Pakistan . Le verdict
de la Cour suprême autorisant le retour de Nawaz Sharif, l’ex-premier ministre
en exil, dans le pays, amenuise de plus en plus les chances
du président Musharraf de briguer un
nouveau mandat à l’approche
des élections.
Musharraf en perte de vitesse
A
quelques semaines des présidentielles, tout semble perturber le sommeil du
président pakistanais, Pervez Musharraf. Depuis l’assaut contre la Mosquée
rouge qui a déchaîné une large vague de violences de par le pays, le général ne
sort d’un gouffre que pour tomber dans un précipice sans fond. Alors qu’il
compte briguer un nouveau mandat à la tête du pays lors du scrutin prévu entre
15 septembre et le 15 octobre, Musharraf voit les fils de son pouvoir
s’effilocher d’un jour à l’autre. Cette semaine, un nouveau coup dur vient
diminuer ses chances de décrocher un nouveau mandat, à savoir la décision de la
Cour suprême d’autoriser le retour de Nawaz Sharif, l’ex-premier ministre en
exil, et l’un des détracteurs les plus farouches du général. Renversé en
octobre 1999 lors d’un coup d’Etat par le président Musharraf, puis condamné à
prison à vie pour trahison et fraude fiscale, Nawaz Sharif a quitté le pays
pour l’Arabie saoudite en 2000, suite à un accord conclu avec le général
stipulant une période d’exil de 10 ans. Sharif a toujours démenti cet accord et
a introduit il y a quelques semaines une requête devant la Cour suprême pour
obtenir son droit à rentrer au pays.
Qualifiant
le verdict de la Cour suprême de « victoire pour la démocratie et défaite pour
la dictature », Nawaz Sharif a menacé, samedi, le président avant même de
regagner le pays : « C’est le début de la fin de Musharraf », a-t-il défié,
annonçant qu’il mènerait lui-même son parti aux élections législatives prévues
fin 2007, début 2008, et menaçant qu’il a l’intention de se présenter aux
présidentielles face à Musharraf. Une fois énoncé, ce verdict a été accueilli
par des manifestations de joie, surtout de la part de la Ligue musulmane, le
parti de M. Sharif. « Bienvenue ! Bienvenue ! Nawaz Sharif », « Va-t-en
Musharraf, va-t-en », « Longue vie à la justice », ont scandé les manifestants
dans les rues, tout en sacrifiant des moutons et en distribuant des douceurs
devant le bâtiment de la Cour suprême.
Il
s’agit de la deuxième décision de la Cour suprême en une semaine, infligeant un
sévère revers au président. La semaine dernière, la cour a remis en liberté
Mohammad Nour Khan, arrêté en 2004 à Lahore, pour avoir été considéré par le
régime Musharraf comme « un personnage-clé dans la préparation de nouveaux
attentats d’Al-Qaëda ». Selon les observateurs, ces verdicts sont une tentative
de la part du juge Chaudhry, président de la Cour suprême restauré dans ses
fonctions le 20 juillet dernier, pour prouver au peuple pakistanais que toutes
les accusations lancées jadis par le régime Musharraf sont « injustes,
falsifiées et sans fondement ». Un stratagème visant à ternir de plus en plus
l’image du président à la veille des élections. « Jamais Musharraf n’était en
difficulté comme il l’est ces jours-ci. Toutes les forces semblent s’allier
contre lui. Tout ce qu’il fait pour gagner des points à la veille des élections
lui rebondit sévèrement au visage. L’assaut qu’il a déchaîné contre la Mosquée
rouge n’a fait que déclencher une vague de violences sans précédent dans le
pays pour venger les martyrs de la mosquée. Sa tentative de limoger le juge
Chaudhry, président de la Cour suprême et l’un de ses détracteurs, a été
invalidée par la justice et voilà que ce dernier ne cesse d’énoncer des
verdicts qui défient le régime. Même ses relations avec ses alliés, les
Américains, passent par une période de tension car ces derniers l’accusent
toujours de faiblesse dans sa lutte contre le terrorisme », analyse Mohamad
Farahat, expert politique.
Pourtant,
l’autorisation à Nawaz Sharif de regagner le pays semble être le coup le plus
dur adressé à Musharraf jusqu’à présent. Le général, qui a tout fait pour
éviter ce retour susceptible d’amenuiser ses chances de se faire réélire dans
les semaines à venir, ne pouvait qu’accepter le verdict : « Nous prouverons au
monde que nous respectons la loi et la Constitution et que nous croyons dans la
tolérance et l’équité », a déclaré le porte-parole du gouvernement.
L’alliance Bhutto-Musharraf menacée
Sévère
défaite pour le président, le retour de Nawaz Sharif semble être un coup aussi
dur pour l’ex-premier ministre, Benazir Bhutto, et pour son alliance — encore
en discussion — avec Musharraf. Une alliance susceptible d’élargir la base
électorale du président car le Parti du Peuple Pakistanais (PPP) est considéré
comme la formation la plus populaire du pays. Déjà, la semaine dernière, Nawaz
Sharif a mis en garde Mme Bhutto contre les risques d’une telle alliance : «
Musharraf est un homme en train de se noyer, il ne lui reste aucune solution. Je
déteste avoir à dire cela, mais pour moi, il est comme un navire qui coule. Quiconque
conclura un accord avec Musharraf ne fera que nuire à sa propre crédibilité »,
a-t-il mis en garde.
Furieuse
par les tergiversations du président, Mme Bhutto a averti, cette semaine,
qu’elle donnerait jusqu’à fin août au chef de l’Etat pour qu’il se décide. «
J’ai indiqué au président que mon parti est très en colère parce que les
élections sont en vue et que, d’ici la fin du mois, nous devons savoir où nous
allons. Ou nous avons un plan de partage du pouvoir ou nous n’avons pas », a
menacé l’ex-premier ministre qui a dirigé le pays deux fois (1988-1990 et
1993-1996).
En
effet, Mme Bhutto et M. Musharraf se sont rencontrés secrètement le 27 juillet
dernier à Abou-Dhabi, mais leurs négociations, qui visaient à discuter des
procédures selon lesquelles Musharraf reste président et Bhutto premier
ministre, n’ont pas abouti car Mme Bhutto tient à ce que le général abandonne
le commandement de l’armée s’il veut rester président. Bien plus, elle lui a
demandé d’amender la Constitution qui interdit à la même personne d’être
premier ministre deux fois. Des revendications difficiles à accepter par le
président. « La question est de savoir si Benazir a toujours envie de sauter
dans le bateau de Musharraf qui prend de plus en plus l’eau », se demande Rasul
Bakhsh Rais, professeur de sciences politiques.
A
l’heure actuelle, un seul scénario pourrait rendre le retour de M. Sharif sans
graves séquelles pour Musharraf, à savoir le risque que l’ex-premier ministre
soit arrêté et jugé à son retour au pays. « Bien entendu ; il peut rentrer au
Pakistan, mais dès qu’il atterrira, la loi reprendra ses droits », a affirmé
l’avocat général. Déjà, un tribunal pakistanais a reporté, dimanche dernier,
une audience consacrée aux poursuites pour corruption engagées contre Nawaz
Sharif, jugeant sa présence nécessaire. « Même s’ils l’emprisonnent, la justice
le libérera normalement sous caution et cela renforcera son image et sa popularité.
La justice a prouvé maintenant qu’elle est juste et indépendante », a estimé
Siddiqul Farouk, porte-parole de la Ligue musulmane, parti de Nawaz Sharif.
Maha Al-Cherbini