Patrimoine.
La designer et joaillière Azza
Fahmi se présente en
auteure et ethnographe dans un
livre-catalogue, faisant
l’inventaire des styles de bijoux égyptiens.
Parures de chez nous
Peut-on
tracer une carte de l’Egypte avec les bijoux comme point
d’ancrage ? L’aventure semble être tentante, et la
bijoutière-joaillière
Azza Fahmi
s’est avérée fin prête. Son livre impressionnant, aussi bien
par ses images que par sa riche documentation, met en avant
l’histoire des bijoux égyptiens, notamment vers la fin du
dix-neuvième siècle et le début du vingtième. Cela dit long
sur la vie des habitants peuplant le nord et le sud du pays,
leurs us et coutumes s’y reflétant machinalement.
Il est très difficile de différencier le style
chaabi (ou populaire des villes)
du style paysan, du point de vue formes et designs. Les
bijoux du désert sont souvent plus simples, car l’on accorde
le plus grand intérêt aux broderies des voiles. Les
Siwis portent des bagues à tous
les doigts sauf à l’index. Et les Nubiens sont très
influencés par les cultures chrétienne et byzantine. C’est
en sillonnant le pays que Azza
Fahmi a acquis ses informations
sur le champ, comme elle a appris son métier sur le tas
avec, entre autres, les maîtres orfèvres du quartier de Khan
Al-Khalili. D’abord, l’auteure
commence par raconter sa passion pour la joaillerie grâce à
la découverte d’un bouquin de Klement
Benda sur les bijoux traditionnels du Moyen Age, en 1969, au
Salon international du livre. Diplômée des beaux-arts en
1965, elle s’ennuyait au ministère de l’Information où elle
passait son temps à réaliser des couvertures pour les
publications politiques ! Ce sont ses visites aux ateliers
du Khan qui pimenteraient sa vie, lui donnant la chance
aujourd’hui de tenir des propos historiques sur l’hiérarchie
au sein de la corporation des bijoutiers.
Titre de maître
Ayant
fréquenté ces ouvriers de près, elle précise qu’à partir de
l’époque ottomane, l’apprenti de
8 à 10 ans était entièrement pris en charge par un patron
pendant sept ans environ jusqu’à atteindre le rang de
arrif (connaisseur). Ensuite, il
lui fallait cinq autres années pour devenir un
ouvrier-junior. Surveillé
directement par le chef-orfèvre
pendant deux ans supplémentaires, il finissait par acquérir
le titre de maître, à son tour. « Il était promu lors d’une
cérémonie spéciale, appelée la cérémonie de la ceinture. Car
il recevait une ceinture, lui provenant de son patron, pour
témoigner que désormais il connaissait les secrets du métier
», souligne Fahmi, qui ne manque
pas de mentionner la petite histoire de chacun des
maîtres-orfèvres qu’elle a
croisés ou dont elle a entendu parler.
Hagg Mekkawi son
initiateur et maître du domloj
(bracelet de poignet), Hagg
Awad Gasser le spécialiste des
bijoux nubiens à Abdine,
Gab Gab
le créateur de toutes les pièces authentiques de Siwa, mort
en 1968 … Autant de connaisseurs qui semblent venir d’un
autre monde dont elle détient les secrets, bien qu’elle ait
parachevé ses études en Angleterre et s’en est éloignée
pendant un bout de temps. « J’ai découvert que toutes ces
pièces bédouines, paysannes ou nubiennes qui me fascinaient
étaient confectionnées au Caire, à Alexandrie ou dans
d’autres grandes villes », dit-elle. La centralisation
marque la fabrication des bijoux aussi bien que le champ
politique !
Selon les chiffres du Conseil mondial de l’or, datant de
l’an 2001, l’Egypte consomme annuellement 120 tonnes d’or
pur de 24 carats, dont 70 % servent à produire des bijoux
pour les classes paysanne et populaire. Celles-ci ont
toujours considéré l’or comme un bon moyen d’épargne, contre
les revers de fortune. Pour sauver la face, les femmes
échangent gourmettes et bracelets en or contre d’autres en
toc, couverts d’une fine couche dorée, «
dahab
qichra ». Al-Gamal et
Al-Samaka en étaient les
principales maisons productrices, fondées par des juifs vers
1912. « Elles avaient plus de 16 branches en Egypte et ont
été vendues en 1957 lorsque les propriétaires juifs sont
partis. Vers 1989, la compagnie a
réémergé sous le seul nom d’Al-Gamal
et s’est convertie grosso modo aux bijoux en or, tentant
quand même de conserver son image de marque », ajoute l’auteure
dont le travail de designer l’a plongée dans l’ethnographie.
Elle n’est pas restée enfermée dans sa classe, mais a connu
des Bajas qui se proclament de
la lignée des pharaons et des Rachaydas
qui disent être les descendants du calife
Abasside Haroun
Al-Rachid ! (tribus
de la frontière égypto-soudanaise).
Sa collection de bijoux anciens compte des pièces auxquelles
l’on attribue des pouvoirs guérisseurs, des pendentifs
portant la caricature du roi Farouq
(dernier roi d’Egypte) ou des bracelets vendus en
Basse-Egypte sous le nom du
khédive Abbass
Kamel !.
Dalia
Chams