Ayman Bahgat Qamar,
parolier des chanteurs-phares du pop égyptien, a redoré son
talent en signant dernièrement le scénario du film Andalib
Al-Doqqi. Sa carrière s’affirme dans l’art de combiner
l’utile et le beau.
La cocasserie comme talent
Est-il vraiment un prolongement de son père ? une question
que se posent souvent ceux qui observent attentivement le
talent d’Ayman Bahgat Qamar. « J’espère être digne de la
comparaison avec mon père, qui d’ailleurs m’enchante. Egaler
son talent n’est pas tâche aisée », confesse ce jeune homme
brun, dont les yeux luisants cachent une tristesse profonde.
La perte d’un père de la trempe de Bahgat Qamar à un âge
précoce en est sans doute la cause. « Bahgat Qamar n’était
pas seulement un père que je respecte beaucoup, il était
aussi mon ami intime. On partageait des moments de bonheur
comme de malheur. Il insistait que j’assiste à la rencontre
de ses amis, dont les grands poètes Salah Jahine, Sayed
Hégab, le journaliste Akram Al-Saadani, le compositeur Ammar
Al-Chéréï. En outre, il acceptait volontiers mon opinion sur
un poème ou un scénario qu’il venait d’écrire, ce qui
n’était pas sans surprendre ses amis, eu égard à mon jeune
âge », raconte Ayman, bercé toujours par cette image idéale
de son père. « J’étais imprégné de cet environnement
ambiant, des idées qui coulaient à flots au salon de mon
père ».
Surnommé « l’éléphant » pour sa grande taille, Bahgat Qamar
a gardé les portes de sa maison ouvertes aux amis et à leurs
proches connaissances. Son grand plaisir était de partager
avec eux des retrouvailles intimes, comme autour d’un repas.
Et, si l’un d’eux voulait lui rendre visite sans connaître
l’étage où il habite, il n’avait qu’à dénicher un bouton de
sonnette éreinté par trop d’usage de la part de ses
convives, en face de son appartement, pour le retrouver,
selon le journaliste Akram Al-Saadani. Le fils tient à
garder toujours une tradition du père : l’appartement, situé
au 94, rue Al-Tahrir à Doqqi, est devenu son bureau. De quoi
s’inspirer d’un endroit qui garde la trace de ces grands qui
le fréquentaient autrefois. « A cet endroit, mon père avait
écrit des pièces comme Sayedati al-gamila, Hawaa al-saa
etnaachar, Raya wa Sékina ainsi que des feuilletons comme
Aïda et Oyoun ... ».
En effet, Ayman n’a pas seulement gardé le bureau de son
père, mais aussi son patronyme auquel il doit sa célébrité
dans le monde de l’art. Il a de même attribué son prénom à
son fils Bahgat. « J’espère que mon fils perpétuera la
tradition de laisser grand ouvertes les portes de notre
bureau. Toutefois, j’aspire à ce qu’il change de voie. Le
parcours artistique est très complexe et au cas où l’on
serait talentueux et que l’on n’arriverait pas à se faire
reconnaître, on risque d’être dévoré par la déception ».
Le parcours d’Ayman Bahgat Qamar n’était pas facile comme on
pouvait l’imaginer. Bien au contraire. Ayant perdu
soudainement son père âgé de 51 ans, Ayman, encore
adolescent de 15 ans, devait affronter seul la vie. Quatre
ans plus tard, il a commencé à écrire des textes pour les
publicités. Un moyen pour gagner son pain. « A la mort de
mon père, je me suis recroquevillé sur moi-même, et j’ai
commencé à me défouler sur papier. Avec le temps, cette
habitude s’est transformée en un mode de vie, et j’ai
réalisé que je ne pourrai pas m’en passer », souligne Ayman
encore ému. Et d’ajouter : « La première fois que j’ai
récité en public ce que j’avais écrit sur mon père, c’était
dans un programme donné à la télévision pour célébrer sa
mémoire, un an après son trépas. Le lendemain, j’ai croisé
une dame qui m’a dit : tu es le fils de Bahgat Qamar ? Le
poème que tu as récité hier était merveilleux. Continue sur
la même voie ».
Encouragé, le jeune doué s’est résolu à en faire une
carrière. Son oncle, un chanteur de folk, l’a mis sur le
chemin en lui passant la commande de paroles pour son nouvel
album. « C’était un album de mauvaise qualité et dénué de
goût. Je lui avais écrit une chanson médiocre ... l’album
était censuré et la police a arrêté tous ceux qui y ont
collaboré à part moi, parce que j’étais encore mineur », se
souvient-il, l’air cocasse. « Cette expérience m’a été très
utile. Puisque j’ai franchi pour la première fois de ma vie
le seuil d’un studio, et j’ai fait la connaissance du
compositeur Hassan Donia. Il m’a beaucoup aidé à me frayer
une voie dans le monde du spectacle, en écrivant des
chansons pour Farès, Ihab Tawfiq et Amr Diab ».
