Frères musulmans.
L’Etat resserre son étau autour de la confrérie et semble
vouloir en découdre avec elle, rompant avec sa politique
traditionnelle de coexistence conditionnée.
Tolérance zero
Depuis
sa création, on n’a cessé de la qualifier d’organisation
tolérée mais non légale. Or aujourd’hui, la confrérie des
Frères musulmans n’est définitivement ni légale, ni tolérée.
Fini le temps où le pouvoir misait sur sa politique de la
carotte et du bâton. C’est-à-dire laisser les Frères agir un
certain temps pour absorber la colère de la rue lorsqu’il
est question d’événements étrangers, la Palestine en
particulier, ou encore sur d’autres dossiers internes, de la
publication de romans jugés blasphématoires jusqu’au voile.
Puis, lorsqu’il le fallait, pourquoi ne pas les arrêter, les
détenir, les poursuivre ? Un feuilleton à répétition, depuis
dit-on, l’époque de Hassan Al-Banna, le fondateur de la
confrérie. A travers les années et quelle que soit l’élite
au pouvoir, libérale ou nassérienne, sous Sadate ou sous
Moubarak, il y avait des règles de jeu tacites dont seuls
les Frères et les autorités connaissaient les secrets et les
deux parties semblaient satisfaites de cette absence de
statut de l’organisation.
D’une part, comme le dit Hossam Tammam, chercheur
spécialiste des Frères musulmans, le pouvoir refusait «
d’assister à la création d’un parti politique des Frères
musulmans » et certains membres de la confrérie rejetaient «
les règles du jeu démocratique ». D’où le fait que les «
Frères ont persévéré dans cette voie, le statut de leur
mouvement — interdit mais toléré — leur permettant de
surcroît d’échapper à bon nombre de restrictions légales,
ainsi qu’aux exigences de la légalisation », précise Tammam
dans son étude intitulée « Révisions douloureuses pour les
Frères musulmans d’Egypte ». Le pouvoir, de son côté, se
réservait le droit à toute répression à tout moment possible
sans se soucier d’une quelconque contestation : la confrérie
n’est-elle pas illégale depuis 1954 ?!! De quoi justifier
arrestations, gel des fonds, levée d’immunité des députés
Frères et pourquoi pas des jugements militaires aussi. Ces
derniers temps, la police ne cesse de véhiculer la théorie
selon laquelle « ce sont les Frères qui ont commencé la
provocation », en allusion au défilé à l’aspect militaire
mené par des étudiants Frères au sein de l’Université d’Al-Azhar.
Mais le coup de filet a bien commencé avant avec les
législatives, en 2005. Le succès qu’a enregistré la
confrérie avec ses candidats sous étiquette d’indépendants a
déplu aux autorités et les 88 sièges qu’ont acquis les
Frères au Parlement ont coûté cher. Des centaines
d’arrestations mais la plus spectaculaire était celle de
Khaïrat Al-Chater, important homme d’affaires et numéro 3 de
la confrérie. Aujourd’hui, il est poursuivi devant la
justice militaire avec 39 autres Frères pour blanchiment
d’argent et financement d’une organisation interdite. Aussi
spectaculaire est la levée de l’immunité parlementaire de
deux députés Frères, suivie de leur détention puis
l’arrestation du porte-parole des Frères et chef de file de
la nouvelle génération, Essam Al-Eriane, avec 14 autres,
tous arrêtés alors qu’ils étaient en réunion chez Nabil
Moqbel, un important homme d’affaires également et beau-père
de la fille de la star de cinéma, Adel Imam. Et entre les
deux, des dizaines d’autres arrestations. Résultat : 500
Frères détenus.
Une politique que Hassan Nafea, professeur de sciences
politiques à l’Université du Caire, qualifie de « purement
arbitraire » et surtout de « confuse ». Selon lui, « il
semble que l’Etat est décidé d’entrer dans une confrontation
totale avec la confrérie, dans l’espoir de l’éliminer
complètement cette fois-ci », encouragé par l’absence de
pressions internationales. Une volonté semble-t-il de
changer les anciennes règles du jeu. Preuve en sont les
déclarations du président Moubarak, qui avait jusqu’à
présent accordé une sorte de marge politique aux Frères, qui
estiment désormais qu’ils représentent « un danger pour la
sécurité nationale ». Cette contrariété serait due à la
confrérie elle-même, selon certains observateurs qui pensent
qu’en dépit des changements des régimes ou encore de
l’ouverture politique marquée par les récents scrutins
présidentiel ou législatif, elle est restée en pleine
stagnation, « incapable de prendre l’initiative face à un
pouvoir qui les manipule au gré de ses besoins ».
