Excision.
A Maghagha, village qui a vu la mort il y a deux semaines de
Bodour lors d’une opération d’excision, les habitants
continuent à croire dur comme fer que la pratique est une
obligation. De quoi remettre en question toutes les
stratégies de lutte contre ce phénomène coriace. Reportage.
A quand la fin des mutilations
A
quelques kilomètres de la gare centrale de Maghagha, en
passant par la place où se dresse la statue du célèbre
écrivain des Lumières Taha Hussein, se trouve le village de
Chahatine, où habite la famille de Bodour.
De petites filles de 10 à 14 ans font le va-et-vient
partout. Elles discutent, rigolent ou portent quelques
articles à vendre au marché qui se trouve à proximité.
Certaines sont déjà excisées tandis que d’autres attendent
toujours le bistouri du médecin ou la lame de la sage-femme.
Un sort qu’elles ne pourront jamais éviter, et elles le
savent bien. Car elles sont conscientes que dans leur
village natal, comme dans beaucoup de régions rurales en
Egypte, la chasteté de la fille, donc l’honneur de la
famille, est liée à cette partie de leur corps qui doit être
excisée (ablation du clitoris ou d’une partie des petites
lèvres qui forment le capuchon clitoridien).
Et même si les expériences pénibles marquent ces jeunes
filles à vie, qui ont du mal à oublier les douleurs
indescriptibles et les effets secondaires, la tradition de
refiler le couteau de mère en fille reste une obligation
sociale inévitable. Des convictions ancrées depuis des
milliers d’années consistent à tuer dans l’œuf le désir
sexuel chez la jeune fille de peur qu’elle ne se laisse
tenter, car le but de la vie de toutes ces jeunes filles est
de trouver un mari. Et pour cela, il faut qu’elle reste
chaste et vierge jusqu’au mariage.
Bodour,
13 ans, était l’une de ces petites filles qui couraient et
jouaient dans les ruelles du village, belle comme un ange et
toujours gaie, elle était également une excellente élève à
l’école et durant les congés, elle aidait sa mère en vendant
du kochari au marché.
Bodour est la plus jeune des quatre filles de Zeinab qui
travaille dans une unité sanitaire à Maghagha. Veuve depuis
douze ans, elle se préoccupe beaucoup de l’avenir de ses
filles, qui n’est, pour elle, autre qu’un bon mariage. Il y
a deux semaines, Zeinab a donc décidé que le corps de sa
fille commençait à se transformer et que sa benjamine allait
bientôt devenir femme. Bodour devait donc être excisée. Ses
trois sœurs l’ont été avant elle. Il n’y a pas de questions
à se poser, c’est la tradition, la fille donc doit passer
par là. La seule précaution que Zeinab prendra, c’est de
l’emmener faire cette opération chez un médecin et non chez
la daya ou la sage-femme traditionnelle.
Le jour J
Ce jour-là, Bodour était au comble de sa joie car elle a
appris la nouvelle de sa réussite avec excellence à la fin
du cycle primaire. La veille, comme pour la récompenser, sa
mère, sa sœur aînée et sa voisine Charbate lui ont annoncé
qu’elle devait se faire exciser. Bodour passait en classe
supérieure et devenait femme. Elle savait que comme toutes
ses amies d’école, elle allait devoir passer par cela, faute
de quoi elle porterait la honte en elle, tout le restant de
sa vie. Cependant, elle ne savait certainement pas que les
conséquences seraient fatales.
Sur la route, la tante Charbate dit à Bodour qu’elle sera
excisée une fois, et son mari, à son tour, l’exciserait une
autre fois. La petite fille, qui ne connaissait pas le vrai
sens des mots, répond spontanément qu’elle ne veut pas
souffrir deux fois, et qu’une fois suffit. Et comme si le
destin a voulu que son vœu se réalise, Bodour ne sera
excisée qu’une seule fois. L’excision de Bodour s’est
transformée en une vraie tragédie. Bodour est décédée lors
de l’opération.
