Al-Ahram Hebdo, Evénement | Tolérance zero
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 29 août au 4 septembre 2007, numéro 677

 

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Evénement

Frères musulmans. L’Etat resserre son étau autour de la confrérie et semble vouloir en découdre avec elle, rompant avec sa politique traditionnelle de coexistence conditionnée.

Tolérance zero

Depuis sa création, on n’a cessé de la qualifier d’organisation tolérée mais non légale. Or aujourd’hui, la confrérie des Frères musulmans n’est définitivement ni légale, ni tolérée. Fini le temps où le pouvoir misait sur sa politique de la carotte et du bâton. C’est-à-dire laisser les Frères agir un certain temps pour absorber la colère de la rue lorsqu’il est question d’événements étrangers, la Palestine en particulier, ou encore sur d’autres dossiers internes, de la publication de romans jugés blasphématoires jusqu’au voile. Puis, lorsqu’il le fallait, pourquoi ne pas les arrêter, les détenir, les poursuivre ? Un feuilleton à répétition, depuis dit-on, l’époque de Hassan Al-Banna, le fondateur de la confrérie. A travers les années et quelle que soit l’élite au pouvoir, libérale ou nassérienne, sous Sadate ou sous Moubarak, il y avait des règles de jeu tacites dont seuls les Frères et les autorités connaissaient les secrets et les deux parties semblaient satisfaites de cette absence de statut de l’organisation.

D’une part, comme le dit Hossam Tammam, chercheur spécialiste des Frères musulmans, le pouvoir refusait « d’assister à la création d’un parti politique des Frères musulmans » et certains membres de la confrérie rejetaient « les règles du jeu démocratique ». D’où le fait que les « Frères ont persévéré dans cette voie, le statut de leur mouvement — interdit mais toléré — leur permettant de surcroît d’échapper à bon nombre de restrictions légales, ainsi qu’aux exigences de la légalisation », précise Tammam dans son étude intitulée « Révisions douloureuses pour les Frères musulmans d’Egypte ». Le pouvoir, de son côté, se réservait le droit à toute répression à tout moment possible sans se soucier d’une quelconque contestation : la confrérie n’est-elle pas illégale depuis 1954 ?!! De quoi justifier arrestations, gel des fonds, levée d’immunité des députés Frères et pourquoi pas des jugements militaires aussi. Ces derniers temps, la police ne cesse de véhiculer la théorie selon laquelle « ce sont les Frères qui ont commencé la provocation », en allusion au défilé à l’aspect militaire mené par des étudiants Frères au sein de l’Université d’Al-Azhar.

Mais le coup de filet a bien commencé avant avec les législatives, en 2005. Le succès qu’a enregistré la confrérie avec ses candidats sous étiquette d’indépendants a déplu aux autorités et les 88 sièges qu’ont acquis les Frères au Parlement ont coûté cher. Des centaines d’arrestations mais la plus spectaculaire était celle de Khaïrat Al-Chater, important homme d’affaires et numéro 3 de la confrérie. Aujourd’hui, il est poursuivi devant la justice militaire avec 39 autres Frères pour blanchiment d’argent et financement d’une organisation interdite. Aussi spectaculaire est la levée de l’immunité parlementaire de deux députés Frères, suivie de leur détention puis l’arrestation du porte-parole des Frères et chef de file de la nouvelle génération, Essam Al-Eriane, avec 14 autres, tous arrêtés alors qu’ils étaient en réunion chez Nabil Moqbel, un important homme d’affaires également et beau-père de la fille de la star de cinéma, Adel Imam. Et entre les deux, des dizaines d’autres arrestations. Résultat : 500 Frères détenus.

Une politique que Hassan Nafea, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, qualifie de « purement arbitraire » et surtout de « confuse ». Selon lui, « il semble que l’Etat est décidé d’entrer dans une confrontation totale avec la confrérie, dans l’espoir de l’éliminer complètement cette fois-ci », encouragé par l’absence de pressions internationales. Une volonté semble-t-il de changer les anciennes règles du jeu. Preuve en sont les déclarations du président Moubarak, qui avait jusqu’à présent accordé une sorte de marge politique aux Frères, qui estiment désormais qu’ils représentent « un danger pour la sécurité nationale ». Cette contrariété serait due à la confrérie elle-même, selon certains observateurs qui pensent qu’en dépit des changements des régimes ou encore de l’ouverture politique marquée par les récents scrutins présidentiel ou législatif, elle est restée en pleine stagnation, « incapable de prendre l’initiative face à un pouvoir qui les manipule au gré de ses besoins ». L’organisation serait en pleine crise.

