Armement .
Près de 13 milliards de dollars : c’est le montant des
dépenses militaires en Afrique. Un chiffre trop élevé au
regard des difficultés économiques et sociales du continent.
Armes légères, facteur de tension
Un excellent élève ou le pire des cancres : le continent
africain mérite ces deux appréciations diamétralement
opposées en matière de dépenses militaires, selon le pays
considéré ou la façon dont on aborde la question. Un
excellent élève, l’Afrique l’est, puisqu’il s’agit du
continent où les dépenses militaires sont les plus faibles :
12,7 milliards de dollars en 2005 (5,5 milliards en Afrique
du Nord ; 7,2 milliards en Afrique subsaharienne), à en
croire l’Institut international de recherche pour la paix de
Stockholm (Sipri). A titre de comparaison, 63 milliards ont
été investis dans la défense au Moyen-Orient, 157 milliards
en Asie, 256 milliards en Europe et 529 milliards rien
qu’aux Etats-Unis. Mais le pire des cancres, le continent
l’est également puisque ses dépenses militaires ont
progressé de 47,7 % ces dix dernières années, contre 37 % en
moyenne dans le monde.
Rapportés au PIB, les budgets de défense des Etats oscillent
en moyenne entre 2 % et 3,5 % en Afrique. Certains pays sont
économes sur leurs forces armées, tels le Sénégal (1,5 % du
PIB), le Kenya (1,6 %) ou le Ghana (0,49 %). A contrario, l’Erythrée
consacre 19,9 % de son revenu national à la défense, mais
seulement 2,8 % à l’éducation. Son voisin éthiopien ne fait
guère mieux : 9,8 % du PIB pour l’armée et seulement 3,6 %
pour les écoles. Experte auprès du Sipri, Elisabeth Sköns
relativise la pertinence de ces calculs : « En Afrique, les
dépenses militaires sont parfois dissimulées dans d’autres
postes budgétaires, apparemment civils ». De son côté, John
Flynn, chercheur auprès de l’Institut international des
études stratégiques (Londres), rappelle que « l’Afrique
connaît encore des mouvements séparatistes, des conflits
ethniques, bref des troubles intra-étatiques et non
inter-étatiques. Un faible budget militaire n’y est donc pas
synonyme de paix ».
Néanmoins, le continent s’est pacifié ces dernières années.
Les longues années de guerre ont laissé la place à une paix
— certes parfois fragile — au Mozambique, en Sierra Leone,
en Angola, en Ouganda, au Liberia. La région des Grands Lacs
n’a pas connu d’affrontements majeurs depuis bientôt trois
ans. Il en va de même en Casamance. La situation retourne à
la normale en Côte-d’Ivoire. Le processus électoral en
République démocratique du Congo suscite un nouvel espoir.
Autant d’éléments qui devraient entraîner une baisse des
dépenses militaires. Il reste cependant des points noirs :
la tension est croissante dans le delta du Niger. Le conflit
se poursuit au Soudan, et la situation reste extrêmement
volatile dans la Corne de l’Afrique (Somalie, Ethiopie,
Erythrée).
Mauvais point pour le continent : les armes légères
(pistolets, mitraillettes, lance-missiles, grenades …) y
constituent un véritable fléau. Des armes d’utilisation
facile, exigeant peu d’entretien et guère onéreuses. Leur
petite taille, la facilité à les cacher et à les démonter en
font des objets de contrebande privilégiés. Au Ghana, les
forces de l’ordre ont récemment découvert un atelier
clandestin qui fabriquait des pistolets en fonction des
munitions disponibles, et non l’inverse. Autant de trafics
difficiles à contrôler ; l’Afrique apparaît comme le dernier
continent où d’autres recyclent sans scrupules leurs armes
usagées.
Le Réseau d’Action Internationale contre les Armes Légères
(RAIAL) estime à au moins 30 millions le nombre d’armes
légères en circulation en Afrique. Certains experts pensent
que le chiffre réel est plus près de 100 millions. Des armes
légères utilisées dans tous les conflits de par le monde,
mais proportionnellement plus nombreuses dans les guerres
civiles, les insurrections, les mouvements séparatistes … Il
s’agit de guerres sans fronts, souvent sans commandements
structurés, là où les combattants sont le plus laissés à
eux-mêmes, abusant du pouvoir que leur confère une
mitraillette pour tuer, piller, violer, terroriser.
Comme l’écrit un rapport du RAIAL : « Aucun lien n’est
établi entre prolifération des armes légères et
déclenchement d’un conflit. Mais leur multiplication rend
les combats plus meurtriers, et complique terriblement le
retour à la paix et la réhabilitation des zones de combat ».
Toujours selon le RAIAL, de 70 à 90 % des victimes de guerre
en Afrique sont tuées par une arme légère, la majorité sont
des civils. Il faudrait aussi compter les blessés qui ne
pourront plus jamais travailler, les réfugiés qui fuient les
régions sous la mitraille, les champs abandonnés, les
maladies bénignes impossibles à soigner …
Si les dépenses militaires sont globalement faibles en
Afrique, les graves difficultés économiques et sociales du
continent les rendent cependant plus difficiles à accepter.
« Treize milliards de dollars consacrés aux armées, c’est
autant d’argent qui ne va pas à l’aide au développement »,
dénonce l’ONG britannique Oxfam. A en croire l’Organisation
des Nations-Unies pour l’agriculture et l’alimentation
(FAO), la guerre est désormais la première cause des famines
dans le monde. En Afrique, les guerres de tous types ont
causé 25 milliards de dollars de perte à l’agriculture ces
trente dernières années, soit le montant de l’aide
internationale sur la même période.
Jean
Piel (MFI)