Afghanistan-Pakistan.
Pour la première fois dans l’histoire des deux pays, de
hauts responsables tribaux des deux côtés de la frontière se
sont réunis pour contrer l’ascension des Talibans. Un
premier pas qui doit être suivi d’autres.
Alliance contre les Talibans
La résurgence des Talibans et leurs attaques meurtrières des
deux côtés de la frontière pakistano-afghane ont changé la
donne. Aux relations tendues, justement en raison de la
menace des étudiants en religion, les deux pays ont décidé,
pour la première fois de leur histoire, de lutter coude à
coude pour assurer la stabilité régionale face aux Talibans
et leurs alliés d’Al-Qaëda. C’est ainsi qu’une loya jirga de
la paix, composée de 700 chefs de tribus et religieux
pakistanais et afghans, a clôturé dimanche dernier quatre
jours de travaux à Kaboul, en présence du président afghan,
Hamid Karzaï, et de son homologue pakistanais, Pervez
Musharraf, qui avait tenu à assister à la session de
clôture, bien qu’il ait boudé la session inaugurale,
invoquant des engagements dans son pays. L’objectif de la
réunion était de contrer l’ascension talibane.
S’exprimant en clôture de ce conseil de la paix, le
président Musharraf a fustigé le fondamentalisme religieux
des Talibans qui, selon lui, a empêché les négociations
entre les deux pays d’aller de l’avant. « Les deux pays sont
confrontés à une forme particulièrement sombre de
terrorisme. Si nous luttons ensemble, si nous arrêtons de
nous accuser, je n’ai aucun doute que nous réussirons à
parvenir à la paix et à la stabilité dans la région », a dit
le président. Prenant la parole de son homologue, le
président afghan a, de son côté, affirmé que son pays «
accordera sans le moindre doute sa confiance au Pakistan,
pays frère et ami ». Aux yeux des deux dirigeants, seule une
telle alliance peut vaincre les militants fondamentalistes,
dont les attaques ont encore été à l’origine de la mort de
29 personnes en Afghanistan depuis samedi.
Les participants ont unanimement déclaré que les
gouvernements et peuples des deux pays « n’autoriseront pas
de sanctuaires, d’entraînement et de centres pour les
terroristes dans leur pays ». Une promesse difficile à tenir
puisque les dignitaires des zones frontalières
pakistanaises, spécifiquement visées par cette déclaration,
ont boycotté la réunion. Il s’agit des représentants du
Waziristan Nord et Sud où se sont repliés, selon Washington
et Kaboul, les Talibans. Les participants ont aussi annoncé
la création de commissions mixtes afin de suivre l’évolution
de la situation, de préparer une prochaine jirga et surtout
de poursuivre la « réconciliation avec l’opposition », à
savoir ramener dans la légalité en Afghanistan les Talibans
repentis et poursuivre un processus similaire avec les
fondamentalistes au Pakistan. Enfin, les dignitaires ont
évoqué les liens du terrorisme et de l’opium qui le finance.
Ils ont appelé Kaboul et Islamabad à une « guerre tous
azimuts » contre sa culture qui devrait atteindre un record
cette année, selon l’Onu, avec plus de 6 000 tonnes
produites. Ils ont cependant rappelé que les deux
gouvernements, avec le soutien de la communauté
internationale, devraient créer des infrastructures et
projets sociaux et économiques dans les zones affectées par
l’éradication de la drogue.
Réagissant aux résultats de la réunion, un porte-parole des
Talibans, Zabihullah Mujahid, a qualifié, dimanche, cette
loya jirga de « réunion américaine par procuration » ou de «
show américain » : « Les décisions prises durant cette jirga
n’offriront aucun bénéfice aux deux pays. Elles n’aboutiront
à rien », a-t-il lancé. En effet, l’idée de cette jirga
avait germé voilà un an lors d’un sommet tripartite entre
les présidents américain, George Bush, pakistanais, Pervez
Musharraf, et afghan, Hamid Karzaï, en septembre dernier, à
la Maison Blanche.
Deux accrocs
Selon les analystes, deux grandes faiblesses ont pesé sur
cette loya jirga de la paix et l’ont rendue plus ou moins
stérile. La première en est l’absence du président Musharraf,
qui n’a assisté qu’à la session de clôture. « Déjà, son
absence a constitué un grand revers pour la réunion. Mais,
cette absence délibérée était premièrement mue par des
raisons sécuritaires : les Talibans pouvaient bien
l’attaquer à Kaboul. Plus important encore, cette absence
est un message politique au président américain pour
exprimer son mécontentement après les critiques et menaces
accusant Musharraf de relâche dans la lutte contre le
terrorisme. Mais, en fin de compte, il a dû assister pour
prouver à la communauté internationale et surtout à son
homologue afghan qu’il est — cœur et âme — avec lui contre
les Talibans », analyse l’expert politique Mohamad Farahat.
Plus important : l’absence de 70 représentants tribaux et
religieux pakistanais des zones frontalières du Waziristan
Nord et Sud, ainsi que des députés d’un parti radical
pro-taliban qui considèrent que la jirga n’a aucune chance
d’aboutir en l’absence des Talibans. « La paix est
impossible sans leur participation », a estimé un chef
tribal pakistanais, Malik Asghar, dénonçant l’accroissement
des opérations militaires de l’armée pakistanaise dans leurs
provinces. « Les délégués envoyés par Islamabad ne sont pas
représentatifs, ce sont surtout des pro-gouvernementaux. Si
les Talibans ne sont pas invités, à quoi cela sert-il ? La
jirga est un débat entre deux parties adverses », critique
un analyste de Peshawar, une ville du nord-ouest du
Pakistan.
Expliquant les motifs de l’absence des Talibans, Mohamad
Farahat indique que les Etats-Unis se sont toujours opposés
à la participation des Talibans à de telles réunions car, à
leurs yeux, c’est un mouvement terroriste avec qui il ne
faut jamais dialoguer. « Et puis, jamais les revendications
talibanes ne seraient acceptées car la première en serait
l’évacuation des forces étrangères du pays et la libération
de tous leurs otages », estime M. Farahat.
Traduisant cet état d’esprit, un membre d’un parti
nationaliste pachtoune pakistanais a estimé à la suite de la
réunion : « Déjà, nous n’attendions rien de concret de cette
jirga, mais elle a le mérite d’être un premier pas sur le
chemin de la paix. Les contacts entre les deux côtés a
permis de dissiper les malentendus, de faire des
propositions. C’est un signe très positif pour l’avenir », a
conclu le responsable.
Maha
Al-Cherbini