Cinéma.
Sorti cette semaine en France, Cartouches gauloises, de
Mehdi Charef, relance le débat sur la colonisation française
du Maghreb.
Le droit à la chronique historique
Quelques
mois après sa projection controversée au Festival de Cannes,
le dernier long métrage du Français d’origine algérienne
Mehdi Charef suscite des avis partagés au lendemain de sa
sortie dans les salles françaises.
Après Au Pays des Juliets et Le Thé au Harem d’Archimède,
Charef continue de décanter sa passion pour son Algérie
natale. Avec son dernier opus, Cartouches gauloises, il
installe son objectif dans l’enfance.
L’histoire du film se déroule en 1962, pendant le dernier
printemps de la guerre d’Algérie, à l’heure où sonne
l’indépendance. De prime abord, le titre, qui cingle comme
une rafale de balles ôtant la vie des Algériens, pris sous
le feu et la folie meurtrière des soldats français
d’Algérie, ne laisse pas indifférent.
Autour de Ali, protagoniste du film et vendeur de journaux
de 11 ans, dont le père a rejoint la résistance clandestine,
son meilleur ami Nico, dont le monde vacille. L’un est
arabe, l’autre pied-noir, tout les oppose donc dans ce monde
colonial clivé. Au moment où Les Français réintègrent leur
pays, les attentats se multiplient. Nico doit partir et tout
s’effondre autour d’eux, mais rien ne pourra cependant leur
voler leur enfance.
A travers une vision d’enfant, le cinéaste nous prend la
main et tente de montrer ce qu’il a lui-même vécu et ce qui
relève parfois de l’indicible. Comme un conteur, Ali
déambule dans la ville, faisant sa besogne et vivant ce qui
sera écrit le lendemain dans le journal qu’il distribue. Le
jeune acteur nous révèle sous le sourire un monde qui
s’ébroue de souffrances et de plaies béantes d’un peuple qui
se faisait exécuter à chaque coin de rue. Mais également sa
joie de vivre et son courage.
Pleine de charme, cette œuvre autobiographique nous plonge
dans les souvenirs d’un cinéaste qui aborde des thèmes
difficiles avec la plus grande délicatesse. « Dans le film,
je présente d’autres aventures qui me permettent peut-être
de ne pas trop remuer certains coins sombres de ma mémoire
et de ne pas toucher aux cicatrices de mon enfance », a-t-il
souligné, après la projection du film à Cannes. Et
d’expliquer : « Quand on est enfant, on voit des larmes. On
voit les gens qui pleurent, mais on ne sait pas pourquoi ils
pleurent. Après on se pose la question, on veut savoir
pourquoi cet enfant pleure et on apprend petit à petit qu’il
s’est sauvé, que sa famille a fui et qu’il a failli mourir.
Des détails apparaissent sur les vies de tous, Français et
Algériens ».
Ces détails forment donc une mosaïque, un patchwork de
souvenirs un peu décousu dont le fil serait cette déchirure
que Mehdi Charef met en scène pour conjurer ses vieux
démons. Né en Algérie et arrivé en France à l’âge de dix
ans, Mehdi Charef travaille à l’usine avant de devenir
écrivain puis réalisateur. Sur les conseils de Costa-Gavras,
il adapte à l’écran son roman, Le Thé au Harem d’Archimède,
qui remporte un César et le Prix Jean Vigo. Mais le voilà
avec Cartouches gauloises, de retour sur les lieux de
l’enfance et de la mémoire de la guerre d’Algérie chargée de
traumatismes.
Douceur et dureté
La mise en scène transcrit à la fois la douceur et la dureté
d’un quotidien improbable. Toutefois, le lyrisme est de
mise, notamment dans les séquences se déroulant dans la
cabine de projection ou sous le pont où se retrouve le
groupe d’amis. Charef met un point d’honneur à brosser le
portrait d’une Algérie à l’équilibre branlant mais pleine
d’espoir. Seul le dernier plan du film, où Ali courant vers
le lointain, crie « Papa ! Papa ! », permet de prononcer le
vœu le plus cher des Algériens d’indépendance, de liberté,
et ouvre l’espace filmique dans lequel le spectateur ému
adopte l’élan émancipé de l’enfant. Cependant, produit avec
le soutien du ministère de la Culture algérien, le film,
dont la visée était de confronter les différentes facettes
de l’Histoire, n’a pas fait l’unanimité à Alger. Chez Charef,
on ne peut s’empêcher de relever une ambivalence
sentimentale et idéologique.
D’un côté, il compte les morts dans les rangs algériens et
relève l’arrogance des colons se vautrant dans une vie
d’aisance. D’un autre côté, il pose un regard critique sur
la conduite de certains de ses compatriotes, qui ont rasé
les têtes de femmes collaboratrices au moment de la
libération.
S’il fait la part belle à la cause algérienne, Charef ne
cache pas une compassion pour les Français qui ont dû fuir
un territoire qu’ils occupaient, certes, mais où il vivaient
également. Il les voit non comme de simples coloniaux, mais
de véritables enfants du pays. A titre d’exemple, un chef de
gare qui, muté à Sarcelles, est persuadé de ne jamais y voir
un Arabe ou un juif, ainsi que Rachel, la voisine juive qui
préfère rester dans un pays qui est aussi le sien. Une
galerie de personnages étonnants et qui sonnent vrais afin
de témoigner d’une histoire tumultueuse et conflictuelle qui
lie l’Algérie à la France. Cartouches gauloises trouve sa
noblesse dans ce pas franchi vers la nouvelle rédaction
d’une page de l’Histoire que le cinéma français a bien
souvent arrachée.
Yasser Moheb