Justice. Les milieux
littéraires se mobilisent pour soutenir le poète Ahmed Abdel-Moeti
Hégazi, condamné dans une affaire de diffamation.
La liberté d’expression en question
Une
première ! Les meubles du poète et écrivain Ahmed Abdel-Moeti
Hégazi ont été placés sous
séquestre à l’issue d’un verdict définitif de la Cour d’appel du Caire. Accusé
de diffamation contre le penseur islamique cheikh Youssef Al-Badri,
Hégazi devait verser 20 000 L.E. de dommages et
intérêts, une somme qu’il refuse de payer. Selon les attendus du verdict,
l’écrivain a « franchi les limites de la liberté d’expression ».
Le
procès remonte à 2003 quand, dans une série d’articles sur les groupuscules
islamistes, Hégazi les a rapprochés au parti
israélien Shass sur le plan idéologique. C’est dans
ce contexte que le nom de cheikh Al-Badri a été
mentionné.
Al-Badri s’était rendu célèbre par les
nombreuses affaires juridiques impliquant des intellectuels dans les années
1990 et dont il était l’initiateur. Son nom est surtout lié aux affaires de la
« Hisba », une notion de la charia exigeant la
séparation des deux époux dans le cas d’apostasie de l’un d’eux.
Pour
sa part, Hégazi refuse de payer l’amende, ne se
reconnaissant pas coupable. Le tribunal a donc décidé, le 8 août, de mettre
sous séquestre les meubles de sa maison. « Je refuse absolument d’utiliser
cette crise pour ramasser de l’argent. J’apprécie les propositions des amis,
mais je préfère vendre les meubles, bien qu’ils appartiennent à ma femme », a
déclaré Hégazi, qui déplore « les embûches plantées
sur le chemin de la liberté ».
L’affaire
a été l’occasion d’une manifestation de solidarité avec l’écrivain Hégazi, non seulement de la part de ses proches et amis,
mais également de la part de plusieurs organisations de défense des droits de
l’homme. L’Union des écrivains a notamment publié un communiqué
exprimant « un vif souci pour la liberté d’expression » et appelant à favoriser
le débat sur le recours à la justice. Le communiqué présente aussi une analyse
des vieux éditoriaux de Hégazi. L’Union pense que
l’éditorial de Hégazi s’est contenté d’exprimer
l’opinion de l’écrivain. De même, elle a demandé à favoriser le dialogue au
lieu d’aller devant les tribunaux.
Le
Syndicat des journalistes a, pour sa part, annoncé, par la voix de son
secrétaire général, Yéhia Qallache,
une concertation avec la défense de Hégazi dans « la
recherche d’une issue juridique ».
« La
question n’a rien à voir avec la liberté d’expression, il s’agit de propos
clairement diffamatoires », se défend un porte-parole de cheikh Al-Badri. « Comment peut-on comparer quelqu’un aux
extrémistes du parti Shass qui incendient les
kiosques et les stations d’autobus », s’indigne-t-il. Les intellectuels, de
leur côté, regrettent que les limites soient aussi floues entre la liberté
d’expression et la diffamation.
« Là
où la démocratie est absente, le débat meurt, ainsi toute personne qui exprime
un avis contraire peut être prise pour un diffamateur », affirme le poète Gamal Bekhit. « La ligne séparant
la diffamation de la liberté de pensée se définit en fonction de l’atmosphère
politique et intellectuelle », acquiesce Salah Issa, rédacteur en chef du
mensuel Al-Qahira. Issa accuse cheikh Al-Badri d’être un « professionnel du procès », rappelant
qu’il a naguère poursuivi en justice les professeurs Nasr
Hamed Abou-Zeid et Soad Saleh, ainsi que le cinéaste Youssef Chahine.
Ola Hamdi