En effet, l’une des raisons du succès d’Ayman Bahgat Qamar
est que son talent est doublé d’une intelligence qui l’aide
à donner divers pigments au langage de ses paroles,
dépendant de la psychologie du chanteur qui va les
interpréter. « Amr Diab préfère les paroles qui suggèrent un
défi, une innovation comme on dénote dans sa nouvelle
chanson Al-Leila di (cette nuit-là). Par contre, Hicham
Abbass opte pour un langage jovial comme c’était le cas de
Nari narein. Alors que Mohamad Mohie excelle dans le style
mélancolique ». D’où proviennent les idées ? « De la vie, de
mes expériences et surtout de ma femme, qui inspire la
plupart de mes chansons. On a vécu une vive histoire d’amour
qui m’a tant marqué. En gros, j’écris ce qui convient à ma
génération, à ses idées, à ses rêves ». Il écrit n’importe
où et n’importe quand, dès que la muse le taquine. Et
parfois à défaut de stylo ou de papier, le portable répond à
son besoin urgent d’écriture. Il suffit d’appuyer sur
quelques boutons pour enregistrer les paroles.
On est tenté de penser que la production artistique si
abondante, qui varie entre chansons conçues pour des albums,
des films, des feuilletons et tout récemment l’écriture pour
le cinéma, pourrait avoir un impact négatif sur ce talent
embrasé. « La diversité de mes contributions me semble
enrichissante et rehausse mon potentiel d’écriture. Je
marque un intervalle après chaque œuvre. Je travaille sur
des chansons conçues pour des albums, puis je m’arrête pour
me concentrer sur les titres de feuilletons, et ainsi de
suite. Et, lorsque j’ai commencé l’écriture du scénario de
Andalib Al-Doqqi, je me suis complètement consacré à cette
tâche pendant trois mois consécutifs », rétorque-t-il à
notre surprise.
Ayman retrouve toute sa liberté, malgré tout, dans les
chansons conçues pour les albums. « Je me laisse guider par
mes propres sentiments, mon imagination. Par contre, dans
les chansons des feuilletons ou des films, je dois me plier
aux exigences dramatiques ».
D’autre part, il essaye de sélectionner ceux avec qui il
aime travailler, et cherche à savoir le concept sur lequel
le vidéoclip est fondé avant de passer aux procédures
canoniques quant à l’exploit de la chanson. « Il faut
toujours respecter les règles de la bienséance. Or, parfois
je suis leurré, et à ce moment je décide de ne plus
retravailler avec tel ou tel chanteur ».
Douces, simples et débordantes d’esthétique, les chansons d’Ayman
Bahgat font tabac sur la scène artistique, pourtant certains
critiques continuent à insister sur le fait qu’il appartient
en fin de compte à toute une génération d’écrivains dont les
œuvres ne survivront jamais. « Je crois qu’il faut prendre
un recul de dix ans au moins avant de juger de la survie de
telle œuvre dans l’esprit des gens. Le rapport que je reçois
de l’Association des écrivains et des compositeurs affirme
que les chansons que j’avais écrites depuis 7 ou 8 ans
continuent encore à faire des records ». D’autres critiques
considèrent qu’Ayman a fait un mauvais pas en se lançant
dans l’écriture pour le cinéma. « C’était un ancien rêve, et
je suis ravi de cette expérience. Malheureusement, aucun
critique n’a pris en considération le fait que c’est mon
premier film sur le marché ».
Malgré son talent et son parcours riche, Ayman n’a jamais
pensé à fréquenter une faculté d’art. « J’ai voulu approcher
une autre discipline que l’art, afin d’orienter ma carrière
vers une autre destinée, en cas de besoin. La voie de l’art
n’est pas toujours conséquente ».
Jeune, Ayman a joint l’Institut d’art dramatique. « Je
savais qu’on m’a fait réussir parce que je suis le fils de
Bahgat Qamar. Or, j’ai réalisé que je ne pourrais jamais
être comédien. Alors, j’ai décidé de joindre l’Institut de
tourisme et de l’hôtellerie, où je peine à décrocher le
diplôme depuis sept ans ». Une fois entré dans la salle des
cours, on n’arrête pas de lui poser des questions
embarrassantes du genre : « Combien est-ce que tu touches
pour une chanson de Amr Diab ? Ou encore, à ta place, on
aurait laissé tomber les études, pourquoi insistes-tu à les
poursuivre ? Tu as déjà trouvé le bon chemin », raconte
Ayman et d’ajouter : « Je dois poursuivre mes études pour ne
pas voir le jour où mon fils aura honte du fait que je n’ai
pas de diplôme ». La famille est sacrée à ses yeux. Ainsi,
cherche-t-il à profiter de tout moment libre pour savourer
la chaleur de sa présence. Et, bien sûr, s’en inspirer pour
de nouvelles créations dans un esprit toujours libre et un
élan conquérant qui ne laissent pas indifférent.
Lamiaa Al-Sadaty