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Orientalisme.
Près de 30 ans après la publication de l’œuvre-phare
d’Edward Saïd, le débat garde toute sa vitalité. Dans son
ouvrage, Zachary Lockman traduit vers l’arabe, analyse
l’évolution du concept.
Salutaire mise au point
Certains
lecteurs égyptiens seront peut-être déjà familiers avec le
style de Zachary Lockman, chercheur en sciences politiques,
et aujourd’hui enseignant à l’Université de New York, dans
son livre Les Ouvriers et le mouvement politique en Egypte,
cosigné avec Joel Benin, dont la traduction était parue en
1996. Cette fois-ci, Lockman s’adresse à un public plus
large, comme il l’explique dans son introduction à l’édition
originale en anglais, au public américain cultivé, mais pas
forcément spécialisé, dont il se donne comme objectif
clairement annoncé de combler les lacunes — tenaces
lorsqu’il s’agit du monde arabo-musulman. Certains des
événements historiques qu’il rappelle de manière
systématique sont donc de ce fait connus du lecteur arabe ;
certains préjugés dont il démonte les engrenages également.
Ce sont donc d’autres amalgames néfastes que le livre espère
soigner chez le lecteur arabe : ceux qui font de l’Occident
un bloc tout entier inféodé à la politique agressive de
l’Administration américaine. C’est ainsi que l’auteur
s’adresse aux lecteurs arabes, dans la préface qu’il a
rédigée à l’édition égyptienne, émettant un avis qui rejoint
celui de son traducteur, Chérif Younès, jeune historien
auteur d’un ouvrage de référence sur Sayed Qotb. Si la
diffusion d’analyses précises contribue indéniablement à une
meilleure compréhension des sociétés « autres », la vertu
majeure de cet ouvrage de Lockman n’est pas de montrer au
lecteur arabe la pluralité des débats américains, mais
d’alimenter au contraire, par des arguments clairs, une
critique construite de la politique américaine actuelle. Car
l’auteur offre ici un éclairage impitoyable sur les rouages
de ce qu’il appelle les « politiques de la connaissance » —
dans le domaine des études de l’islam et du Moyen-Orient aux
Etats-Unis.
Les premiers chapitres de L’Histoire de l’orientalisme sont
consacrés aux origines de la polarisation entre « Orient »
et « Occident » dans la pensée « occidentale ». Pour Lockman,
cette origine est à chercher dans la Grèce antique, dont les
habitants « se considéraient comme un peuple privilégié et
supérieur culturellement, entouré de barbares moins avancés.
Les barbares sont pour les Grecs tous ceux qui parlent une
langue autre que le grec » (p. 47). A l’Est, à l’Orient, ils
situaient des civilisations dirigées par des « despotes
disposant d’un pouvoir absolu », alors qu’eux-mêmes se
vantaient de disposer d’un système démocratique
exceptionnel. Même si, explique l’auteur, cette polarisation
entre Orient et Occident n’était pas aussi accentuée qu’il
sembla plus tard à de nombreux penseurs européens, les
Romains ne l’abandonnèrent pas, au contraire. Lockman donne
également de multiples exemples et anecdotes, sur la manière
dont, plus tard, pendant le Moyen-âge chrétien, les
croisades successives en terre arabe contribuèrent à
diffuser des visions fantaisistes sur les « sarrasins ». Les
poètes et troubadours en faisaient des brutes sanguinaires
ou des sultans oisifs et lascifs occupés à plein temps par
leur harem. A Saladin, dont l’héroïsme légendaire et la
bravoure exceptionnelle étaient difficilement contestables,
ils trouvaient … des origines chrétiennes. Et, pendant toute
cette période, l’islam en tant que religion monothéiste est
resté longtemps méconnu, son prophète régulièrement assimilé
à un vulgaire charlatan.
Lockman consacre cependant la majeure partie de son
argumentaire à l’évolution des études de l’islam et du
Moyen-Orient dans le système académique américain. L’auteur
analyse en profondeur les liens ambigus entre le pouvoir et
ce champ d’étude, directement soutenu et financé, par, entre
autres, les fondations Rockfeller et Ford, mais également
par le ministère de la Défense américain et la CIA (p. 240).
Il explique de manière détaillée comment, dans la période
post-seconde guerre mondiale, la création des « Area Studies
» a rassemblé des chercheurs de diverses spécialités
étudiant une même zone du monde, « afin qu’ils travaillent
ensemble à produire une connaissance utile, c’est-à-dire
liée au domaine politique » (p. 209).
Remises en question radicales
Cette mise au pas de tout un domaine d’étude n’a cependant
pas été sans provoquer des remises en question radicales,
que ce soit par des penseurs comme l’Egyptien Anouar
Abdel-Malek (p. 245), des écrivains se reconnaissant dans «
la théorie de la dépendance » (p. 254), ou par des
initiatives collectives, comme le « Projet pour la recherche
et l’information sur le Moyen-Orient » (MERIP) (p. 266).