Elle a enterré son projet antérieur mais reste incapable d’en formuler un nouveau. Les conditions des années précédentes, qui lui permettaient de rester bel et bien présente dans les différents syndicats et au Parlement, en passant parfois par des alliances avec les partis d’opposition, ne sont plus réunies. Le champ politique semble avoir beaucoup changé depuis ces dernières législatives, non seulement le pouvoir, mais les différents acteurs politiques réclament une conformation à la loi de ce mouvement qui, aujourd’hui, est la plus forte opposition. Les Frères qui au fil des années, sont parvenus à échapper aux règles légales, sont contraints à agir autrement, une conséquence du changement du paysage politique, un changement auquel ils ont aussi fort contribué.

L’idée de créer un parti occupe de nouveau le devant de la scène et bizarrement n’irrite pas le bureau de la guidance, comme il y a une quinzaine d’années, poussant à la défection des fervents de cette idée, comme Aboul-Ela Madi, qui a tenté de créer alors ce parti qu’est Al-Wassat. A ce jour, au sein de la confrérie grandit cette volonté de fonder un parti et pendant plusieurs jours, la presse a étalé ledit « programme du futur parti des Frères ». C’est juste un brouillon, rétorque Mohamad Habib, numéro 2 de la confrérie. Habib le résume par le suivant : « La citoyenneté, l’alternance du pouvoir, le multipartisme, la séparation entre les différents pouvoirs et le droit du peuple à choisir librement ses dirigeants ».

En gros, rien de neuf. Ce sont les mêmes idées véhiculées par les autres partis et par les Frères eux-mêmes. Le politologue Diaa Rachwan rappelle que les Frères ont déjà présenté un document de 75 pages en 1994 et un autre en mars 2004, comme étant le « programme de la confrérie ». Ce qui soulève le débat cette fois-ci, c’est qu’ils parlent du « programme d’un parti ». Les Frères réussiront-ils à résoudre l’équation difficile : de faire cohabiter les deux concepts, celui religieux de la daawa (la prédication) et celui de l’engagement politique. En d’autres termes, pourront-ils présenter un visage réformiste et modéré ? Ce n’est plus pourtant là le fond du débat d’aujourd’hui. Concrètement, et conformément au dernier amendement constitutionnel, aucun parti ne peut être créé sur une base confessionnelle. Il suffit aussi de rappeler que de nombreux partis portent depuis une dizaine d’années l’étiquette de « en cours de formation ». Les Frères n’auront donc aucune chance sauf en cas de marché avec le pouvoir.

Entre convictions et marché

D’après Moustapha Magdi, « avec une éventuelle succession héréditaire, le gouvernement cherche à obtenir le oui de la confrérie. En échange, cette dernière veut un oui pour son parti politique ». Nouvelle tactique des Frères pour échapper aux pressions et surmonter la crise ou bien c’est le régime lui-même qui fait face à une crise ?

« L’échec de ce dernier est patent », dit Nafea dans son article Le jeu avec les Frères. D’après lui, il a été incapable de se transformer en régime démocratique qui intégrerait les différents mouvements islamiques modérés avec de nouvelles règles de jeu : celles de l’alternance au pouvoir et pour échapper à ces règles, le pouvoir cherche à amplifier l’image d’un « mouvement dangereux pour la sécurité nationale ». La force policière pour exterminer ses opposants à tour de rôle, devient donc légale. Il ne veut pas d’opposition, c’est aussi simple, sinon comment expliquer qu’il cherche à étouffer la confrérie juste au moment où elle semble apte à s’intégrer dans le processus politique ?

Le jeu est dangereux, c’est vrai, puisqu’il fait de la confrérie la victime et donc la seule alternative possible au pouvoir actuel. Et le peuple ? « Il est prisonnier entre l’enclume du parti au pouvoir et le marteau des Frères musulmans ». Une élite régnante et cherchant à dominer par la force sécuritaire et des Frères opposants qui résistent à cette domination par les seules valeurs de la religion.

Samar Al-Gamal

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Amr Al-Chobaki, spécialiste des mouvements islamiques au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, estime que le gouvernement ne voudra jamais éliminer complètement les Frères de la scène politique.

