Zoo de guiza.
Le « Tea Island », lieu exceptionnel de détente et comble du
raffinement lors de l’âge d’or du zoo, a beaucoup perdu de
son lustre, sans être tout à fait dénué d’agrément.
Un certain charme
Un
salon de thé, c’est une tradition à l’européenne, peut-être
à l’anglaise, peut-on dire. C’est l’expression d’un art de
vivre raffiné qui diffère bien du café populaire. C’est ce
qui a fait que le khédive Ismaïl, fasciné par l’Europe et
mettant en œuvre le plan de son Jardin zoologique, dans le
cadre de sa modernisation du Caire et de ses environs, a
décidé de consacrer une place de choix à ce type
d’établissement. « Tea Island » est le nom que porte cet
endroit jusqu’à nos jours avec ses particularités
historiques et esthétiques. Dans cette immense surface
qu’est le zoo, il n’est pas facile pour un non initié de
trouver « Tea Island » parce que le zoo, censé être le lieu
d’une véritable liberté d’action, n’offre pas d’itinéraire
fixe. De toute façon, autrefois, on pouvait y accéder
directement, par une entrée qui se trouve à l’ouest du zoo,
en face des bâtiments de l’Université du Caire. Après avoir
fait quelques pas, on se trouvait devant« l’île du thé ».
Aujourd’hui, cette entrée est condamnée et il faut aller au
hasard pour atteindre cet eldorado.
Faisons un petit flash-back. Cette île était le lieu favori
de la classe aristocratique. et de la haute bourgeoisie.
Selon les chroniques, les gens de cette sphère s’y rendaient
régulièrement, sans même s’intéresser à visiter le zoo. Il
suffisait de s’asseoir, de parler, de prendre un thé, un
café, un jus ou une « gazeuse » comme on le disait dans le
temps, de grignoter des gâteaux et de se détendre dans cette
île, jouissant d’un paysage naturel très impressionnant.
L’endroit est une île véritable entourée d’eau de tous les
côtés. Il est relié au reste du zoo par des ponts d’une
facture architecturale magnifique.
Le lac des cygnes
Dans le lac, des cygnes, tout blancs, s’envolent en groupe
dans l’air et atterrissent aussi en groupe au centre de
l’île. Les canards et les oies nagent également dans cette
étendue d’eau avec élégance, faisant parfois des queues et
des ronds.
Mais ce qui avait distingué cet endroit plus que d’autres,
c’était le calme. Un calme qui demeure salutaire. Kamal se
souvient de ces visites lorsqu’il était enfant. Un vrai
parcours du combattant, après avoir regardé les animaux en
cage, les reptiles, les crocodiles et les autres « monstres
», le comble étant « le repas des fauves » : image
sanglante. Le repos, la détente, c’était le « Tea Island »,
avec ses canards et ses cygnes.
Outre le lac, un autre panorama très splendide s’offre aux
visiteurs. Boire le thé et contempler ce kiosque royal,
prenant la forme d’une couronne, la gabalaya (grotte)
artificielle, nommée celle de la création et réalisée par un
architecte français Compas pour être un lieu de rencontre
des artistes qui veulent s’inspirer de la nature.
Lieu d’inspiration
L’île de granit, tout en face du « Tea Island » où le sol
est recouvert presque en majorité de granit, renferme la
plus ancienne fontaine en ce matériau, datant de 1891. Cette
île était aussi un lieu d’inspiration, pour la plupart des
poètes et des écrivains, comme, par exemple, Naguib Mahfouz.
Dans ses Rêves de convalescence, on peut lire « Je me vois
au zoo en compagnie d’une amie. Nous sommes installés sur
l’île du thé. A chaque rugissement, à chaque beuglement, à
chaque aboiement, nous nous approchons de plus en plus l’un
de l’autre pour finir par nous fondre complètement l’un dans
l’autre ».
L’île a été à maintes reprises choisie par les réalisateurs,
notamment de films romantiques comme ceux joués par Kamal
Al-Chennawi et Faten Hamama, et des comédies hilarantes
aussi avec Ismaïl Yassine, souvent un gardien de fauves à
qui il arrive des mésaventures. Tout cela est-il révolu ?
Ces films et ces romans deviendront-ils le seul témoignage
de cette beauté perdue de l’île ? Dans quel état se
trouve-t-elle aujourd’hui ? Bien que tous les éléments de
l’endroit existent, le lac, la grotte, les canards, la
négligence est facile à remarquer comme dans toutes les
autres parties du zoo. Le calme, qui a été la source de
toute inspiration, est perdu avec le son des cassettes et
les bavardages bruyants des visiteurs. « Cette particularité
de l’endroit, on la voit mais on ne la sent plus », affirme
un vieil habitué du jardin. A ce brouhaha vient s’ajouter la
malpropreté. Les tentes qui couvrent l’endroit sont
déchirées et poussiéreuses, et les chaises sont usées. Des
enfants jettent du pain aux canards, mais aussi des déchets,
sans la moindre surveillance.
Cela dit, le lieu attire encore des nostalgiques. Ahmad
Omar, comptable, explique qu’il vient pour se détendre,
accompagné de sa famille, après avoir effectué une longue
tournée dans le zoo : « Bien qu’il ait perdu de son éclat
d’auparavant, cet endroit offre toujours un paysage
esthétique unique qu’on ne trouve nulle part ailleurs ».
Rania Saïd, ingénieure immigrée depuis une vingtaine
d’années au Canada avec son mari, a été tout à fait choquée
par l’état de l’île. Elle qui conserve des souvenirs d’antan
n’oublie jamais le paysage des garçons en djellaba toute
blanche avec une ceinture rouge, présentant un service de
qualité. Aujourd’hui, elle trouve de la difficulté à
apprécier cet endroit. Elle s’interroge avec amertume : « Où
en sommes-nous des travaux de restauration pour conserver ce
patrimoine architectural ? Les responsables auraient dû
mieux faire pour attirer des touristes ».
Mais où sont les touristes dans cet endroit ? Le seul qui se
trouve est de nationalité yéménite, posant son caméscope
éteint sur la table. Et quand on lui demande son avis sur
l’endroit, il nous répond : « Voyez le lac comment il est
malpropre ! Les canards aussi, leur couleur est grise de
poussière ».
Aliaa Al-Korachi
Ahmed Loutfi