Zeinab, la mère vêtue de noir, est installée dans sa modeste
maison entourée de ses voisins. Elle ne cesse de raconter
l’histoire de sa fille à toute personne qui vient la voir. «
La gynécologue qui a déjà excisé ma fille Amani il y a 4
ans, m’a demandé de lui acheter des injections d’anesthésie,
un bistouri et d’autres médicaments. Quelques minutes après
l’anesthésie, le visage de Bodour avait changé de couleur »,
se souvient la femme. Et Charbate poursuit qu’elle a supplié
la gynécologue de réveiller Bodour, mais c’était trop tard.
Elle poursuivait son opération d’excision tout en répétant
qu’elle la réveillerait après avoir terminé. Mais en fait,
la petite était déjà morte et le médecin ne semblait pas
s’en être aperçue. Ensuite, toutes les tentatives de la
gynécologue et de son mari, également médecin, ont échoué.
Une affaire qui a fait tabac, surtout après l’intervention
de la police. Et même si les événements se sont vite succédé
jusqu’à ce que le procès devienne une affaire d’opinion
publique, les habitants de Maghagha, eux, semblent voir les
choses différemment.
Réaction à Maghagha
A l’exception de la mère de Bodour et Charbate, qui ont été
profondément choquées par la mort soudaine de la petite
fille, beaucoup pensent que la mort de Bodour n’est qu’une
erreur médicale, comme une autre et que le fait même
d’exciser n’est pas la cause de la mort. Oum Amr, mère de
trois filles, assure qu’elle exciserait ses filles car ce
serait une honte de ne pas le faire. « Une fille qui n’est
pas excisée risquerait de ne pas se marier. Nous sommes des
Egyptiens qui avons des traditions et des coutumes, nous ne
pouvons pas vivre à l’européenne », rétorque la jeune femme
tout en ajoutant que la mort de Bodour n’est qu’une affaire
de destin et résulte d’une erreur médicale. « Nos filles
sont excisées et continueront de l’être », dit-elle.
Pourtant, selon des habitants de Maghagha, Bodour n’est pas
la première petite fille à mourir durant cette intervention.
« D’autres filles sont mortes suite à des hémorragies mais
cela ne se sait pas de crainte que les médecins ne soient
punis et même les parents craignent d’être interrogés par la
police. Alors, tout le monde préfère adopter la politique de
l’autruche », explique Hag Ahmad, boucher.
Si la mort de Bodour a été médiatisée, c’est aussi parce
qu’elle coïncide avec la troisième conférence régionale sur
la violence contre les enfants, qui vient de s’achever au
Caire. Ce qui a fait prendre conscience à la famille de
Bodour, qui suivait cette conférence à la télé, de la
gravité de la situation. Zeinab répète même certaines
informations qu’elle a écoutées dans des émissions télé. «
Moetaz a dit à la télé que 80 % des prostituées sont
excisées. Le mufti de la République a déclaré que l’excision
est illicite. Si je l’avais su avant, peut-être que je ne
l’aurais pas emmenée se faire mutiler », regrette Zeinab.
Dans un rassemblement habituel dans la maison de cette
dernière, Abdel-Fattah, un des voisins qui a déjà excisé ses
filles, semble ne pas prendre les paroles de Zeinab au
sérieux et rétorque que les hommes de religion n’ont pas
tranché définitivement. « Ils disent que c’est licite dans
les cas déterminés par les médecins. Il faut donc les
consulter », dit-il tout en ajoutant qu’aujourd’hui les gens
ont recours, de plus en plus, aux médecins au lieu de la
sage-femme et des infirmiers. « Il faut laisser la chose aux
médecins », conclut-il. C’est ce qu’on appelle, comme
l’explique Magda Naguib, présidente de l’ONG Al-Haya
al-afdal (la meilleure vie) qui lutte contre l’excision dans
d’autres villages dans le gouvernorat de Minya, «
médecinaliser » le phénomène. C’est-à-dire le rendre aux
médecins. « Et bien qu’un décret ministériel ait été
promulgué en 1996 interdisant à tout médecin de pratiquer
l’excision, le business semble gagner du terrain parmi les
médecins de campagne, qui exploitent le manque de conscience
et le poids des traditions qui lient l’excision à l’honneur,
à la chasteté et à la propreté pour se permettre de se faire
beaucoup d’argent », explique-t-elle tout en ajoutant que
malgré tous les efforts déployés par les ONG pour expliquer
aux villageois que la chasteté de la famille dépend de son
éducation, le phénomène persiste.
