Al-Ahram Hebdo, Littérature | Café Cache-moi
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 22 au 28 août 2007, numéro 676

 

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Littérature

Dans cette nouvelle inédite, l’écrivain égyptien Mahmoud Awad Abdel-Aal mêle des références spirituelles et fantasques appartenant à l’univers du soufisme au quotidien des habitants d’Alexandrie.

Café Cache-moi

Quand ils inscrivirent sur le sable de la mer mon testament, je le suivis et m’abandonnai à lui ; il me donna alors le lieu de résidence et les dates du voyage. Je me laissais entraîner comme un bienheureux. Je le guidais et le suivais. De moi, il ne restait ni couleur ni odeur. Tout se teignait du sable tendre de la mer.

Au milieu des gémissements et des rires secs, dans un logement étroit et exigu sans ascenseur, on attendait que le repas arrive, que le linge sèche, que les chaussures soient rapiécées. Les regards exténués étaient fixés sur la mer. Seul, toi. Il plongeait son corps dans l’eau étincelante ; une lumière qui te clouait sur place. Tes lunettes géographiques aux branches trop courtes ... étaient érodées par le soleil et la mémoire. Madad, ô Aboul-Abbass. La mer t’étreint de partout, te supplie de la laisser te laver les pieds et apprendre ta langue. Plonge tes soucis dans l’eau salée ; ici, ils ne feront point long feu. Je contemple l’obscurité ; des fantômes et des points formant un cercle, comme une cible. Le palais du roi dans sa magnificence face à la mer, avec sa coupole bleu clair égrenant des versets venant de chez le Bon Dieu, émanant de la lumière du regard. Une foule de bras en imploration. Je suis entré dans le palais du roi triste avant qu’il ne soit pillé. J’avais des chaussures près du seuil de la chambre à coucher. C’était une occasion pour le croissant afin d’étreindre les trois étoiles. Une onde de musique. L’écriture sur deux bras de gazelle. La terre et le ciel de toutes les couleurs. Les poignées des portes sont en or 21 carats. Sa Majesté le roi. Tu es le roi ; après toi le déluge. Les selles des chevaux, les sacs, les coffres et les bijoux des femmes là-bas. Sur le trottoir du palais du roi à une petite distance. Le fiqh, la langue, la sunna, l’histoire, les tafsir, l’interprétation de l’Ujrumiyya et l’ouvrage de Malik, la sagesse dans la tête des Azharis. Que Dieu nous préserve ... je t’ai dit d’ouvrir la porte.

Et sa femme ... les femmes sont jalouses de sa beauté. Parfumée la nuit, fleurie la journée, ensommeillée dans la matinée avec son enfant unique. Epaule contre épaule, les bras engagés, afin qu’il n’attire pas l’attention en éclatant soudainement de rire. Le médecin lui avait répété ce qu’elle savait déjà sur son enfant unique : il ne sortirait pas de l’enfance, quelque soit son âge. Les deux portes s’ouvrirent l’une en face de l’autre et le grand garçon spontané hurlait ; il ne réussit pas à ignorer la porte, ni la surprise. Il tira le garçon, qui se tut alors et ferma sur eux la porte de la maison.

Le café Cache-moi se trouvait en face des passants, du côté de la mer, du roi et des Azharis. La tisane à la cannelle, les jus de khouchaf, le fenugrec, le thé et le café. L’hôpital des marins, le cinéma d’Al-Anfouchi, l’usine de basterma du khawaga Michel avec sa Cadillac noire à vendre. Les écoliers se réfugiaient dans le café Cache-moi, fuyant le bâton du censeur, tandis que les enseignants étaient installés avec leurs boissons. Les militants, qui, eux, fuyaient la police secrète étaient actifs dans le café, dont l’arrière était tendu de tentures brodées des cérémonies de condoléances et de mariage, au milieu des mauvaises herbes en spirale. Les écoliers classaient les tracts pour les militants : par paquets de cent avec chacun une couleur de fil ; alors ils avaient droit à un jus de khouchaf gratuit. Que Dieu nous préserve ... Je t’ai dit d’ouvrir la porte. Il ne réussit pas à la faire taire soudainement. Les blocs de ciment s’étendaient dans la mer, formant une jetée ; ils étouffaient la voix du coucher pendant l’automne. Sa veste était tombée à ses pieds. Un chien l’arracha ; un autre chien était là, à regarder. Le téléphone sonna. Il défaisait les boutons de sa chemise dans la chambre du fond. Maintenant ...

— J’ai réservé deux tickets de train.

— Où vas-tu ? Un aller-retour ? Dis-moi.

— A quoi sert que tu saches ?

— ça alors ! Tu te prends pour quelqu’un d’important ?

— Nous sommes tous dans le même bain, à la même heure et au même jour.

— Par la vie du Très Précieux, dis-moi, que penses-tu faire ?

— Pour une fois, lance-toi dans l’inconnu.

— Comme ça ?

— C’est plus raisonnable.

Après avoir attendu la prière du vendredi, il se leva pour sortir. Une heure et demie de torture, d’oreilles lacérées et d’eau de feu. Il lut la première affiche sur le mur du café Cache-moi, adressée aux habitants de la rue Sidi Timraz par les habitants de la rue Abou-Warda : « N’acceptez pas que nos filles se marient avec vos fils avant que nous n’ayons donné notre aval ».

Cette nuit-là, il dormit chez elle. Il accrocha ses habits au-dessus de ses habits à elle. Il resta sans recours — jusqu’à ce que le jour se pointe. Personne ne l’avait vu entrer ni sortir.

— Toi ... Zut !

