Al-Ahram Hebdo, Livres | Salutaire mise au point
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 Semaine du 15 au 21 août 2007, numéro 675

 

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Livres

Orientalisme. Près de 30 ans après la publication de l’œuvre-phare d’Edward Saïd, le débat garde toute sa vitalité. Dans son ouvrage, Zachary Lockman traduit vers l’arabe, analyse l’évolution du concept.

Salutaire mise au point

Certains lecteurs égyptiens seront peut-être déjà familiers avec le style de Zachary Lockman, chercheur en sciences politiques, et aujourd’hui enseignant à l’Université de New York, dans son livre Les Ouvriers et le mouvement politique en Egypte, cosigné avec Joel Benin, dont la traduction était parue en 1996. Cette fois-ci, Lockman s’adresse à un public plus large, comme il l’explique dans son introduction à l’édition originale en anglais, au public américain cultivé, mais pas forcément spécialisé, dont il se donne comme objectif clairement annoncé de combler les lacunes — tenaces lorsqu’il s’agit du monde arabo-musulman. Certains des événements historiques qu’il rappelle de manière systématique sont donc de ce fait connus du lecteur arabe ; certains préjugés dont il démonte les engrenages également. Ce sont donc d’autres amalgames néfastes que le livre espère soigner chez le lecteur arabe : ceux qui font de l’Occident un bloc tout entier inféodé à la politique agressive de l’Administration américaine. C’est ainsi que l’auteur s’adresse aux lecteurs arabes, dans la préface qu’il a rédigée à l’édition égyptienne, émettant un avis qui rejoint celui de son traducteur, Chérif Younès, jeune historien auteur d’un ouvrage de référence sur Sayed Qotb. Si la diffusion d’analyses précises contribue indéniablement à une meilleure compréhension des sociétés « autres », la vertu majeure de cet ouvrage de Lockman n’est pas de montrer au lecteur arabe la pluralité des débats américains, mais d’alimenter au contraire, par des arguments clairs, une critique construite de la politique américaine actuelle. Car l’auteur offre ici un éclairage impitoyable sur les rouages de ce qu’il appelle les « politiques de la connaissance » — dans le domaine des études de l’islam et du Moyen-Orient aux Etats-Unis.

Les premiers chapitres de L’Histoire de l’orientalisme sont consacrés aux origines de la polarisation entre « Orient » et « Occident » dans la pensée « occidentale ». Pour Lockman, cette origine est à chercher dans la Grèce antique, dont les habitants « se considéraient comme un peuple privilégié et supérieur culturellement, entouré de barbares moins avancés. Les barbares sont pour les Grecs tous ceux qui parlent une langue autre que le grec » (p. 47). A l’Est, à l’Orient, ils situaient des civilisations dirigées par des « despotes disposant d’un pouvoir absolu », alors qu’eux-mêmes se vantaient de disposer d’un système démocratique exceptionnel. Même si, explique l’auteur, cette polarisation entre Orient et Occident n’était pas aussi accentuée qu’il sembla plus tard à de nombreux penseurs européens, les Romains ne l’abandonnèrent pas, au contraire. Lockman donne également de multiples exemples et anecdotes, sur la manière dont, plus tard, pendant le Moyen-âge chrétien, les croisades successives en terre arabe contribuèrent à diffuser des visions fantaisistes sur les « sarrasins ». Les poètes et troubadours en faisaient des brutes sanguinaires ou des sultans oisifs et lascifs occupés à plein temps par leur harem. A Saladin, dont l’héroïsme légendaire et la bravoure exceptionnelle étaient difficilement contestables, ils trouvaient … des origines chrétiennes. Et, pendant toute cette période, l’islam en tant que religion monothéiste est resté longtemps méconnu, son prophète régulièrement assimilé à un vulgaire charlatan.

Lockman consacre cependant la majeure partie de son argumentaire à l’évolution des études de l’islam et du Moyen-Orient dans le système académique américain. L’auteur analyse en profondeur les liens ambigus entre le pouvoir et ce champ d’étude, directement soutenu et financé, par, entre autres, les fondations Rockfeller et Ford, mais également par le ministère de la Défense américain et la CIA (p. 240). Il explique de manière détaillée comment, dans la période post-seconde guerre mondiale, la création des « Area Studies » a rassemblé des chercheurs de diverses spécialités étudiant une même zone du monde, « afin qu’ils travaillent ensemble à produire une connaissance utile, c’est-à-dire liée au domaine politique » (p. 209).

