Cinéma.
Dans sa dernière comédie Keda Réda, le cinéaste Ahmad Galal
travaille les conditions de liberté d’action, mais en même
temps de fusion de trois frères, dans un monde sous
l’emprise de l’intérêt personnel. Une démarche qui plaît au
public estival.
Un geste de cohésion
Un
des plaisirs stimulant à voir un film est de constater
l’assemblage de rôles, l’articulation de performances et
d’interrogations plus amples s’y rapportant. C’est le cas
dans le film Keda Réda avec la récurrence de
l’interprétation d’Ahmad Helmi de trois jumeaux qui portent
le même prénom, Réda. Ce pour tenter de saisir chez l’un et
l’autre, quoique de manière différente, le rapport de soi à
l’autre, interroger inévitablement les hypothèses
unificatrices pour réactiver nos systèmes de référence et
nos modèles de pensée.
Ce qui saute aux yeux, c’est de voir à quel point le
scénariste Ahmad Fahmi a de l’ambition pour le comédien
Ahmad Helmi, en lui écrivant des rôles non dénués de sens,
le mettant face à des défis physiques et émotionnels
marquants. On passe la première partie du film avec les
trois frères Réda, cherchant chacun à se construire une
identité avec ses rêves, sa vision et une réalité distincte
de celle de l’autre, tout en demeurant proche d’elle.
Semsem, le premier des trois frères, coincé dans sa timidité
et une certaine rigidité, se crée un monde imaginé à travers
une correspondance soutenue avec des internautes. Plus
fragile, il a envie de plaire et a une obéissance presque de
fils à père vis-à-vis de son frère Le Prince, musclé et plus
confiant en lui-même. Absorbé par sa complexité, Semsem
pense qu’il est capable de l’initier à faire le pont, à
sortir de lui-même. Quant au troisième frère, Bibo, il est
complètement libre, privilégiant le monde farfelu des fans
du club de foot Ahli.
Toutefois, le metteur en scène leur donne une manière d’être
qui peut tenir la route et conférer un sens à leur vie. Ils
vivent d’escroquerie, de bluff et d’exploitation des autres
à leurs fins. Leur grande force est leur règle de jeu : «
Pas de sentimentalisme, d’émotions. Juste survivre ». Car
comment vivre à tous les trois dans la peau d’une identité
unique. Il faut donc sacrifier l’individuel pour le
collectif. C’est essentiellement une recherche, une question
de vie. Lorsqu’un fruit tombe, il faut passer à un autre
fruit pour donner vibration à une réalité difficile à
réaliser, partager une même identité.
Coup de foudre
Cependant, Ahmad Galal se sert de la difficulté d’être du
plus fragile, Semsem, pour faire une étincelle, en
l’occurrence l’étincelle se produit entre Semsem et Nada (Menna
Chalabi). Etant un peu sur l’à côté, il ne comprend pas ce
qui lui arrive. C’est une idylle qui se noue entre les deux,
où pointe l’espoir pour les trois jumeaux de se donner un
peu. Or, se donner c’est éreintant comme une danseuse qui
serait continuellement sur la pointe des pieds. Un coup de
foudre pour Nada les anime tous les trois d’une force qui
perturbe le cours des événements. L’alternance de leur
passion passive et de brusques élans qui les caractérisent
donne au film son rythme vibrant, mêlant la farce au lyrsime.
Ainsi, le cinéaste brise-t-il la règle des trois frères : l’antisentimentalisme,
amenant le spectateur à réfléchir sur un malaise lié à des
trahisons, faiblesses. Il dessine les plans, il est très
précis sur la façon dont il compose son puzzle et où il veut
parvenir. N’empêche que les trois personnages s’autorisent
des pauses, s’arrêtent en chemin pour s’accorder un bon
repas, affronter des problèmes communs avec une mine hilare
et tirent régulièrement eux-mêmes à pile ou face pour
décider de la suite des événements. Le film ne cesse de
jouer de leur phase d’indétermination à sacrifier leur
passion commune pour Nada afin de conserver leur union.
Mais, il fallait établir un état créatif à partir d’une
absence, d’espaces blancs que creuse le cinéaste sur les
caractères des trois jumeaux, leurs racines, leur milieu, à
partir de récits livrés par Semsem à un psy, Soliman (Khaled
Al-Sawi), qui le soigne de son peu d’assurance en lui-même.
Pour qu’au moment où intervient le drame inattendu de la
trahison de Nada, qui a passé une alliance avec Soliman pour
détourner l’argent des trois frères, Semsem se construit une
nouvelle liberté, dans la discrétion, devenant le maître qui
mène le jeu et rétablit l’union des trois frères comme une
partition musicale précise et orchestrée. C’est une
situation nouvelle pour le comédien Ahmad Helmi où la caméra
entre dans son corps pour trouver une liberté de démarche
pour chacun des personnages qu’il interprète et en même
temps un lien qui leur est intrinsèque.
Le cinéaste affirme ainsi une nouvelle capacité de changer
la vie. Dans la société, pieuvre qui répand son encre noire
et enserre l’individu de ses tentacules institutionnelles,
il refonde l’identité de l’individu dans l’union à ses
semblables, qui lui attribue un contrôle sur son
environnement, et lui permet d’écarter les mailles d’un
tissu de sombres conventions où priment l’intérêt privé et
le profit tout court. Dans le cadre strict du cinéma d’été,
Keda Réda introduit un idéalisme romantique qui ne se soucie
que de la cohésion d’un groupe de trois frères, c’est sa
noblesse, avec la contribution d’Ahmad Helmi qui exalte ici,
fragilise ou renforce là les ressources dramatiques de son
interprétation réussie.
Amina
Hassan