Rafah.
Afin d’empêcher la contrebande d’armes vers la bande de
Gaza, le gouvernement est soupçonné de vouloir déplacer les
habitations situées à moins de 150 mètres de la frontière.
Reportage.
Dans la crainte du pire
Les
bédouins de la ville frontalière de Rafah vont-ils rester
propriétaires de leurs habitations et de leurs terrains ?
Cette question n’a pas encore été résolue par les
responsables, ce qui suscite depuis un mois la colère des
bédouins. Tout a commencé avec une rumeur concernant
l’existence d’un projet gouvernemental visant à démolir
leurs maisons, à raser leurs champs et à déplacer les
habitations situées à moins de 150 mètres de la frontière
israélo-égyptienne. Si certains affirment savoir que cette
distance dépasserait les 3 kilomètres, l’idée même d’un
déplacement est rejetée par les bédouins.
Pour protester contre ce projet, une manifestation a été
organisée le 30 juillet, place Al-Massoura, sur la route
principale reliant la ville de Rafah à Al-Arich. Environ 2
000 bédouins y auraient participé. Pour tenter de les
disperser, les forces de l’ordre ont tiré sur les
manifestants des gaz lacrymogènes et des balles en
caoutchouc faisant 15 blessés parmi les bédouins et 20 parmi
les agents de police. Le lendemain, Ouda Mohamad Arafat, âgé
de 17 ans, succombe à ses blessures. Ceci amplifia la colère
des bédouins.
Les
bédouins de Rafah n’ont qu’un acte de propriété tacite ou «
orfi », qui leur a été octroyé par le gouvernement à la
suite du retrait israélien en 1982. « A l’époque, le
gouvernement nous avait promis de nous attribuer un contrat
officiel ; mais cela n’a pas été fait. Nous l’avons réclamé
à maintes reprises, mais en vain. Les responsables refusent
d’enregistrer officiellement nos propriétés sous prétexte
que nous vivons sur une zone frontalière », s’insurge Ismaïl
Abdel-Qader Gabbour, propriétaire d’un terrain agricole de
12 feddans qui s’étend au long de la frontière.
Aujourd’hui, les bédouins de Rafah vivent dans la crainte de
perdre leurs habitations et leurs terres, ce que vient
alimenter une vaste polémique. Au mois de juillet, le
Congrès américain a proposé de restreindre l’aide annuelle
américaine à l’Egypte de 200 millions de dollars. Cette
mesure, présentée par le président de la commission des
Affaires étrangères de la Chambre des représentants, visait
à faire pression sur l’Egypte pour lutter, entre autres,
contre la contrebande d’armes en direction de la bande de
Gaza. De son côté, Israël ne cesse d’accuser l’Egypte de ne
pas faire suffisamment d’efforts pour endiguer le flot
d’armes et d’explosifs transitant par la frontière. Affaire
dans laquelle les bédouins sont les premiers accusés.
Ces rumeurs furent alimentées par le recensement des
habitants de Rafah par une commission du gouvernorat du
Nord-Sinaï, à la fin du mois de juillet. Seuls les habitants
résidant à plus de 150 mètres des frontières furent
recensés, sans aucune explication.
Dans une tentative de calmer les esprits, le gouverneur du
Nord-Sinaï, Ahmad Abdel-Hamid, dément l’existence d’un
projet de démolition. Cependant, le chef de la municipalité
de Rafah, Mossaad Nosseir, révèle, lui, avoir d’autres
informations provenant d’un haut responsable. Ce dernier
affirme que si un tel projet existait, il ne concernerait
que les habitations situées à moins de 50 mètres seulement
et que les habitants déplacés seraient alors indemnisés.
