Torture.
La pratique est de plus en plus décriée par les médias. Et
les organismes des droits de l’homme se mobilisent pour
dénoncer un phénomène « persistant ».
Dossier non classé
« Décès d’un citoyen dans un commissariat de police ». « Un
homme hospitalisé dans un état grave après avoir subi des
coups par un agent de la police ». Ces annonces sont
devenues monnaie courante dans la presse. Depuis quelques
semaines, les journaux se font l’écho d’actes de torture et
de mauvais traitements dans les commissariats de police.
Dernier incident en date : la mort d’un jeune marchand
ambulant, âgé de 12 ans seulement, dans le gouvernorat de
Mansoura. Mohamad Abdel-Rahmane était accusé d’avoir volé de
la quincaillerie. Arrêté puis conduit au commissariat de
Chaha, un petit village de Mansoura, il y est resté quelques
heures avant que son corps ne soit trouvé à proximité du
commissariat. La famille, qui accuse la police d’avoir
torturé Mohamad jusqu’à la mort, a obtenu un ordre
d’exhumation du procureur général afin de soumettre le corps
à une autopsie. Un rapport préliminaire a montré l’existence
de traces de brûlures et d’électrocution sur le corps de
Mohamad. Ce constat a été confirmé par des témoins affirmant
que Mohamad a été brûlé par des mégots de cigarettes et
frappé par les agents du commissariat.
La mort de Mohamad Abdel-Rahmane n’est pas le seul incident
troublant qui a eu lieu au cours de ces dernières semaines.
Un autre cas tout aussi inquiétant s’est produit au village
de Telbana, toujours dans le gouvernorat de Mansoura. Un
citoyen âgé de 35 ans, Nasr Al-Saïdi, a été battu par des
agents de police au su et au vu des habitants du village
avant d’être conduit au commissariat de police où il a été
torturé. Hospitalisé dans un état critique, il est mort 24
heures plus tard. Les faits sont tout aussi choquants que la
victime n’était accusée d’aucun crime. La police a voulu
exercer des pressions sur son frère pour l’obliger à se
livrer. Quelques jours auparavant, au commissariat de Siwa,
un jeune homme avait subi des brûlures graves après qu’un
officier lui eut mis le feu au corps en utilisant du
kérosène. Un autre policier dans le quartier de Omraniya, au
Caire, est accusé d’avoir jeté un homme par la fenêtre.
La brutalité de ces actes a choqué l’opinion publique et
soulevé de nombreuses questions sur le fonctionnement des
appareils de sécurité en Egypte. Le ministre de l’Intérieur,
Habib Al-Adeli, a qualifié ces actes de « dérives
individuelles qui ne représentent pas la politique du
ministère ». « Tous les officiers impliqués dans de tels
actes seront présentés à la justice », a déclaré Al-Adeli.
Des sources au ministère de l’Intérieur ont refusé de
commenter les faits accablants de ces dernières semaines
affirmant qu’« une enquête est en cours et que les coupables
seront punis ». D’autres sources parlent d’un complot visant
à discréditer le ministre de l’Intérieur en prévision d’un
remaniement ministériel proche. Quoi qu’il en soit, les
faits sont là.
Un lourd héritage
Le rapport annuel de l’Organisation Egyptienne des Droits de
l’Homme (OEDH) parle d’un phénomène persistant. Le nombre de
personnes détenues et subissant de mauvais traitement est en
augmentation selon l’organisation. « Nous avons recensé dans
le seul mois de juillet 26 cas de torture », assure Hafez
Abou-Seada, secrétaire général de l’OEDH. Selon lui, il
existe des centaines d’autres cas de mauvais traitements qui
ne sont jamais annoncés. Lors d’une récente inspection
effectuée par le Parquet général dans les commissariats de
police, des instruments de torture ont été saisis (fouets,
bâtons, drogues, etc.). « Les actes de mauvais traitements
ont toujours existé. La seule évolution positive est
qu’aujourd’hui on en parle dans les médias, et l’opinion
publique suit avec intérêt l’évolution de ces affaires. Je
crois qu’il y a désormais une prise de conscience chez
l’opinion publique quant au danger que représentent de tels
actes », analyse Négad Al-Boraï, président de l’Association
du développement de la démocratie, une ONG qui s’intéresse
de près à la question des libertés. L’augmentation du nombre
de journaux indépendants, la prolifération des chaînes
satellites et l’apparition des blogs sur Internet ont permis
de dévoiler de tels actes à l’opinion.
La première de la récente série de tortures avait été
dévoilée en janvier 2006 lorsque, grâce à une caméra de
téléphone portable, des images de torture et d’agression
sexuelle pratiquées sur Mohamad Al-Kabir, un citoyen de
Boulaq Al-Dakrour, ont pu être filmées et diffusées sur
Internet. Selon Négad Al-Boraï, l’Egypte est classée
aujourd’hui parmi les pays qui respectent le moins les
droits de l’homme dans la région au même rang que la Turquie
et Israël.
Ces actes de mauvais traitements sont en fait le reflet d’un
lourd héritage politique. « Dans les années 1950 et 60, la
torture a été utilisée par le régime pour réprimer toute
opposition politique. Résultat : le recours à ce moyen est
aujourd’hui ancré dans les pratiques des appareils de
sécurité. Ce qui était pratiqué autrefois sur les détenus
politiques est appliqué aujourd’hui aux détenus de droit
commun », affirme Mohamad Zarée, responsable du Centre des
droits de l’homme pour l’aide aux prisonniers. Héritage
politique, peut-être. Mais ces pratiques reflètent surtout
une détérioration du niveau professionnel des officiers et
agents de la sécurité. Il faut savoir que dans la plupart
des cas, ces actes de mauvais traitements sont pratiqués
pour extorquer des aveux à des suspects. « C’est la méthode
la plus facile lorsqu’on ne dispose pas de tous les moyens
nécessaires pour mener l’enquête », estime Mohamad Zarée,
qui critique le manque de moyens financiers et techniques
fournis par le ministère de l’Intérieur pour la recherche
criminelle.
En outre, selon Zarée, la formation des policiers est très
faible et ne leur permet pas d’acquérir l’expérience
professionnelle nécessaire. « L’expérience a prouvé que les
cours des droits de l’homme dispensés dans les écoles de
police ne servent à rien. Ce qu’il faut changer, c’est la
philosophie même de la sécurité. Au lieu d’organiser des
stages sur les droits de l’homme qui ont pour seul objectif
d’embellir l’image, mieux vaut fournir les moyens techniques
nécessaires aux officiers », estime Zarée.
Enfin, pour certains, les actes de mauvais traitements ont
une autre dimension. « Les étudiants des académies de police
sont choisis parmi l’élite de la société, ce qui explique
qu’il existe une sorte d’esprit de classe », explique
Mohamad Zarée. Pour changer la situation, c’est toute une
philosophie qu’il faut changer.
May
Al-Maghrabi