« Dans leur programme, les Frères n’ont pas présenté d’idées nouvelles »

Al-Ahram Hebdo : Interdits mais tolérés, tel a toujours été le statut des Frères. Mais aujourd’hui, cette tolérance minime n’existe même plus. Comment l’expliquez-vous ?

Amr Al-Chobaki : A mon avis, il n’y a pas de changement dans la stratégie. Celle-ci, qui a été adoptée depuis le commencement du régime actuel, peut être qualifiée de stratégie de confrontation calculée. Mais, on peut dire qu’il y a un changement quantitatif qui est à son plus haut niveau et qui témoigne de beaucoup plus de durcissement envers la confrérie qu’auparavant. Cependant, cette répression ne va jamais dépasser certaines limites et se transformer en une confrontation visant à éliminer complètement les Frères de la scène politique. Le régime ne peut jamais procéder de la sorte, puisqu’il sait très bien que le prix à payer sera très cher et qu’il sera incapable de s’en acquitter.

Mais qu’est-ce qui a fait que cette confrontation a atteint son paroxysme ?

— Il faut savoir, que chaque fois que la confrérie pense présenter une nouvelle initiative, la réponse gouvernementale est de recourir à des arrestations et des procès. Cette attitude peut s’expliquer par le fait que le régime veut paraître toujours sur la défensive. Ce scénario s’est répété plusieurs fois, comme, par exemple en 2003, quand la confrérie a voulu présenter une initiative dite de « réforme politique », puis deux ans après, quand les Frères ont réussi à constituer un pourcentage important dans le Parlement et ensuite, dans le Conseil consultatif. Et voilà qu’aujourd’hui, est intervenue l’initiative la plus récente, l’annonce par la confrérie de la publication prochaine du programme de son parti. Alors, chaque fois que les Frères musulmans essayent d’entreprendre une mesure qui les sorte du confinement, le régime procède à son avortement afin de restreindre les Frères dans l’espace politique qui leur est déterminé.

L’annonce de la publication d’un programme par les Frères est-elle si provocante pour susciter cette réaction ?

— C’est plutôt le moment choisi pour faire cette proclamation. Cette initiative est intervenue au moment où le Parti National Démocrate (PND) a commencé à organiser des élections dites réformistes et se prépare à publier, en novembre prochain, un programme de réforme politique. Le PND, qui veut conserver son monopole sur la scène politique, n’aimerait pas voir de concurrent dans ce domaine. En fait, il s’est avéré que les Frères musulmans sont devenus la seule force organisée qui pourrait constituer une vraie concurrence pour le PND. Leur programme pourrait être attirant, d’où l’arrestation de Essam Al-Eriane, le chef du bureau politique des Frères. Sans oublier l’intention du régime de paver la voie à une éventuelle succession héréditaire. A cet égard, pour éviter une concurrence des Frères, le régime a modifié l’article 75, rendant alors impossible aux indépendants de se présenter un jour aux élections présidentielles.

Quant aux Frères, y a-t-il des chances pour eux, d’avoir un parti politique un jour ?

— Ceux-ci n’ont pas dit qu’ils voulaient un parti. Ils savent très bien qu’ils n’auront jamais d’autorisation. Mais ce que les Frères entendent faire, comme ils le disent, c’est de publier seulement le programme d’un parti politique et le soumettre au débat public.

Que pensez-vous justement de ce programme ?

— A première vue, les Frères n’ont pas présenté de nouvelles idées. Ils parlent du respect des libertés générales, de la loi d’urgence, de créer des partis et d’établir des réformes politiques et constitutionnelles. Ce sont, bien sûr, des choses positives, mais ce n’est qu’une grande imitation des programmes des partis d’opposition.

Quant au niveau des questions qui suscitent toujours l’inquiétude d’une large partie des élites en Egypte, à savoir le droit éventuel des femmes et des coptes à accéder à la magistrature suprême, la confrérie maintient toujours sa position traditionnelle, à savoir un refus total d’une telle possibilité. Le seul côté positif, c’est que les Frères ont modéré leur discours religieux en substituant « l’application de la charia », par « l’application des finalités de la charia ». C’est un développement important qui pourrait concerner les peines corporelles toujours décriées.

Propos recueillis par
Aliaa Al-Korachi

 




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