L’organisation serait en pleine crise.
Elle a enterré son projet antérieur mais reste incapable
d’en formuler un nouveau. Les conditions des années
précédentes, qui lui permettaient de rester bel et bien
présente dans les différents syndicats et au Parlement, en
passant parfois par des alliances avec les partis
d’opposition, ne sont plus réunies. Le champ politique
semble avoir beaucoup changé depuis ces dernières
législatives, non seulement le pouvoir, mais les différents
acteurs politiques réclament une conformation à la loi de ce
mouvement qui, aujourd’hui, est la plus forte opposition.
Les Frères qui au fil des années, sont parvenus à échapper
aux règles légales, sont contraints à agir autrement, une
conséquence du changement du paysage politique, un
changement auquel ils ont aussi fort contribué.
L’idée de créer un parti occupe de nouveau le devant de la
scène et bizarrement n’irrite pas le bureau de la guidance,
comme il y a une quinzaine d’années, poussant à la défection
des fervents de cette idée, comme Aboul-Ela Madi, qui a
tenté de créer alors ce parti qu’est Al-Wassat. A ce jour,
au sein de la confrérie grandit cette volonté de fonder un
parti et pendant plusieurs jours, la presse a étalé ledit «
programme du futur parti des Frères ». C’est juste un
brouillon, rétorque Mohamad Habib, numéro 2 de la confrérie.
Habib le résume par le suivant : « La citoyenneté,
l’alternance du pouvoir, le multipartisme, la séparation
entre les différents pouvoirs et le droit du peuple à
choisir librement ses dirigeants ».
En gros, rien de neuf. Ce sont les mêmes idées véhiculées
par les autres partis et par les Frères eux-mêmes. Le
politologue Diaa Rachwan rappelle que les Frères ont déjà
présenté un document de 75 pages en 1994 et un autre en mars
2004, comme étant le « programme de la confrérie ». Ce qui
soulève le débat cette fois-ci, c’est qu’ils parlent du «
programme d’un parti ». Les Frères réussiront-ils à résoudre
l’équation difficile : de faire cohabiter les deux concepts,
celui religieux de la daawa (la prédication) et celui de
l’engagement politique. En d’autres termes, pourront-ils
présenter un visage réformiste et modéré ? Ce n’est plus
pourtant là le fond du débat d’aujourd’hui. Concrètement, et
conformément au dernier amendement constitutionnel, aucun
parti ne peut être créé sur une base confessionnelle. Il
suffit aussi de rappeler que de nombreux partis portent
depuis une dizaine d’années l’étiquette de « en cours de
formation ». Les Frères n’auront donc aucune chance sauf en
cas de marché avec le pouvoir.
Entre convictions et marché
D’après Moustapha Magdi, « avec une éventuelle succession
héréditaire, le gouvernement cherche à obtenir le oui de la
confrérie. En échange, cette dernière veut un oui pour son
parti politique ». Nouvelle tactique des Frères pour
échapper aux pressions et surmonter la crise ou bien c’est
le régime lui-même qui fait face à une crise ?
« L’échec de ce dernier est patent », dit Nafea dans son
article Le jeu avec les Frères. D’après lui, il a été
incapable de se transformer en régime démocratique qui
intégrerait les différents mouvements islamiques modérés
avec de nouvelles règles de jeu : celles de l’alternance au
pouvoir et pour échapper à ces règles, le pouvoir cherche à
amplifier l’image d’un « mouvement dangereux pour la
sécurité nationale ». La force policière pour exterminer ses
opposants à tour de rôle, devient donc légale. Il ne veut
pas d’opposition, c’est aussi simple, sinon comment
expliquer qu’il cherche à étouffer la confrérie juste au
moment où elle semble apte à s’intégrer dans le processus
politique ?
Le jeu est dangereux, c’est vrai, puisqu’il fait de la
confrérie la victime et donc la seule alternative possible
au pouvoir actuel. Et le peuple ? « Il est prisonnier entre
l’enclume du parti au pouvoir et le marteau des Frères
musulmans ». Une élite régnante et cherchant à dominer par
la force sécuritaire et des Frères opposants qui résistent à
cette domination par les seules valeurs de la religion.
Samar
Al-Gamal