Al-Ahram Hebdo, Egypte | Les dattes 2007 ont le goût amer
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 29 août au 4 septembre 2007, numéro 677

 

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Egypte

Aménagement. Grossistes et producteurs sont interdits d’accès au souk des dattes d’Al-Sahel et priés avec force de se rendre au marché du gros à Al-Obour, suite à une décision du gouvernorat du Caire. Les commerçants crient leur colère et leur désarroi.  

Les dattes 2007 ont le goût amer

Les échoppes, tout au long de la rue d’Al-Sahel et des ruelles avoisinantes, à proximité de la corniche du Nil, au nord du Caire, sont fermées. Et les marchands sont en grève. Chaque année, à l’approche du Ramadan, ce lieu grouillait pendant 25 jours d’activité et accueillait les producteurs qui venaient des quatre coins du pays écouler leurs dattes. Or, cela fait trois semaines que les camions de marchandises, venus de la Haute-Egypte, sont interdits de pénétrer dans le souk d’Al-Balah (dattes) et les récalcitrants sont arrêtés. En plus, leurs marchandises sont confisquées, on parle de 6 000 tonnes de dattes saisies jusqu’à présent. Aucun client à l’horizon, uniquement 6 blindés des forces de l’ordre qui encerclent toutes les voies d’accès au souk. Les agents de police, en civil ou en uniforme, sillonnent en permanence le souk pour empêcher toute vente « illégale » de dattes. Un simple coup d’œil sur l’affiche accrochée à l’entrée du souk permet de comprendre les raisons de cet état d’alerte : « Le souk des dattes est transporté à Al-Obour ». Désormais, les commerçants qui veulent acheter des dattes doivent s’approvisionner à 60 kilomètres de l’ancien souk d’Al-Sahel, pour se rendre à ce marché en gros.

La décision d’envoyer les producteurs et les commerçants du gros à Al-Obour provient d’un verdict de la Haute Cour administrative après 5 ans de débats passionnés entre les commerçants et le gouvernorat du Caire. Selon les commerçants, les frictions remontent à 2002 quand l’un d’eux est entré en conflit avec un responsable du gouvernorat. L’affaire a pris des dimensions inattendues engendrant la première décision de déplacer le souk. C’est en tout cas ce qu’affirment les commerçants. Le gouverneur de l’époque, Abdel-Réhim Chéhata, a reporté le déplacement du souk. Et le projet avait ensuite été oublié grâce à l’intervention des députés de la circonscription en faveur des commerçants. Le dossier a été rouvert il y a un an avec l’arrivée d’un nouveau gouverneur, Abdel-Azim Wazir. « Nous ne sommes pas restés les bras croisés. Nous avons décidé d’intenter un procès contre le gouvernorat étant donné que nous sommes propriétaires de ces échoppes et que nous disposons d’autorisations de vente », explique Hachem Saïd, vendeur de dattes de père en fils depuis 1948. La Cour suprême constitutionnelle avait prononcé un verdict en faveur des commerçants. Mais ces derniers ont à peine eu le temps de savourer leur victoire que la Haute Cour administrative émettait un verdict contradictoire, en faveur du gouverneur. « Cette dernière nous accorde le droit en tant que pouvoir exécutif de prendre toute décision rentrant dans le cadre d’un réaménagement de la région et de supprimer toute activité entravant la circulation ou polluante », justifie Salah Ramadan, chef de la municipalité d’Al-Sahel. Il s’étonne alors de la réaction des commerçants car, avance-t-il : « Cela fait 5 ans que l’on parle de ce déplacement, il fallait bien que ce projet soit exécuté un jour. Il ne concerne pas uniquement les marchands de dattes, on a déjà déplacé à Al-Obour le souk du poisson qui était à Ghamra et celui des fruits et légumes d’Assar Al-Nabi ».

Des pertes en perspective

Les commerçants colportent des rumeurs selon lesquelles un homme d’affaires serait derrière cette décision de déplacer le souk. Celui-ci aurait fait part de son intention de racheter le terrain sur lequel est situé le souk pour y bâtir un grand projet d’investissement et ce, contre une grande somme d’argent. Et le gouvernement aurait accepté.

Les 3 000 commerçants et les 500 grossistes ont refusé de se soumettre à cette décision qui leur semble injustifiée : « Le souk des dattes ne dure que 25 jours par an, juste avant le mois de jeûne du Ramadan. Nous, les producteurs de dattes, attendons ces 25 jours pour vendre nos produits et réussir à rembourser les crédits que nous avons obtenus de la banque agricole afin de cultiver nos terres », s’insurge Gamal Abdel-Fattah, producteur venu de Qéna, en Haute-Egypte. Il est endetté de 50 000 livres. Il vend chaque année 25 tonnes de dattes dans ce souk, ce qui lui assure un revenu de 70 000 livres. L’ensemble des concernés par le déplacement, commerçants et grossistes, ont décidé d’organiser une manifestation le jour où les responsables de la municipalité sont descendus pour les obliger à quitter les lieux. Les forces de l’ordre ont violemment empêché cette manifestation à laquelle des centaines de journaliers participaient. « Moi et mon fils, nous vivons de ce souk. Lui, il transporte les sacs des camions aux boutiques monnayant une livre pour chaque sac. Cela lui rapporte 100 livres par jour. Quant à moi, j’achète une dizaine de kilos de dattes à 3 livres le kilo et je les revends ailleurs à 4 livres », se rappelle Abdel-Halim Gawacheti, un vieil homme habitant à proximité du souk d’Al-Sahel et réduit à la mendicité.

