« J’ai failli me retirer de la cérémonie du Nobel »
Mohamed Salmawy
Nous
célébrons ces jours-ci, l’anniversaire de la mort de notre
grand écrivain Naguib Mahfouz. Devant sa tombe modeste
construite en briques dans le désert du Fayoum, je me suis
mis à me remémorer les longs souvenirs qui remontent depuis
les années 70 jusqu’au jour où j’ai porté son cercueil sur
mes épaules à la fin du mois d’août de l’année dernière.
Je me suis rappelé soudain un vieil incident que je n’avais
pas raconté au moment où il avait eu lieu. Nous étions en
plein milieu des cérémonies du Nobel qui se déroulent dans
la capitale suédoise Stockholm. L’ambiance de toute la
nation arabe à cette époque-là était joyeuse et un incident
imprévisible a eu lieu menaçant la réception du prix et
incitant la volonté de quitter la capitale suédoise.
L’histoire commence avec mon arrivée à Stockholm, la
première semaine du mois de décembre 1988. J’étais le
représentant du lauréat de cette année. J’étais en compagnie
des deux filles de Naguib Mahfouz, Oum-Kalsoum et Fatma,
ainsi qu’une délégation d’environ 30 hommes de médias
égyptiens, formée de certains rédacteurs en chef, comme le
défunt Mahmoud Al-Maraghi, Hosn Chah, Moufid Fawzi,
Abdel-Sattar Al-Tawila, Amal Osman et d’autres.
Une
fois arrivé au Grand Hôtel, cet édifice ancien, le
réceptionniste m’a remis, avec la clé de la chambre, une
lettre urgente du président du comité Nobel me demandant de
l’appeler immédiatement pour une question se rapportant à
l’allocution de Naguib Mahfouz que je leur avais envoyée
après l’avoir traduite en anglais et en français.
J’ai été inquiet de la lettre car j’imaginais en savoir la
raison. Dans l’allocution rédigée par le grand homme de
lettres égyptien, il n’y avait qu’un seul paragraphe pouvant
susciter la controverse : celui relatif à la cause
palestinienne et dans lequel Naguib Mahfouz a appelé
franchement, et sans détour, à la création d’un Etat
Palestinien. Une demande qui semble peut-être normale de nos
jours mais, à l’époque, l’expression approuvée par
l’Occident était celle des « droits légitimes du peuple
palestinien ». Il était interdit dans le jargon du discours
politique avec les Etats-Unis et l’Europe d’évoquer l’Etat
palestinien, les négociations pouvant être interrompues.
J’ai craint que le président du comité me dise qu’il
était question d’une occasion littéraire et non pas
politique, et de me demander d’omettre cette phrase ou
d’essayer de la contourner dans l’allocution de Mahfouz.
J’ai alors décidé d’avancer comme prétexte mon arrivée
tardive de l’aéroport pour avoir le temps de penser
minutieusement à l’affaire et pour réfléchir à la manière de
réagir.
Le défunt Abdel-Sattar Al-Tawila m’a vu préoccupé et m’en a
demandé la raison. Je lui ai répondu que je voulais son avis
sur ce sujet qui me préoccupait. Je lui ai alors tout
raconté et je lui ai dit que j’insistais à ne pas omettre un
seul mot du discours de Naguib Mahfouz. Le maître me l’a
confié et il est de mon ressort de le lire, tel qu’il est.
Mahmoud Al-Maraghi s’est joint à nous pour nous demander
comment agirions-nous si le comité Nobel insistait sur cette
prise de position ? J’ai rétorqué : « Je ne vais pas
l’approuver, je vais me retirer si nécessaire et je ne
recevrais pas le prix ». Abdel-Sattar Al-Tawila déclara : «
Et nous nous retirerons également avec vous ». Et il
continua avec enthousiasme : « Je vais informer le reste des
collègues, membres de la délégation, à propos du sujet pour
que l’on prenne tous une position unique et que nous soyons
solidaires ». Le défunt Mahmoud Al-Maraghi dit avec calme :
« Il vaut mieux ne pas devancer les événements. Il est
possible que le comité Nobel soit convaincu de ne pas
toucher à l’allocution et à ce moment-là, il n’y aurait pas
besoin de susciter n’importe quel sujet susceptible de
compromettre l’occasion heureuse ». Je répondis : « Vous
avez raison. De mon côté, je ne vais pas prendre
l’initiative de contacter le président du comité, et le
matin on verra ce qui adviendra ».
Je suis monté dans ma chambre inquiet de la tournure que
pourraient prendre les choses le lendemain. J’ai alors reçu
un appel du président du comité Nobel me souhaitant bonne
arrivée, et s’excusant de m’avoir contacté à cette heure
tardive pour une question se rapportant à l’allocution de
Naguib Mahfouz que nous devrions envoyer à l’imprimerie le
lendemain matin. J’ai alors interrompu mon interlocuteur
pour lui dire qu’en réalité, je n’étais pas chargé d’omettre
quoi que ce soit de l’allocution. Il me répondit
immédiatement : « Nous sommes prêts à appeler Naguib Mahfouz
au Caire pour lui proposer l’affaire ». Je lui ai alors dit
: « De quoi s’agit-il ? »
Il répondit : « Au début de son allocution, M. Naguib
Mahfouz remercie l’institution Nobel pour l’avoir choisi
afin de lui décerner le prix de cette année et qu’en réalité
celui qui choisit le lauréat est l’Académie suédoise.
L’institution Nobel ne décerne le prix qu’en vertu du choix
fait par l’Académie. Et donc les remerciements doivent
s’adresser à l’Académie suédoise et non pas au comité Nobel
».
— C’est tout ?
— Oui, voulez-vous que l’on vous appelle Naguib Mahfouz pour
lui proposer l’affaire ?
— Non, ce n’est pas nécessaire. Nous n’allons rien omettre
de l’allocution, mais nous allons également remercier
l’Académie suédoise.
Le lendemain, j’ai rencontré des collègues qui leur sont
parvenues les appréhensions de la veille. La journaliste de
la radio Amina Sabri m’a demandé : « Allez-vous contacter
aujourd’hui le président du comité Nobel ? ». Je lui ai
alors dit que c’était lui qui m’a contacté en personne hier
soir. Elle me dit : « J’espère que vous avez désapprouvé de
faire des remaniements à l’allocution ». J’ai alors rétorqué
: « J’ai approuvé le remaniement et je l’ai fait moi-même ».
Lorsque nous sommes revenus de Suède, j’ai rencontré M.
Naguib Mahfouz et je ne lui ai rien dit de cette crise qui
n’a pas eu lieu, au cours de ma première visite. Je ne lui
ai pas dit non plus que j’avais rajouté quelque chose à son
allocution. Quelques mois plus tard, le calme ayant regagné
les lieux et l’effervescence s’étant apaisée, je lui ai
raconté ce qui s’était passé. J’ai ajouté que si mes
appréhensions s’étaient réalisées, j’aurai refusé de
prononcer l’allocution et me serais retiré.
Il
rétorqua : « Vous avez raison » .