz au Caire pour lui proposer l’affaire ». Je lui ai alors dit : « De quoi s’agit-il ? »

Il répondit : « Au début de son allocution, M. Naguib Mahfouz remercie l’institution Nobel pour l’avoir choisi afin de lui décerner le prix de cette année et qu’en réalité celui qui choisit le lauréat est l’Académie suédoise. L’institution Nobel ne décerne le prix qu’en vertu du choix fait par l’Académie. Et donc les remerciements doivent s’adresser à l’Académie suédoise et non pas au comité Nobel ».

— C’est tout ?

— Oui, voulez-vous que l’on vous appelle Naguib Mahfouz pour lui proposer l’affaire ?

— Non, ce n’est pas nécessaire. Nous n’allons rien omettre de l’allocution, mais nous allons également remercier l’Académie suédoise.

Le lendemain, j’ai rencontré des collègues qui leur sont parvenues les appréhensions de la veille. La journaliste de la radio Amina Sabri m’a demandé : « Allez-vous contacter aujourd’hui le président du comité Nobel ? ». Je lui ai alors dit que c’était lui qui m’a contacté en personne hier soir. Elle me dit : « J’espère que vous avez désapprouvé de faire des remaniements à l’allocution ». J’ai alors rétorqué : « J’ai approuvé le remaniement et je l’ai fait moi-même ».

Lorsque nous sommes revenus de Suède, j’ai rencontré M. Naguib Mahfouz et je ne lui ai rien dit de cette crise qui n’a pas eu lieu, au cours de ma première visite. Je ne lui ai pas dit non plus que j’avais rajouté quelque chose à son allocution. Quelques mois plus tard, le calme ayant regagné les lieux et l’effervescence s’étant apaisée, je lui ai raconté ce qui s’était passé. J’ai ajouté que si mes appréhensions s’étaient réalisées, j’aurai refusé de prononcer l’allocution et me serais retiré. Il rétorqua : « Vous avez raison » .

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