Aujourd’hui, ces commerçants ne trouvent plus de quoi vivre depuis que les producteurs se sont vus interdits d’accès au souk et obligés d’installer leurs produits à Al-Obour. Si le gouvernorat permet aux revendeurs de vendre des dattes dans les strictes limites de leurs échoppes, ceux-ci trouvent difficile de s’approvisionner. « Pour continuer les échanges avec les producteurs de dattes, il faudrait louer un véhicule ce qui coûterait 100 livres à chaque chargement et on nous prélèverait une taxe de 10 livres sur chaque tonne sortie d’Al-Obour. Ces dépenses, que nous ne pouvons pas assumer, se répercuteraient sur le prix des dattes qui doublerait. La clientèle ne serait plus intéressée car on trouve des dattes dans d’autres points de vente à des prix plus compétitifs », se plaint Sabri Rachad, vendeur de dattes.

Le seul moyen de contestation restant aux commerçants est d’adresser des plaintes au chef d’Etat pour qu’il intervienne en leur faveur. D’ici là, ils gardent fermées leurs échoppes.

Détresse à Al-Obour

C’est à Al-Obour, ce grand souk s’étendant sur plusieurs feddans, dans un décor désertique, à l’est du Caire, que les grossistes et les producteurs ont été déplacés. Là encore, le mécontentement se fait sentir. Le hangar qui leur est réservé est isolé. La température est très élevée et le hangar peu éclairé. Seule une cinquantaine d’échoppes de petites dimensions et mal aérées ont été installées pour une somme de 8 millions de livres. Ce nombre ne répond pas aux besoins des 300 grossistes qui, pour posséder une échoppe, doivent verser une somme de 200 000 livres, qui peut être payée à crédit sur 4 ans. Seuls les grossistes aisés peuvent rassembler une telle somme. Ceux-ci louent ensuite ces échoppes aux producteurs de dattes qui y exposent leur production. Cependant, cela fait 20 jours que la situation financière de ces deux parties est critique. Le souk est peu fréquenté en lui-même et le pavillon des dattes est presque négligé : « Nous vivons ici dans la misère. Nous sommes exilés par le gouvernorat dans cet endroit désertique », se lamente Achraf Abou-Haggag, qui a parcouru 980 kilomètres depuis Assouan pour venir vendre sa production de 25 tonnes de dattes à Al-Sahel. Il s’est vu obligé par la police d’aller vendre ses produits à Al-Obour. Son chauffeur a profité de la situation pour le charger de 500 livres en plus. Il a donc versé en tout pour acheminer ses dattes 1 100 livres. « Nous pensions que tout allait s’arranger une fois arrivés à Al-Obour. Mais ici, c’est la faillite, j’ai dû payer 10 livres au propriétaire du magasin sur chaque sac que j’expose. J’ai perdu beaucoup d’argent. En 20 jours, je n’ai vendu que 60 kilos à 2 livres le kilo au lieu de 3 alors qu’il ne nous fallait que deux jours à Al-Sahel, à moi et à mes collègues, pour vendre nos 10 000 tonnes de cargaison », lance Mahmoud Younès de Qéna.

Les conditions dans lesquelles vivent les producteurs sont déplorables. Ils sont privés de toutes infrastructures et doivent vivre sans eau, ni toilettes. Pour boire et manger, ils sont obligés de payer le double aux marchands ambulants qui en profitent. De plus, une grande partie d’entre eux dorment sur place, sur les sacs de dattes. Ceux qui ont les moyens ont pu louer des chambres dans les pensions à bas prix du quartier de Ramsès. « Cela nous coûte 10 livres aller retour, chaque jour, sans compter les 20 livres que nous dépensons pour la nourriture. Tout ça pour rien. Je vais rentrer avec mes dattes et payer 1 100 livres de transport pour les jeter dans le Nil car elles se seront abîmées », lâche Mahmoud Chérif, qui a décidé de laisser ses 20 tonnes de production à Al-Obour et de rentrer les mains vides dans la crainte de se voir emprisonné car il ne peut pas rembourser ses dettes. Etant donné le critique de la situation, les producteurs envisagent de vendre leurs dattes dans d’autres gourvernorats, l’année prochaine. Libre alors aux commerçants de les suivre pour s’approvisionner.

Héba Nasreddine

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