Frères musulmans.
La confrérie s'apprête à annoncer le programme de son
projet de parti politique. Tout en conservant la référence
religieuse, il met l'accent sur les libertés, la citoyenneté
et l'Etat civil.
Le prix de la reconnaissance
Voilà
quelques semaines que les Frères musulmans étaient occupés à
mettre en œuvre le programme de leur parti politique
annoncé. Les grandes lignes de ce programme sont désormais
connues. « Le programme dans son intégralité sera publié
dans les prochains jours. Nous allons prouver que notre
confrérie est une véritable force politique qui a une vision
pour l’avenir », a déclaré Mahdi Akef, guide spirituel de la
confrérie.
Les Frères avaient annoncé en janvier dernier leur intention
de créer un parti politique sans l’accréditer
officiellement. Il s’agirait d’un parti à référence
islamique sur le modèle du Front islamique en Jordanie ou du
Front de réforme au Yémen. La rédaction du programme du
parti a fait l’objet de vifs débats au sein de la direction
de la confrérie. La véritable difficulté pour les Frères
était de trouver une formule qui réalise l’équilibre entre
l’article 5 de la Constitution, qui interdit la création de
partis politiques sur des bases religieuses, et son statut
de groupe islamiste. Le programme est composé de huit
chapitres définissant la ligne de conduite du parti sur des
questions aussi variées que l’égalité entre les citoyens, la
liberté de croyance, la démocratie, le respect des
institutions, les relations avec l’étranger et les
politiques économiques et sociales. Le document affirme que
la liberté est un don de Dieu à l’homme et un droit acquis à
tous les citoyens quels que soient leur sexe, leur race ou
leur religion. « Notre programme cherche à réaliser un
développement global à tous les niveaux, instaurer le
principe de l’égalité pour tous les citoyens, respecter la
légitimité constitutionnelle, respecter les libertés civiles
et instaurer une démocratie basée sur un véritable
pluralisme politique », assure Abdel-Moneim Aboul-Fotouh,
membre du bureau suprême. Le programme des Frères met
l’accent sur la nécessité d’une réforme politique,
constitutionnelle et économique ainsi que la liberté de
création des partis politiques et l’alternance du pouvoir.
Il reconnaît le droit des femmes et des coptes à accéder au
Parlement et aux postes dirigeants, mais toujours dans une
perspective islamique. Le programme insiste sur
l’application de l’article 2 de la Constitution stipulant
que l’islam est la source de la législation et appelle à
enraciner les principes de l’islam en tant que religion qui
englobe tous les domaines de la vie. « L’islam est une
religion qui a établi des règles pour la vie sociale,
politique et économique et qui a aussi garanti la liberté de
croyance, de pratique religieuse et de citoyenneté. Nous
reconnaissons l’Etat civil, le pluralisme et la démocratie
sans négliger l’aspect religieux qui à mon avis ne peut pas
entraver un projet politique », déclare Mohamad Habib,
numéro deux de la confrérie. Les Frères affirment qu’ils
soumettront leur programme aux partis politiques et à la
population afin de connaître la réaction de l’opinion
publique.
Briser l’image de groupe extrémiste
Avec ce programme, les Frères poursuivent plusieurs
objectifs. D’abord, rassurer l’Occident qui s’interroge sur
la position des islamistes en Egypte par rapport aux
questions de liberté et de démocratie. La récente percée des
Frères qui ont remporté 88 sièges lors des élections
législatives d’octobre 2005 avait alimenté des
interrogations en Occident et des craintes en Egypte,
notamment parmi la communauté copte. En se posant comme des
adeptes de la liberté et de la démocratie, les Frères
tentent de briser cette image de groupe extrémiste et
rétrograde. Le deuxième objectif poursuivi par les Frères
est d’embarrasser l’Etat au moment où la confrérie fait
l’objet d’une vaste campagne d’arrestation et
d’intimidation.
Liberté, acceptation du principe de la citoyenneté et de l’Etat
civil ... le programme des Frères alimente des
interrogations et soulève des suspicions. Pour certains, il
s’agit uniquement d’une manœuvre visant à attirer
l’attention des médias. « Les Frères savent parfaitement que
dans les conditions actuelles leur parti ne sera jamais
approuvé par l’Etat », analyse Amr Al-Chobaki, chercheur au
Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.
Pour lui, les Frères n’ont pas suffisamment évolué pour
admettre des idées comme celle de l’Etat civil. « La
structure interne actuelle de la confrérie ne permet pas
d’épouser de telles idées. Si au début et au milieu des
années 1990 la confrérie a vu l’avènement d’une génération
plus ouverte à l’idée d’un Etat civil et non religieux, elle
reste dominée par l’ancienne génération dont les idées sont
très conservatrices », analyse pour sa part Nabil
Abdel-Fattah du CEPS. Selon lui, le contexte actuel au sein
de la confrérie et plus généralement en Egypte ne permet pas
de reproduire le modèle turc de parti de la Justice et du
développement issu de la mouvance islamiste. « Ce dernier a
réussi à s’intégrer dans la vie politique turque en
s’éloignant du discours religieux et en s’imposant en tant
que parti de la droite libérale loin des discours religieux.
Or, les Frères utilisent toujours la religion comme cheval
de bataille », assure Abdel-Fattah. Si la confrérie est
sérieuse en ce qui concerne la création d’un parti
politique, elle devra se débarrasser de toutes ces facettes
et cesser d’assumer tous les rôles à la fois. Dans ce cas,
elle devra changer son règlement et se restructurer. Ceci
implique une deuxième naissance de la confrérie. Les chances
de faire accréditer son parti sont quasiment nulles.
May
Al-Maghrabi