Il étouffa ses cris de la paume de la main. Calme-toi. Il caressa sa tête, ses cheveux pendouillants. Calme-toi. La traîtresse c’était sa mère, sa famille. Lui-même était le plus grand des traîtres. Il entoura sa taille de ses bras.  Calme-toi. Tu aurais dû le voir le jour de notre mariage ! C’était un vagabond, il conduisait un vieux taxi. J’ai réussi à en faire un être humain. Qui mange, s’habille, a un compte en banque. Viens ... la porte devant la porte. La lumière qui entrait se cassait, évoluait à travers le cadre métallique brillant. Le soleil se couchait lentement, baissant ses rayons vers la terre — entre la fenêtre et le lit. Calme, élancée, elle rassembla ses cheveux dans son cou, vers l’arrière. Elle essuya de ses doigts les pommettes, le nez, le haut de la poitrine, et un sourire de ce laisser-aller sur le grand fauteuil ; un ton chaleureux domine l’instant, très bas, dans des chuchotements discontinus.

— Dans quelle année sommes-nous ?

— Aujourd’hui, on est un jour de moins.

La vieille monta derrière lui, comme une adolescente.

— Il n’y a pas d’eau chez moi. Je suis venue remplir mon récipient. Je ne suis pas moins bien que les autres, au contraire je suis plus belle.

Je pouvais lire dans ses yeux ce qui se passait dans ses paroles mystérieuses, au moment où sa chevelure ondulée tomba sur sa poitrine.

— Tu es sportif, non ?

— Il y a longtemps, je l’étais.

— Mes épaules et mon dos sont aussi durs qu’une planche de bois ... essaye.

Elle gémissait comme un grand poisson exténué. C’est grâce à moi que de nombreux diplômés d’Al-Azhar sont sportifs. Il avait laissé passer le temps des femmes dans sa vie étant occupé à dessiner des motifs dans les mosquées. Le café Cache-moi était une porte ouverte sur toutes les directions. De nouveau, il la contempla : son allure, son insistance à entrer dans l’appartement du voisin célibataire comme ils l’appelaient. Peut-être mourrait-elle chez moi. Possible aussi qu’elle soit possédée par le démon et reprise par ses crises d’adolescence. Son allure et sa voix ressemblaient à celles d’une femme souffrant de baisse dans la tension cardiaque. Finalement, elle entra réellement. Elle avait une certaine idée de moi et voulait s’en assurer. Elle avait au moins cinquante ans et gardait ses petits-enfants tous les vendredis. Elle se dirigeait, d’un pas sûr, vers la chambre à coucher. Les chairs grasses et blanches se tortillant m’invoquaient le marché aux esclaves. C’est vrai que je l’avais crue quand elle avait supplié, en souffrance. Je m’imaginais en Samson.

— Je ne fais que te demander mon droit.

— Le droit ! Quel droit ?

— Les habitants de l’immeuble ont demandé de tes nouvelles. Et ont annoncé que tu n’en réchapperais pas.

— C’est des vieux qui délirent.

Il tendit le bras par la fenêtre au-dessus du lit où la vieille s’était étendue. Et étouffa le minaret de la mosquée toute proche jusqu’à ce qu’il tombe par terre. Son bras pouvait tout atteindre, proche ou lointain. Tout était possible. A un bras, il souleva le plafond de la pièce. Le plafond s’éloigna vers le haut, s’arracha, s’éleva, abandonnant les murs nus et tièdes. Voilà. Le plafond élevé et la maison asservie. Hurlements de terreur dans les escaliers de l’immeuble.

Les hommes précédaient les enfants et les femmes. La rue plongea dans une obscurité sur un sol sensible. Une tige de parfum enfumée entre l’index et le majeur, il se dirigea vers le café Cache-moi. Il y aura droit à un verre de khouchaf avec sa saveur âcre, mêlé au goût d’abricot.

Elle entra.

— Fais voir. Où ?

— Qui ? De quoi s’agit-il ?

Je regardais un instant le miroir sur le mur. L’écho de sa voix aiguë s’amplifia quand elle se retourna.

— Où est ma fille ? Que Dieu te le rende en bien. Dis-lui de se lever !

Un visage agacé me posa des questions. « J’espère qu’elle n’a pas complètement perdu la tête ». Il est nécessaire de garder son calme. Je ne ferme pas la porte sur nous. Je prends soin de la tirer vers l’extérieur de la porte ... bien ... il est possible qu’elle ait vraiment une fille qui ne la visite pas, morte, ou qui néglige de la contacter. « Un khouchaf et du thé, s’il te plaît ». Soudain, elle se mit à courir entre les chambres. Elle était là. Je l’ai entendue. Comment était-ce possible qu’elle soit sortie de l’appartement sans que je n’y prenne garde ? J’avais l’impression de m’être endormi debout. Chuchotements. La clé de la porte s’enclencha de l’extérieur. Une sonnerie qui changeait, se répétant. Le son enflait puis refluait.

Traduction de Dina Heshmat

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Mahmoud Awad Abdel-Aal

Il est né à Alexandrie en 1943. Il a fait ses études à Al-Azhar puis à l’Université du Caire. Il a publié son premier roman en 1970, Sokkar morr (sucre amer), réédité en 1980 chez l’Organisme général du livre (GEBO). Son premier recueil de nouvelles, Allazi marra ala al-madina (celui qui est passé par la ville, Dar Al-Maaref, 1974), a été publié en 1974. Il a ensuite publié plusieurs recueils de nouvelles et romans, dont Aïn Samaka (l’œil du poisson) en 1980 chez Dar al-kitab, à Beyrouth. Son dernier recueil de nouvelles, récemment édité par le GEBO, est Adda al-nahar (la journée est passée, 2007). Il est membre de l’Union des écrivains et du Club de la nouvelle depuis les années soixante-dix.

 

 




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