Aménagement.
Grossistes et producteurs sont interdits d’accès au souk des
dattes d’Al-Sahel et priés avec force de se rendre au marché
du gros à Al-Obour, suite à une décision du gouvernorat du
Caire. Les commerçants crient leur colère et leur désarroi.
Les dattes 2007 ont le goût amer
Les
échoppes, tout au long de la rue d’Al-Sahel et des ruelles
avoisinantes, à proximité de la corniche du Nil, au nord du
Caire, sont fermées. Et les marchands sont en grève. Chaque
année, à l’approche du Ramadan, ce lieu grouillait pendant
25 jours d’activité et accueillait les producteurs qui
venaient des quatre coins du pays écouler leurs dattes. Or,
cela fait trois semaines que les camions de marchandises,
venus de la Haute-Egypte, sont interdits de pénétrer dans le
souk d’Al-Balah (dattes) et les récalcitrants sont arrêtés.
En plus, leurs marchandises sont confisquées, on parle de 6
000 tonnes de dattes saisies jusqu’à présent. Aucun client à
l’horizon, uniquement 6 blindés des forces de l’ordre qui
encerclent toutes les voies d’accès au souk. Les agents de
police, en civil ou en uniforme, sillonnent en permanence le
souk pour empêcher toute vente « illégale » de dattes. Un
simple coup d’œil sur l’affiche accrochée à l’entrée du souk
permet de comprendre les raisons de cet état d’alerte : « Le
souk des dattes est transporté à Al-Obour ». Désormais, les
commerçants qui veulent acheter des dattes doivent
s’approvisionner à 60 kilomètres de l’ancien souk d’Al-Sahel,
pour se rendre à ce marché en gros.
La décision d’envoyer les producteurs et les commerçants du
gros à Al-Obour provient d’un verdict de la Haute Cour
administrative après 5 ans de débats passionnés entre les
commerçants et le gouvernorat du Caire. Selon les
commerçants, les frictions remontent à 2002 quand l’un d’eux
est entré en conflit avec un responsable du gouvernorat.
L’affaire a pris des dimensions inattendues engendrant la
première décision de déplacer le souk. C’est en tout cas ce
qu’affirment les commerçants. Le gouverneur de l’époque,
Abdel-Réhim Chéhata, a reporté le déplacement du souk. Et le
projet avait ensuite été oublié grâce à l’intervention des
députés de la circonscription en faveur des commerçants. Le
dossier a été rouvert il y a un an avec l’arrivée d’un
nouveau gouverneur, Abdel-Azim Wazir. « Nous ne sommes pas
restés les bras croisés. Nous avons décidé d’intenter un
procès contre le gouvernorat étant donné que nous sommes
propriétaires de ces échoppes et que nous disposons
d’autorisations de vente », explique Hachem Saïd, vendeur de
dattes de père en fils depuis 1948. La Cour suprême
constitutionnelle avait prononcé un verdict en faveur des
commerçants. Mais ces derniers ont à peine eu le temps de
savourer leur victoire que la Haute Cour administrative
émettait un verdict contradictoire, en faveur du gouverneur.
« Cette dernière nous accorde le droit en tant que pouvoir
exécutif de prendre toute décision rentrant dans le cadre
d’un réaménagement de la région et de supprimer toute
activité entravant la circulation ou polluante », justifie
Salah Ramadan, chef de la municipalité d’Al-Sahel. Il
s’étonne alors de la réaction des commerçants car,
avance-t-il : « Cela fait 5 ans que l’on parle de ce
déplacement, il fallait bien que ce projet soit exécuté un
jour. Il ne concerne pas uniquement les marchands de dattes,
on a déjà déplacé à Al-Obour le souk du poisson qui était à
Ghamra et celui des fruits et légumes d’Assar Al-Nabi ».
Des pertes en perspective
Les
commerçants colportent des rumeurs selon lesquelles un homme
d’affaires serait derrière cette décision de déplacer le
souk. Celui-ci aurait fait part de son intention de racheter
le terrain sur lequel est situé le souk pour y bâtir un
grand projet d’investissement et ce, contre une grande somme
d’argent. Et le gouvernement aurait accepté.
Les 3 000 commerçants et les 500 grossistes ont refusé de se
soumettre à cette décision qui leur semble injustifiée : «
Le souk des dattes ne dure que 25 jours par an, juste avant
le mois de jeûne du Ramadan. Nous, les producteurs de
dattes, attendons ces 25 jours pour vendre nos produits et
réussir à rembourser les crédits que nous avons obtenus de
la banque agricole afin de cultiver nos terres », s’insurge
Gamal Abdel-Fattah, producteur venu de Qéna, en Haute-Egypte.
Il est endetté de 50 000 livres. Il vend chaque année 25
tonnes de dattes dans ce souk, ce qui lui assure un revenu
de 70 000 livres. L’ensemble des concernés par le
déplacement, commerçants et grossistes, ont décidé
d’organiser une manifestation le jour où les responsables de
la municipalité sont descendus pour les obliger à quitter
les lieux. Les forces de l’ordre ont violemment empêché
cette manifestation à laquelle des centaines de journaliers
participaient. « Moi et mon fils, nous vivons de ce souk.