Les liens Hamas-Frères inquiètent le gouvernement
Mais ce n’est pas tout. Le gouvernement égyptien, lui-même,
souhaite élargir les limites de la zone neutre existant
entre les deux frontières. Et ce, afin de lutter contre la
contrebande d’armes à destination de la bande de Gaza,
aujourd’hui occupée par le Hamas. Les liaisons de ce
mouvement avec les Frères musulmans égyptiens inquiètent
particulièrement le gouvernement. La police nationale a
d’ailleurs saisi 500 kilos d’explosifs dans une cache de la
région. « Les habitants de Rafah voient de leurs propres
yeux la souffrance du peuple palestinien et sont conscients
de sa faiblesse. C’est pourquoi, certains ont décidé de
transporter illégalement des armes pour les soutenir », dit
Nosseir. Les bédouins eux-mêmes ne nient pas l’existence de
ces caches dans le Sinaï. Ils limitent leur utilisation à
quelques particuliers ayant des liens familiaux avec des
Palestiniens. Ils expliquent aussi que certaines caches
existent depuis l’occupation israélienne et qu’elles sont
restées inusitées depuis. « Parfois certains clans
palestiniens vivant dans le Sinaï nous obligent à creuser
des caches. Si nous refusons, nous risquerons d’être
assassinés », explique Adnane Al-Gabbour, qui vit à
l’intérieur de la zone des 50 mètres, concernée par la
démolition. Il s’interroge alors : « Pourquoi l’Etat ne se
concentre-t-il pas plutôt sur une surveillance accrue des
bédouins ayant des relations avec les Palestiniens en
opérant une vaste campagne de fouilles ? »
Pour les bédouins de Rafah, il ne s’agit pas seulement d’une
affaire de sécurité nationale. L’affaire, selon eux, a des
dimensions plus importantes qui dépassent la lutte contre la
contrebande d’armes. « En 1995, l’Etat a déjà démoli des
maisons à la demande d’Israël pour élargir la zone neutre de
50 m. Aujourd’hui, on parle à nouveau de 50 mètres. En
réalité, à long terme, toutes ces mesures visent à nous
chasser graduellement de Rafah pour nous réimplanter dans la
ville d’Al-Arich, située 100 km plus loin », souligne Mona
Barhoum, une habitante vivant à proximité de la frontière.
Elle a entendu parler d’un projet visant à chasser tous les
habitants de Rafah afin de la transformer en une ville
industrielle, dont l’activité serait basée sur la
normalisation des relations économiques avec Israël. « Pour
encourager d’éventuels investisseurs arabes et égyptiens, l’Etat
fournirait alors à ces derniers des actes de propriété
officiels », assure Mona.
D’autres rumeurs se sont propagées dans la ville concernant
la volonté d’Israël de raser la ville de Rafah pour demander
à ce que les réfugiés palestiniens qui réclament le droit de
retour y soient implantés. « Nous avons fait d’énormes
sacrifices. Nous avons résisté pendant des années à
l’occupation israélienne en refusant de quitter nos maisons.
Et maintenant, on veut démolir nos maisons ? Nous ne le
ferrons plus même si c’est le gouvernement égyptien qui nous
le demande », lance Khalaf Al-Menéï, chef de la tribu des
Menayae. Il met en avant la participation de sa tribu à la
défense du Sinaï lors de l’occupation israélienne et dénonce
l’attitude du gouvernement à son égard.
En revanche, d’autres bédouins, propriétaires de petits
commerces situés à proximité de la frontière, accueillent
favorablement l’idée d’un élargissement la zone neutre. « Il
est inutile de batailler en vain. Nous demandons un contrat
officiel depuis 1982. Si l’Etat me paye correctement, je
suis prêt à quitter dès demain ma boutique », avance Waël
Qamiz, commerçant.
Selon Salama Al-Roqeï, député du PND de la circonscription
de Rafah, les bédouins joueraient de leur statut de minorité
pour faire pression sur le gouvernement afin que celui-ci
réponde à leurs demandes. « Cette fois-ci, l’Etat ne va pas
céder à leurs demandes. Un tel projet, s’il venait à être
appliqué, serait une obligation car les enjeux ne sont pas
uniquement liés à la sécurité nationale mais aussi à une
volonté internationale », conclut-il.
Héba
Nasreddine