Religion.
Tandis que l’affaire de Mohamad Hégazi (jeune musulman
converti au christianisme réclamant la reconnaissance
officielle de sa nouvelle confession) faisait la une des
médias, les services de sécurité ont arrêté deux membres
d’une association chrétienne accusés de porter atteinte à
l’islam.
L’Etat en équilibriste
Les
services de sécurité ont procédé, jeudi 9 août, à
l’arrestation de deux membres d’une organisation chrétienne
(l’Association des chrétiens du Proche-Orient, basée au
Canada). Adel Fawzi Faltass, président de la branche
égyptienne de l’association, et Peter Ezzat Hanna,
photographe, sont accusés par le Parquet de sûreté de l’Etat
d’avoir « porté atteinte à l’islam, diffusé une édition
déformée du Coran et géré un réseau de conversion au
christianisme en Egypte ». Ils auraient, selon le Parquet,
publié sur le site Internet de l’association « des articles
qui se moquent de la confession musulmane et qui demandent à
interdire la prière du vendredi sous prétexte qu’elle attise
la haine ».
Les deux hommes ont été placés en détention pendant 15
jours. Le président de l’association, Nader Fawzi, a
qualifié de « terrorisme » l’arrestation des deux hommes. «
L’association tentait d’aider les victimes des heurts
confessionnels d’Al-Kocheh à obtenir des indemnités »,
assure-t-il tout en niant les accusations portées contre
l’association.
Ces événements sont intervenus quelques jours seulement
après le recours présenté par un jeune musulman converti au
christianisme, Mohamad Hégazi, et exigeant que sa nouvelle
confession soit reconnue officiellement sur ses papiers
d’identité. Hégazi, dont la plainte devant le tribunal
administratif est sans précédent en Egypte, s’est basé sur
une fatwa du mufti de la République, Ali Gomaa, affirmant
qu’un musulman peut renoncer à sa religion sans être châtié.
La conversion de Hégazi au christianisme a alimenté un débat
passionné. Pour certains, Hégazi aurait subi des pressions
et reçu de l’argent en échange de l’annonce publique de sa
conversion. Pour d’autres, il a simplement exprimé sa
nouvelle foi loin de toute hypocrisie. Né à Port-Saïd,
Hégazi a intégré plusieurs mouvements politiques. Il a été
membre du Parti du travail de tendance islamiste dont les
activités sont suspendues, avant de faire partie du courant
d’opposition Kéfaya, dont il était le représentant à
Port-Saïd. Tandis que les procédures de la plainte étaient
en cours, un rebondissement inattendu a eu lieu lorsque
l’avocat de Hégazi, Mamdouh Nakhla, a annoncé subitement
qu’il se retirait du procès. « J’ai pris cette décision pour
protéger la cohésion de la société », a annoncé Nakhla.
Parallèlement, l’Eglise copte orthodoxe a affirmé qu’elle ne
soutenait pas la plainte engagée par Hégazi.
Pour certains, l’arrestation des deux membres de
l’Association des chrétiens du Proche-Orient aurait un lien
avec l’affaire Hégazi. « C’est une décision politique.
L’annonce de la conversion de Hégazi a ému l’opinion
publique musulmane. Je crois que l’Etat a simplement voulu
procéder à un rééquilibrage politique en publiant l’annonce
de l’arrestation de plusieurs membres de cette association
chrétienne », analyse Gamal Assaad, penseur et écrivain
copte. L’Etat craignait, en effet, que l’affaire Hégazi
n’attise les sentiments religieux ou ne soit à l’origine de
frictions entre les membres des deux communautés, copte et
musulmane. Ceci au moment où périodiquement des heurts
confessionnels ont lieu en Egypte. C’est dans ce contexte
que les accusations portées contre les deux membres de
l’association ont été formulées. Celles-ci sont restées dans
le strict cadre de l’atteinte à la religion. Le « complot
contre l’Etat » (motif souvent utilisé par les services de
sécurité) ne figurait pas parmi les accusations.
Mais quelles que soient les raisons qui ont poussé Mohamad
Hégazi à annoncer publiquement sa conversion, l’affaire de
ce jeune homme de 25 ans met en lumière une certaine
évolution au sein de la société. En effet, les questions
ayant trait à la religion ne constituent plus un tabou. Il y
a quelques années encore, il aurait été impensable de
changer de confession et de l’annoncer publiquement quelles
qu’en soient les raisons, même pour les coptes qui
souhaitaient se convertir à l’islam. L’affaire de Mohamad
Hégazi intervient quelques semaines après l’examen par le
tribunal administratif d’une plainte engagée par un certain
nombre de chrétiens inscrits comme musulmans sur les papiers
d’identité suite à la conversion de leur père à l’islam, et
réclamaient que la religion chrétienne figure sur leurs
papiers d’identité. « Après le tabou politique et celui du
président de la République qui a chuté avec les
manifestations de Kéfaya, c’est le tabou religieux qui est
en train de s’écrouler », explique Gamal Assaad.
La mondialisation et les pressions étrangères exercées sur
l’Egypte seraient en partie responsables de cette évolution.
Mais ce n’est pas tout. Le développement des moyens de
communication, la prolifération des chaînes satellites où
toutes les questions sont librement discutées constituent
d’autres facteurs. Au milieu de ces évolutions, l’Etat se
contente pour le moment de limiter les dégâts.
Sabah
Sabet
Dina Zakareya