Santé .
Il était annoncé depuis plus de dix ans : l’hôpital 57357
destiné aux enfants atteints de cancer, l’un des rares
projets dépendant totalement des donations, ouvre enfin ses
portes. Visite guidée.
La Success Story du 57357
Le
07/07/2007. Une date qui restera à jamais ancrée dans les
mémoires. L’hôpital pour enfants cancéreux vient d’ouvrir
ses portes. Chérif, âgé de 13 ans, est le premier enfant à y
être hospitalisé. Il se trouve encore en unité de soins
intensifs pour stabiliser son taux d’immunité affaiblie par
la chimiothérapie. Depuis l’ouverture de cet établissement
hospitalier, 250 enfants ont été soignés et 30 autres sont
toujours hospitalisés et attendent que leur état de santé
s’améliore.
57357 est le nom de cet hôpital unique en son genre. Ce
chiffre en guise de nom n’est que le numéro du compte
bancaire utilisé par les donateurs. Il rappelle au public
qu’il s’agit bien de l’un des rares projets entièrement
financés par des dons. Situé dans le quartier populaire de
Sayeda Zeinab, sur une superficie de 20 000 m2 dont la
moitié est réservée aux édifices et le reste aux espaces
verts, l’hôpital ne peut qu’éblouir le visiteur. Des vitres
qui scintillent au soleil, un ballon en forme de globe,
symbole d’une ouverture sur le monde et d’un échange
d’expériences et de recherches avec les instituts
internationaux.
Le seuil franchi, on découvre un bâtiment dont les couleurs
gaies et les dessins contrastent avec l’image classique des
hôpitaux égyptiens. Ici, tout est fait pour que l’enfant et
ses parents sentent que la maladie n’est pas forcément
synonyme de souffrance. Des visages souriants et un
personnel en blouses blanches impeccables vous accueillent à
l’entrée. « Le cancer est une maladie chronique. La personne
atteinte d’une telle maladie n’est pas une patiente de
passage venue pour une consultation, ou pour recevoir des
soins et repartir aussitôt avec quelques médicaments. Le
traitement dure parfois des années, ce qui exige du malade
d’être en contact permanent avec son médecin et de revenir
quand c’est nécessaire. Veiller à l’accueillir
chaleureusement pour que sa relation avec l’hôpital devienne
une source de plaisir, voire de détente, a son importance »,
explique Ahmad Abdel-Moneim, membre du département de
développement des ressources financières et des relations
publiques de l’hôpital.
Il n’est donc pas étrange de voir à chaque étage une salle
de jeux, une bibliothèque et des espaces pour les activités
artistiques et culturelles. « Demain, nous célébrerons
l’anniversaire d’Ahmad Saïd, un enfant de 8 ans qui suit des
séances de chimiothérapie. Ce qui nous importe, c’est
d’apprendre à l’enfant de mener une vie normale et de ne pas
laisser la maladie le vaincre », explique le Dr Nermine
Abdel-Salam, responsable du groupe de bénévolat. Elle a
formé une équipe qui est en contact direct avec le patient
et sa famille. « Ces jeunes sont là pour jouer avec
l’enfant, lui lire une histoire et donner une lueur d’espoir
à ses parents encore sous le choc. Chaque bénévole propose
ses idées selon ses talents et sa disponibilité », ajoute le
Dr Nermine.
Ici,
la solidarité avec l’hôpital est visible. Partout. Au cours
de notre visite, nous avons croisé des bénévoles tous âges
et catégories sociales confondus, venus des quatre coins d’Egypte.
Des jeunes artistes du centre de jeunesse suggèrent d’animer
des fêtes pour les enfants et d’organiser des concours de
dessin. Ils proposent d’emmener les jeunes adhérents de
différents centres de jeunesse pour dessiner, chanter et
jouer avec les malades. Un homme d’affaires de renommée a
offert des tableaux de différentes dimensions que lui-même a
peints. Ils serviront à orner les murs de l’hôpital. Des
étudiants de différentes universités égyptiennes sont là
pour faire des dons de sang. « Une aide très importante pour
ces malades qui souffrent souvent d’anémie causée par la
maladie ou la chimiothérapie, et qui ont un besoin constant
de sang », explique le Dr Gamal Abdel-Moneim, responsable de
la Banque de sang.
Toute aide est accueillie à bras ouverts. Une vendeuse
ambulante de radis a insisté pour rentrer dans l’hôpital. On
aurait pensé qu’elle était là pour mendier, mais elle a
surpris l’équipe en leur confiant qu’elle était venue pour
faire un don de 5 L.E, le revenu de sa journée de travail.