Mais la remise en question qui a le plus durablement secoué
le champ des études sur « l’Orient » reste bien sûr celle
d’Edward Saïd — raison pour laquelle Zachary Lockman
consacre un chapitre entier à l’analyse de l’influence de
l’orientalisme. Il présente au lecteur les réactions à
l’ouvrage publié en 1978, entre celles franchement hostiles
d’un Bernard Lewis, et celles critiques malgré leur
sympathie, de l’historien Albert Hourani, et de l’écrivain
marxiste français Maxime Rodinson, pour ne citer qu’eux. Un
débat qui reste vif dans l’ère « post-orientalisme », à
laquelle Lockman consacre son dernier chapitre, en portant
un regard critique sur l’étude des phénomènes de l’islamisme
et du terrorisme.
Dans cet ouvrage mené de façon méthodique, sans jamais
occulter la violence des débats que son objet d’étude a
soulevés, Lockman démontre magistralement que le savoir
n’est jamais neutre. A plus forte raison lorsqu’il s’agit
d’un savoir indissociable des entreprises coloniales des
deux siècles derniers.
Dina
Heshmat
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Recherches
inépuisables
4 ans après la mort de son auteur, l’œuvre d’Edward Saïd
continue à alimenter des travaux critiques. L’AUC Press lui
consacre un ouvrage collectif, sous la direction de Ferial
J. Ghazoul.
Cet
ouvrage collectif, basé sur la partie anglaise du numéro
spécial de la revue Alif (2005), vise, comme l’écrit Ghazoul
dans sa préface, à « révéler la carrière à multiples
facettes de Saïd, ainsi que sa complexité et sa richesse en
tant qu’écrivain, militant, théoricien, musicien et au-dessus
de tout, humaniste ». L’ouvrage comporte plusieurs
contributions sur les interférences entre Saïd et d’autres
penseurs. Ruben Chuaqui éclaire ainsi l’importance des
concepts mis au point par le philosophe français Foucault
dans la gestation de l’Orientalisme. Moustapha Bayoumi
s’interroge sur l’influence tardive d’Adorno, philosophe de
l’école de Francfort, sur la pensée de Saïd. Richard H.
Armstrong propose une relecture critique des remarques de
Saïd sur la pensée de Freud. Youssef Yacoubi fait, lui, une
contribution où il confronte la pensée de Saïd avec celles
d’Eqbal Ahmad et de Salman Rushdi. Fadwa Abdel-Rahman
analyse comment l’écrivain nigérian Achebe et Saïd ont tous
deux mené une réflexion sur la construction de leurs
identités personnelles, dans le cadre plus général de leur
réflexion sur les rapports coloniaux. Tous deux ayant étudié
l’œuvre de Joseph Conrad, ils ont en cependant fait des
lectures différentes. Différences, qui, selon elle «
fonctionnent comme un garde-fou contre le piège de
l’homogénéisation de l’espace post-colonial » (p. 191). Des
lectures qui permettent de prendre la mesure des influences
diverses au centre desquelles se situait Edward Saïd.
L’ouvrage propose également une retranscription de
l’allocution donnée par Saïd lui-même, à l’Université
américaine du Caire en 1999, où il venait de se voir
attribuer un doctorat honorifique. Il y entame une réflexion
sur le rôle de l’espace académique dans la société.
L’ouvrage contient également une longue interview avec le
critique littéraire anglais Terry Eagleton. Enfin, l’article
de Yasmine Ramadan donne un éclairage bibliographique
extrêmement utile pour les chercheurs, qui dans l’avenir,
continueront à étudier l’œuvre de Saïd. Elle liste, entre
autres, tous ses ouvrages (avec leur sommaire détaillé), ses
articles, les livres et site web qui lui ont été consacrés.
Par
ailleurs, plusieurs auteurs se remémorent la présence
particulière de Saïd en tant qu’ami, en tant qu’enseignant (Hoda
Guindi, Michael Wood, Andrew N. Rubin, Ananya Jahanara Kabir).
La fille de Saïd, Najla, écrit un très bel hommage à son
père, dans lequel elle décrit leurs rapports privilégiés, la
disponibilité de son père, son intransigeance aussi. Elle
reproduit des extraits d’une lettre que lui a envoyée Saïd
alors qu’elle était « dévastée par le diagnostic de sa
maladie » (p.25) : « Laisse-toi guider par tes instincts les
meilleurs, pas par les autres ; ne te laisse pas entraîner
vers l’irritabilité, la désobligeance ; ne soit pas
défensive, ni pessimiste. (…). Par-dessus tout, apprend à
t’accepter et te pardonner. Apprend à t’aimer, pour pouvoir
aimer et apprécier les autres ». Un texte où Saïd apparaît
comme un penseur qui a pleinement vécu son humanisme.
D. H.
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