Al-Ahram Hebdo, Egypte | Dans la crainte du pire
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 Semaine du 22 au 28 août 2007, numéro 676

 

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Egypte

Rafah. Afin d’empêcher la contrebande d’armes vers la bande de Gaza, le gouvernement est soupçonné de vouloir déplacer les habitations situées à moins de 150 mètres de la frontière. Reportage.

Dans la crainte du pire

Les bédouins de la ville frontalière de Rafah vont-ils rester propriétaires de leurs habitations et de leurs terrains ? Cette question n’a pas encore été résolue par les responsables, ce qui suscite depuis un mois la colère des bédouins. Tout a commencé avec une rumeur concernant l’existence d’un projet gouvernemental visant à démolir leurs maisons, à raser leurs champs et à déplacer les habitations situées à moins de 150 mètres de la frontière israélo-égyptienne. Si certains affirment savoir que cette distance dépasserait les 3 kilomètres, l’idée même d’un déplacement est rejetée par les bédouins.

Pour protester contre ce projet, une manifestation a été organisée le 30 juillet, place Al-Massoura, sur la route principale reliant la ville de Rafah à Al-Arich. Environ 2 000 bédouins y auraient participé. Pour tenter de les disperser, les forces de l’ordre ont tiré sur les manifestants des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc faisant 15 blessés parmi les bédouins et 20 parmi les agents de police. Le lendemain, Ouda Mohamad Arafat, âgé de 17 ans, succombe à ses blessures. Ceci amplifia la colère des bédouins.

Les bédouins de Rafah n’ont qu’un acte de propriété tacite ou « orfi », qui leur a été octroyé par le gouvernement à la suite du retrait israélien en 1982. « A l’époque, le gouvernement nous avait promis de nous attribuer un contrat officiel ; mais cela n’a pas été fait. Nous l’avons réclamé à maintes reprises, mais en vain. Les responsables refusent d’enregistrer officiellement nos propriétés sous prétexte que nous vivons sur une zone frontalière », s’insurge Ismaïl Abdel-Qader Gabbour, propriétaire d’un terrain agricole de 12 feddans qui s’étend au long de la frontière.

Aujourd’hui, les bédouins de Rafah vivent dans la crainte de perdre leurs habitations et leurs terres, ce que vient alimenter une vaste polémique. Au mois de juillet, le Congrès américain a proposé de restreindre l’aide annuelle américaine à l’Egypte de 200 millions de dollars. Cette mesure, présentée par le président de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, visait à faire pression sur l’Egypte pour lutter, entre autres, contre la contrebande d’armes en direction de la bande de Gaza. De son côté, Israël ne cesse d’accuser l’Egypte de ne pas faire suffisamment d’efforts pour endiguer le flot d’armes et d’explosifs transitant par la frontière. Affaire dans laquelle les bédouins sont les premiers accusés.

Ces rumeurs furent alimentées par le recensement des habitants de Rafah par une commission du gouvernorat du Nord-Sinaï, à la fin du mois de juillet. Seuls les habitants résidant à plus de 150 mètres des frontières furent recensés, sans aucune explication.

Dans une tentative de calmer les esprits, le gouverneur du Nord-Sinaï, Ahmad Abdel-Hamid, dément l’existence d’un projet de démolition. Cependant, le chef de la municipalité de Rafah, Mossaad Nosseir, révèle, lui, avoir d’autres informations provenant d’un haut responsable. Ce dernier affirme que si un tel projet existait, il ne concernerait que les habitations situées à moins de 50 mètres seulement et que les habitants déplacés seraient alors indemnisés.

 

Les liens Hamas-Frères inquiètent le gouvernement

Mais ce n’est pas tout. Le gouvernement égyptien, lui-même, souhaite élargir les limites de la zone neutre existant entre les deux frontières. Et ce, afin de lutter contre la contrebande d’armes à destination de la bande de Gaza, aujourd’hui occupée par le Hamas. Les liaisons de ce mouvement avec les Frères musulmans égyptiens inquiètent particulièrement le gouvernement. La police nationale a d’ailleurs saisi 500 kilos d’explosifs dans une cache de la région. « Les habitants de Rafah voient de leurs propres yeux la souffrance du peuple palestinien et sont conscients de sa faiblesse. C’est pourquoi, certains ont décidé de transporter illégalement des armes pour les soutenir », dit Nosseir. Les bédouins eux-mêmes ne nient pas l’existence de ces caches dans le Sinaï. Ils limitent leur utilisation à quelques particuliers ayant des liens familiaux avec des Palestiniens. Ils expliquent aussi que certaines caches existent depuis l’occupation israélienne et qu’elles sont restées inusitées depuis. « Parfois certains clans palestiniens vivant dans le Sinaï nous obligent à creuser des caches. Si nous refusons, nous risquerons d’être assassinés », explique Adnane Al-Gabbour, qui vit à l’intérieur de la zone des 50 mètres, concernée par la démolition. Il s’interroge alors : « Pourquoi l’Etat ne se concentre-t-il pas plutôt sur une surveillance accrue des bédouins ayant des relations avec les Palestiniens en opérant une vaste campagne de fouilles ? »

Pour les bédouins de Rafah, il ne s’agit pas seulement d’une affaire de sécurité nationale. L’affaire, selon eux, a des dimensions plus importantes qui dépassent la lutte contre la contrebande d’armes. « En 1995, l’Etat a déjà démoli des maisons à la demande d’Israël pour élargir la zone neutre de 50 m. Aujourd’hui, on parle à nouveau de 50 mètres. En réalité, à long terme, toutes ces mesures visent à nous chasser graduellement de Rafah pour nous réimplanter dans la ville d’Al-Arich, située 100 km plus loin », souligne Mona Barhoum, une habitante vivant à proximité de la frontière. Elle a entendu parler d’un projet visant à chasser tous les habitants de Rafah afin de la transformer en une ville industrielle, dont l’activité serait basée sur la normalisation des relations économiques avec Israël. « Pour encourager d’éventuels investisseurs arabes et égyptiens, l’Etat fournirait alors à ces derniers des actes de propriété officiels », assure Mona.

D’autres rumeurs se sont propagées dans la ville concernant la volonté d’Israël de raser la ville de Rafah pour demander à ce que les réfugiés palestiniens qui réclament le droit de retour y soient implantés. « Nous avons fait d’énormes sacrifices. Nous avons résisté pendant des années à l’occupation israélienne en refusant de quitter nos maisons. Et maintenant, on veut démolir nos maisons ? Nous ne le ferrons plus même si c’est le gouvernement égyptien qui nous le demande », lance Khalaf Al-Menéï, chef de la tribu des Menayae. Il met en avant la participation de sa tribu à la défense du Sinaï lors de l’occupation israélienne et dénonce l’attitude du gouvernement à son égard.

En revanche, d’autres bédouins, propriétaires de petits commerces situés à proximité de la frontière, accueillent favorablement l’idée d’un élargissement la zone neutre. « Il est inutile de batailler en vain. Nous demandons un contrat officiel depuis 1982. Si l’Etat me paye correctement, je suis prêt à quitter dès demain ma boutique », avance Waël Qamiz, commerçant.

Selon Salama Al-Roqeï, député du PND de la circonscription de Rafah, les bédouins joueraient de leur statut de minorité pour faire pression sur le gouvernement afin que celui-ci réponde à leurs demandes. « Cette fois-ci, l’Etat ne va pas céder à leurs demandes. Un tel projet, s’il venait à être appliqué, serait une obligation car les enjeux ne sont pas uniquement liés à la sécurité nationale mais aussi à une volonté internationale », conclut-il.

Héba Nasreddine

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