Elle a appris par une publicité diffusée à la télé que
l’hôpital soignait les enfants atteints de cancer et n’a
donc pas hésité à apporter son aide.
Mobilisation des Egyptiens
Du jamais vu en Egypte. C’est bien la première fois qu’une
campagne sensibilise autant les Egyptiens. « Auparavant, on
n’en parlait pas. Cancer signifiait malheur. Aujourd’hui, la
peur est dépassée et les patients ne sont plus invisibles.
En Egypte, plus de 50 % des enfants atteints d’un cancer
meurent faute de soins nécessaires. D’où l’idée de
construire cet hôpital spécialisé, le premier du genre »,
explique le Dr Chérif Aboul-Naga, directeur de l’hôpital et
responsable des recherches et de l’échange académique. Une
transparence qui a encouragé les gens à participer.
« Nous n’avons rien caché et rien n’a été fait en coulisses.
A chaque phase de la construction, nous avons tenu à inviter
tous ceux qui ont fait des dons pour leur montrer tout ce
qui a été réalisé. En voyant de leurs propres yeux le
bâtiment s’agrandir jour après jour, ils ont senti qu’ils
étaient bien à l’origine de ce grand accomplissement »,
remarque Ahmad Abdel-Moneim. Une attitude qui a réussi à
changer le stéréotype qui associe toute action caritative à
l’escroquerie ou à des actions servant de pure propagande de
la part de la bourgeoisie.
Au fil des ans, chaque organisme a manifesté sa volonté de
soutenir le projet, à sa manière. Les élèves des
établissements scolaires d’Egypte y ont même participé. En
une seule journée, ils ont fait des dons s’élevant à 20
millions de L.E. Des sommes identiques ont été versées par
des femmes au foyer.
Selon les chiffres, ce sont les personnes à revenus modestes
qui ont fait le plus de dons. Ceux des fonctionnaires, des
ouvriers et même des journaliers ont varié entre 1 et 1 000
L.E.
Aujourd’hui, le rêve est devenu réalité. La construction de
cet hôpital a coûté 450 millions de L.E. Les équipements
médicaux dont il dispose s’élèvent à 30 millions de L.E. Et
le coût de son fonctionnement, y compris les salaires de son
personnel composé de 500 personnes, atteint 120 millions de
L.E. Un budget entièrement financé par des donateurs.
Le 57357, à la pointe de la technologie, a pour ambition de
devenir une source de rayonnement dans le domaine médical et
scientifique. Dans le département des urgences, le Dr Waël
Zikri, consultant de tumeurs pédiatriques, accueille dans
son bureau un enfant atteint de leucémie. Lui qui a exercé
dans des hôpitaux à l’étranger est fier de trouver dans son
propre pays un établissement pouvant rivaliser avec les
hôpitaux internationaux. « Les enfants qui suivent un
traitement ici se rendaient avant à l’Institut national du
cancer. Là-bas, les enfants s’entassent, tous les lits sont
occupés. Un enfant peut voir son voisin du même lit mourir
sous ses propres yeux. Une ambiance déprimante pour le
malade et sa famille », dit-il. Le Dr Zikri tient à
expliquer que dans les pays développés, près de 80 % des
enfants atteints d’un cancer peuvent guérir alors que dans
les pays pauvres, le taux de guérison n’atteint que 20 % car
le diagnostic précoce et l’accès aux soins sont souvent
absents.
Pour le Dr Zikri, chaque enfant est un cas à part et
nécessite une attention particulière. « Les enfants ne
s’adaptent pas facilement à cette maladie qui bouleverse
tout leur style de vie. Je dois être proche d’eux, devenir
leur meilleur ami. Ce rapport humain facilite la tâche et
augmente les chances de guérison. Quant aux adolescents, ils
sont les plus difficiles à traiter. Têtus, ils refusent
d’être soignés. Il faut donc savoir les convaincre par la
raison », confie le Dr Zikri. Il donne l’exemple d’une jeune
fille de 14 ans, originaire de la ville d’Assouan et qui
refusait de mettre le pied dans l’hôpital. « J’ai passé
trois heures à discuter avec elle, assis sur le trottoir de
l’hôpital, pour arriver à la persuader ». Le Dr Zikri est
fier de dire que durant sa carrière, des patients guéris
viennent lui rendre visite. « Certains sont devenus
médecins, pharmaciens et policiers. J’éprouve une grande
joie quand je vois qu’ils ont réussi à vaincre la maladie ».
