Patrimoine . Conservés au
Musée maritime d’Alexandrie, des restes des imprimeries de l’Expédition
française (1798-1801) sont un témoignage précieux sur cette époque mouvementée.
Instrument de propagande et de
connaissance
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c’est le total des caractères et ponctuations qui restent des trois
imprimeries. Il paraît que cette quantité est modeste si l’on songe au fait
qu’elle provient de trois imprimeries. Mais, à vrai dire, le fait de retrouver
de telles pièces a constitué une heureuse surprise pour les archéologues.
«
L’histoire a commencé, vers la moitié des années 1980 du siècle dernier,
lorsque le professeur Ahmad Qadri, directeur de l’Organisme des antiquités à
l’époque, a décidé de faire un relevé archéologique dans la baie d’Abouqir à la
recherche de la flotte de Bonaparte qui avait coulé suite à sa défaite devant
celle anglaise lors de la bataille navale d’Abouqir en octobre 1798. Parallèlement,
des fouilles qui ont eu lieu avec la collaboration d’Electricité De France
(EDF) », indique Abdallah Al-Attar, ex-directeur du secteur des antiquités
islamiques auprès du Conseil Suprême des Antiquités (CSA) et responsable du
projet à l’époque. Pour lui, l’équipe archéologique qui a participé à ce projet
utilisait les plus récents équipements de fouilles marines. Au bout de trois
ans de recherches et d’études minutieuses, l’équipe a pu repérer les quatre
navires qui avaient coulé : L’Orient, Artemis, Sérieuse et Guerrier. L’Orient
était le navire amiral et duquel le chef de l’armée donnait ses ordres
militaires. « C’était logique, alors que l’imprimerie de l’Expédition se trouve
à son bord et je suppose que c’était l’imprimerie orientale que Bonaparte a
fait installer à Alexandrie. Cette hypothèse a été confirmée lors de la
découverte des caractères arabes et latins sur le site », reprend Al-Attar. En
plomb, ceux-ci ont été restaurés sur-le-champ pour être conservés au Musée
gréco-romain.
En
1998, le destin des caractères de l’imprimerie de l’Expédition française a été
changé pour la troisième fois. A l’époque, une autre mission égypto-française
dirigée par Frank Goddio a fouillé la baie d’Abouqir et a pu sortir un second
ensemble de caractères de l’imprimerie. Par la suite, ces pièces et celles
découvertes précédemment ont été placées au Musée maritime, qui fait
actuellement l’objet de restauration. « Trois seulement sont présentées à titre
d’exemple à la Bibliotheca Alexandrina, avec la collection de l’imprimerie de
Boulaq », affirme Alaa Mahrous, directeur des antiquités englouties à
Alexandrie.
Premier moyen de diffusion
Intéressant
si l’on songe. C’est le premier moyen de diffusion de toutes sortes de savoir. En
effet, il ne faut pas oublier que l’imprimerie de Boulaq, fondée par Mohamad
Ali en 1821, n’est que la descendante de celle de Bonaparte. Ce grand
conquérant de son époque a ajouté à son arsenal ces trois imprimeries :
l’imprimerie orientale installée à Alexandrie, celle de l’armée française et
enfin celle d’Ezbékiyeh connue sous le nom de l’imprimerie Al-Ahliya
(nationale). Bonaparte était très occupé par cette dernière parce que c’était
le premier moyen de diffuser ses discours et ses ordres parmi les Egyptiens,
notamment les oulémas.
La
preuve en est qu’avant de commencer son expédition, Bonaparte s’est servi de
l’imprimerie de Propagande à Rome en y ajoutant des caractères arabes. Aussi
lors de son arrivée au Caire, Bonaparte a préféré de garder l’imprimerie à
Ezbékiyeh auprès de sa demeure à la maison d’Alfi bey afin de pouvoir réaliser,
voire publier sur-le-champ, ses discours et ses décrets officiels. Bonaparte
avait désigné Jean-Joseph Marcel comme directeur de l’imprimerie nationale afin
d’accomplir une telle mission. Ainsi, la première production de l’imprimerie de
l’Expédition française était-elle la proclamation de Bonaparte dans laquelle le
conquérant définissait ses « buts de paix ». « Je viens vous restituer vos
droits, punir les usurpateurs ... A partir d’aujourd’hui, aucun Egyptien ne
sera empêché d’accéder à une fonction éminente : que les plus sages, les plus
instruits, les plus vertueux gouvernent et le peuple sera heureux ». Cet
extrait du texte intégral de Napoléon Bonaparte est noté par André Raymond dans
son livre « Français et Egyptiens au Caire 1798-1801 », lequel assure que sa
version arabe a été aussi imprimée. En même temps, l’imprimerie faisait publier
tous les discours officiels à l’occasion des différentes fêtes et cérémonies,
notamment religieuses et officielles. Bonaparte a célébré la Révolution
française par un important discours adressé au peuple égyptien. Il ne faut pas
encore oublier les décrets et les nouvelles taxes imposées aux Egyptiens et
qu’il fallait diffuser sur-le-champ.
Un outil de gestion
Par
ailleurs, l’imprimerie avait un rôle primordial dans la mise en place du diwane
(cabinet) des oulémas qui est devenu plus tard le « diwane du Caire ». On a
alors inscrit une liste composée de huit oulémas d’Al-Azhar qui vont installer
une administration limitée et supervisée par les occupants. Son rôle aux yeux
des Egyptiens, notamment l’historien Al-Gabarti, était seulement consultatif et
institutionnel. Bonaparte avait encore créé un tribunal de commerce, sans
oublier le bureau d’enregistrement des propriétés. Il s’agit en fait d’une
nouvelle administration de l’Etat égyptien installée à la française, en
s’appuyant sur la plus récente technologie de l’époque qui n’était que
l’imprimerie.
D’autre
part, l’imprimerie a encore retracé le Traité conclu entre Mourad bey et le
général Kléber au Caire, qui n’a été connu que par une seule épreuve conservée
d’un tirage détruit par ordre, d’après une note manuscrite de Jean-Joseph
Marcel, ancien directeur de l’imprimerie nationale du Caire. La défectuosité de
l’impression, caractérisée par l’absence systématique de la lettre « é », n’est
pas l’unique raison de cette destruction. En effet, Jean-Baptiste Kléber
(1753-1800), auquel Bonaparte avait confié le commandement de l’armée française
en Egypte, avait tout intérêt à cacher aux Turcs et Anglais l’alliance conclue
le 5 avril 1800 avec Mourad bey. Ce dernier, reconnu prince gouverneur de la
Haute-Egypte, s’engageait à laisser les Français occuper le port de Qosseir,
sur la mer Rouge, et à leur porter assistance en cas d’agression. Kléber, quant
à lui, promettait de défendre les intérêts de Mourad bey lors d’un éventuel
règlement général de la question d’Egypte. Mourad bey tiendra ses engagements
jusqu’à sa mort survenue en avril 1801, malgré l’assassinat de Kléber et la
défiance de son successeur, le baron de Menou. Voilà l’un des documents que les
dirigeants de l’époque désiraient effacer de l’histoire.
«
Grâce aux fouilles effectuées par une mission franco-égyptienne, nous avons pu
retrouver les caractères de l’imprimerie de Bonaparte, qui a retracé des
instants délicats de l’histoire égyptienne », conclut Al-Attar.
Doaa Elhami