Remises en question radicales

Cette mise au pas de tout un domaine d’étude n’a cependant pas été sans provoquer des remises en question radicales, que ce soit par des penseurs comme l’Egyptien Anouar Abdel-Malek (p. 245), des écrivains se reconnaissant dans « la théorie de la dépendance » (p. 254), ou par des initiatives collectives, comme le « Projet pour la recherche et l’information sur le Moyen-Orient » (MERIP) (p. 266). Mais la remise en question qui a le plus durablement secoué le champ des études sur « l’Orient » reste bien sûr celle d’Edward Saïd — raison pour laquelle Zachary Lockman consacre un chapitre entier à l’analyse de l’influence de l’orientalisme. Il présente au lecteur les réactions à l’ouvrage publié en 1978, entre celles franchement hostiles d’un Bernard Lewis, et celles critiques malgré leur sympathie, de l’historien Albert Hourani, et de l’écrivain marxiste français Maxime Rodinson, pour ne citer qu’eux. Un débat qui reste vif dans l’ère « post-orientalisme », à laquelle Lockman consacre son dernier chapitre, en portant un regard critique sur l’étude des phénomènes de l’islamisme et du terrorisme.

Dans cet ouvrage mené de façon méthodique, sans jamais occulter la violence des débats que son objet d’étude a soulevés, Lockman démontre magistralement que le savoir n’est jamais neutre. A plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un savoir indissociable des entreprises coloniales des deux siècles derniers.

Dina Heshmat

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Recherches inépuisables

4 ans après la mort de son auteur, l’œuvre d’Edward Saïd continue à alimenter des travaux critiques. L’AUC Press lui consacre un ouvrage collectif, sous la direction de Ferial J. Ghazoul.

Cet ouvrage collectif, basé sur la partie anglaise du numéro spécial de la revue Alif (2005), vise, comme l’écrit Ghazoul dans sa préface, à « révéler la carrière à multiples facettes de Saïd, ainsi que sa complexité et sa richesse en tant qu’écrivain, militant, théoricien, musicien et au-dessus de tout, humaniste ». L’ouvrage comporte plusieurs contributions sur les interférences entre Saïd et d’autres penseurs. Ruben Chuaqui éclaire ainsi l’importance des concepts mis au point par le philosophe français Foucault dans la gestation de l’Orientalisme. Moustapha Bayoumi s’interroge sur l’influence tardive d’Adorno, philosophe de l’école de Francfort, sur la pensée de Saïd. Richard H. Armstrong propose une relecture critique des remarques de Saïd sur la pensée de Freud. Youssef Yacoubi fait, lui, une contribution où il confronte la pensée de Saïd avec celles d’Eqbal Ahmad et de Salman Rushdi. Fadwa Abdel-Rahman analyse comment l’écrivain nigérian Achebe et Saïd ont tous deux mené une réflexion sur la construction de leurs identités personnelles, dans le cadre plus général de leur réflexion sur les rapports coloniaux. Tous deux ayant étudié l’œuvre de Joseph Conrad, ils ont en cependant fait des lectures différentes. Différences, qui, selon elle « fonctionnent comme un garde-fou contre le piège de l’homogénéisation de l’espace post-colonial » (p. 191). Des lectures qui permettent de prendre la mesure des influences diverses au centre desquelles se situait Edward Saïd. L’ouvrage propose également une retranscription de l’allocution donnée par Saïd lui-même, à l’Université américaine du Caire en 1999, où il venait de se voir attribuer un doctorat honorifique. Il y entame une réflexion sur le rôle de l’espace académique dans la société. L’ouvrage contient également une longue interview avec le critique littéraire anglais Terry Eagleton. Enfin, l’article de Yasmine Ramadan donne un éclairage bibliographique extrêmement utile pour les chercheurs, qui dans l’avenir, continueront à étudier l’œuvre de Saïd. Elle liste, entre autres, tous ses ouvrages (avec leur sommaire détaillé), ses articles, les livres et site web qui lui ont été consacrés.

Par ailleurs, plusieurs auteurs se remémorent la présence particulière de Saïd en tant qu’ami, en tant qu’enseignant (Hoda Guindi, Michael Wood, Andrew N. Rubin, Ananya Jahanara Kabir). La fille de Saïd, Najla, écrit un très bel hommage à son père, dans lequel elle décrit leurs rapports privilégiés, la disponibilité de son père, son intransigeance aussi. Elle reproduit des extraits d’une lettre que lui a envoyée Saïd alors qu’elle était « dévastée par le diagnostic de sa maladie » (p.25) : « Laisse-toi guider par tes instincts les meilleurs, pas par les autres ; ne te laisse pas entraîner vers l’irritabilité, la désobligeance ; ne soit pas défensive, ni pessimiste. (…). Par-dessus tout, apprend à t’accepter et te pardonner. Apprend à t’aimer, pour pouvoir aimer et apprécier les autres ». Un texte où Saïd apparaît comme un penseur qui a pleinement vécu son humanisme.

D. H.

 




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