Pourtant, il confie que parfois, il reste impuissant face à
la maladie qui ravage le corps d’un de ses patients.
Mais, peu importe les cas, chaque enfant reçoit le maximum
d’attention, mais aussi d’amour. Dans le pavillon des
malades ambulatoires, Sara, 9 ans, est assise, les yeux
fixés sur l’écran. Elle suit un programme pour enfants sur
une chaîne satellite. Entourée de jouets, elle esquisse un
sourire effacé. Le visage pâle et le corps chétif, elle
tente de résister à cette maladie qui l’a surprise il y a
quelques mois. Sur sa main gauche est fixé un cathéter par
lequel elle reçoit sa chimiothérapie. « Elle est déjà très
faible. On lui donne la dose sur trois jours pour ne pas la
fatiguer », explique Mariam, une infirmière qui surveille de
temps en temps le flux du liquide passant dans les veines de
la petite fille. Amal, la mère de Sara, est assise à côté
d’elle. Sa seule consolation c’est d’être entourée par une
équipe dévouée. « Lorsque je suis rentrée pour la première
fois dans cet hôpital, j’ai été surprise par la qualité du
service et les équipements. J’ai tout de suite posé la
question si le traitement était gratuit car j’avais peur que
l’on me réclame des sommes exorbitantes, une fois ma fille
sortie de cet hôpital », confie Amal.
Tous les soins sont gratuits
Son attitude a été celle de toutes les familles qui ont eu
affaire à cet établissement hospitalier. Elles se sont
habituées au fait que tout service médical gratuit ou
destiné aux petits budgets soit forcément de mauvaise
qualité, voire médiocre. Le 57357 fait exception à la règle.
Ici, tous les soins sont gratuits. Radio, chimiothérapie,
médicaments, consultation, assistance psychologique et même
chirurgie de pointe comme la greffe de la moelle épinière,
le patient ne verse aucun sou, peu importe la durée de son
hospitalisation. « Ce fut notre plus grand défi. Offrir des
soins gratuits à tous nos patients, quel que soit leur
niveau social. Personne n’est riche face au cancer. C’est
une maladie dont le traitement est trop coûteux et qui peut
durer des années », explique Ahmad Abdel-Moneim.
Pour relever ce défi, l’équipe de l’hôpital a envisagé un
plan de développement de ressources financières qui s’étend
à long terme. Tout a été pris en compte. Un système continu
de collecte de dons et de financement est envisagé pour
couvrir les besoins de cet immense hôpital. Dans la
pharmacie, le Dr Hoda Al-Chibini prépare les doses de
traitement destinées aux malades ambulatoires ou aux enfants
hospitalisés. Des sachets portent le nom de chaque patient,
son diagnostic, son âge et la dose de traitement qui lui
sera fournie. « Nous sommes dotés d’équipements très
sophistiqués. Et ce qui me réconforte, c’est que ceux qui
ont accès à ces services sont réellement le plus dans le
besoin ».
Au cinquième étage, des petites chambres donnant sur le
jardin accueillent les enfants en traitement. Sur la porte
de chaque chambre sont affichés les noms de l’enfant et du
médecin traitant. Abdel-Rahmane a à peine 6 ans. Il est là
depuis 25 jours. Conscient qu’il peut rester encore
longtemps, il a demandé à ses parents de lui ramener ses
jouets et son ordinateur. Dans la pièce voisine, Karim est
venu du Fayoum, accompagné de son frère aîné. Les conditions
modestes de la famille n’ont pas permis aux parents de
sacrifier le revenu de quelques journées de travail. « A
chaque fois qu’on lui donne un traitement ou un repas, ses
parents ne cessent de nous demander s’ils n’auront pas à
payer le prix de tous ces services », indique Miss Ikram,
l’infirmière en chef. Ses yeux brillent de joie à chaque
fois qu’un enfant quitte l’hôpital bien guéri. Elle parle
avec un ton enthousiaste et rêve de voir le 57357 devenir
l’hôpital le plus important au monde. Entourée d’une dizaine
d’infirmières, Miss Ikram les encadre dans un stage relatif
aux urgences. « Notre but est de changer le stéréotype de
l’infirmière égyptienne, celle d’une personne peu qualifiée.
Je rêve du jour où chaque jeune fille aspirera à devenir
infirmière au 57357 », conclut-elle. Sa détermination et
celle de toute l’équipe sont prêtes à relever le défi, celui
de faire de cet édifice une expérience à part.
Amira
Doss