Lui, il transporte les sacs des camions aux boutiques
monnayant une livre pour chaque sac. Cela lui rapporte 100
livres par jour. Quant à moi, j’achète une dizaine de kilos
de dattes à 3 livres le kilo et je les revends ailleurs à 4
livres », se rappelle Abdel-Halim Gawacheti, un vieil homme
habitant à proximité du souk d’Al-Sahel et réduit à la
mendicité.
Aujourd’hui, ces commerçants ne trouvent plus de quoi vivre
depuis que les producteurs se sont vus interdits d’accès au
souk et obligés d’installer leurs produits à Al-Obour. Si le
gouvernorat permet aux revendeurs de vendre des dattes dans
les strictes limites de leurs échoppes, ceux-ci trouvent
difficile de s’approvisionner. « Pour continuer les échanges
avec les producteurs de dattes, il faudrait louer un
véhicule ce qui coûterait 100 livres à chaque chargement et
on nous prélèverait une taxe de 10 livres sur chaque tonne
sortie d’Al-Obour. Ces dépenses, que nous ne pouvons pas
assumer, se répercuteraient sur le prix des dattes qui
doublerait. La clientèle ne serait plus intéressée car on
trouve des dattes dans d’autres points de vente à des prix
plus compétitifs », se plaint Sabri Rachad, vendeur de
dattes.
Le seul moyen de contestation restant aux commerçants est
d’adresser des plaintes au chef d’Etat pour qu’il
intervienne en leur faveur. D’ici là, ils gardent fermées
leurs échoppes.
Détresse à Al-Obour
C’est à Al-Obour, ce grand souk s’étendant sur plusieurs
feddans, dans un décor désertique, à l’est du Caire, que les
grossistes et les producteurs ont été déplacés. Là encore,
le mécontentement se fait sentir. Le hangar qui leur est
réservé est isolé. La température est très élevée et le
hangar peu éclairé. Seule une cinquantaine d’échoppes de
petites dimensions et mal aérées ont été installées pour une
somme de 8 millions de livres. Ce nombre ne répond pas aux
besoins des 300 grossistes qui, pour posséder une échoppe,
doivent verser une somme de 200 000 livres, qui peut être
payée à crédit sur 4 ans. Seuls les grossistes aisés peuvent
rassembler une telle somme. Ceux-ci louent ensuite ces
échoppes aux producteurs de dattes qui y exposent leur
production. Cependant, cela fait 20 jours que la situation
financière de ces deux parties est critique. Le souk est peu
fréquenté en lui-même et le pavillon des dattes est presque
négligé : « Nous vivons ici dans la misère. Nous sommes
exilés par le gouvernorat dans cet endroit désertique », se
lamente Achraf Abou-Haggag, qui a parcouru 980 kilomètres
depuis Assouan pour venir vendre sa production de 25 tonnes
de dattes à Al-Sahel. Il s’est vu obligé par la police
d’aller vendre ses produits à Al-Obour. Son chauffeur a
profité de la situation pour le charger de 500 livres en
plus. Il a donc versé en tout pour acheminer ses dattes 1
100 livres. « Nous pensions que tout allait s’arranger une
fois arrivés à Al-Obour. Mais ici, c’est la faillite, j’ai
dû payer 10 livres au propriétaire du magasin sur chaque sac
que j’expose. J’ai perdu beaucoup d’argent. En 20 jours, je
n’ai vendu que 60 kilos à 2 livres le kilo au lieu de 3
alors qu’il ne nous fallait que deux jours à Al-Sahel, à moi
et à mes collègues, pour vendre nos 10 000 tonnes de
cargaison », lance Mahmoud Younès de Qéna.
Les conditions dans lesquelles vivent les producteurs sont
déplorables. Ils sont privés de toutes infrastructures et
doivent vivre sans eau, ni toilettes. Pour boire et manger,
ils sont obligés de payer le double aux marchands ambulants
qui en profitent. De plus, une grande partie d’entre eux
dorment sur place, sur les sacs de dattes. Ceux qui ont les
moyens ont pu louer des chambres dans les pensions à bas
prix du quartier de Ramsès. « Cela nous coûte 10 livres
aller retour, chaque jour, sans compter les 20 livres que
nous dépensons pour la nourriture. Tout ça pour rien. Je
vais rentrer avec mes dattes et payer 1 100 livres de
transport pour les jeter dans le Nil car elles se seront
abîmées », lâche Mahmoud Chérif, qui a décidé de laisser ses
20 tonnes de production à Al-Obour et de rentrer les mains
vides dans la crainte de se voir emprisonné car il ne peut
pas rembourser ses dettes. Etant donné le critique de la
situation, les producteurs envisagent de vendre leurs dattes
dans d’autres gourvernorats, l’année prochaine. Libre alors
aux commerçants de les suivre pour s’approvisionner.
Héba Nasreddine