Rien n’y fait
Et
c’est le cas à Maghagha où des cliniques de gynécologues
poussent comme des champignons. Les médecins, surtout les
femmes, accueillent une cinquantaine de filles par jour qui
font la queue avec un de leurs parents pour subir cette
mutilation. Et la saison la plus prospère est la fin des
mois de l’hégire. Selon les traditions, la fille peut ainsi
accueillir le hilal (croissant de lune) du nouveau mois
pure, mûre et raisonnable. Chaque fille est mutilée contre
une somme de 50 L.E. Et bien que la clinique de la
gynécologue qui a excisé Bodour ait été fermée par la
police, une autre gynécologue réputée continue à pratiquer
des opérations à quelques mètres uniquement.
Une clinique qui, à première vue, manque d’hygiène et
d’équipements médicaux. Et c’est le médecin qui s’occupe de
tout, y compris l’anesthésie. Trois autres voisines de
Bodour ont été excisées après sa mort, d’autres mères ont
retardé un peu l’opération, en attendant de faire un bon
choix de médecins ou même d’une sage-femme. Mais personne ne
semble avoir annulé l’idée d’exciser sa fille : « la
sage-femme le faisait plus simplement que de nos jours, avec
une simple anesthésie locale », explique une des femmes
âgées de Maghagha.
En fait, le décret ministériel de l’année 1996 a donné la
chance aux médecins de l’exploiter en stipulant que
l’interdiction peut avoir des exceptions en cas d’urgence,
selon l’avis des médecins. « Une exception qui est devenue
monnaie courante dans les bourgs et villages du coin. Et
même si les médecins savent que cette opération est non
seulement nuisible, mais peut également être fatale, ils
continuent et font du profit », explique Fardos Al-Bahnassi,
activiste et membre de plusieurs ONG.
Azza Soliman, présidente du Centre des questions de la femme
qui a fait plusieurs campagnes de sensibilisation contre
l’excision surtout dans le gouvernorat de Minya s’interroge
: Combien de médecins ont-ils été sanctionnés à cause des
opérations d’excision ?
Obstacles et traditions
Des obstacles qui s’ajoutent aux traditions ancrées et qui
s’opposent aux campagnes de lutte contre cette pratique
comme le dit Al-Bahnassi.« Les hommes de religion aussi,
notamment dans les zones rurales, ne sont pas clairs. Un
parmi eux a répondu que l’excision est comme la barbe, tu as
le choix de la laisser ou de la raser, c’est de la
tradition. Il a même osé comparer une mutilation du corps
d’un être humain à une barbe qui peut pousser après un
certain temps », s’indigne Al-Bahnassi tout en ajoutant que
le fait de juger une fille dès son enfance comme une future
dévergondée qui doit être maîtrisée est comme si l’on
coupait la main d’un enfant de peur qu’il ne devienne
voleur. Où est la logique ?
Des arguments qui ne semblent pas toucher les habitants de
Maghagha où presque toutes les familles excisent leurs
filles. Et même si une minorité ne l’a pas fait, elle le
cache : « J’avais peur de perdre ma fille, alors j’ai
préféré ne pas l’exciser », dit une femme à voix basse, de
peur que sa fille soit mal vue. Après la mort de Bodour, et
les rumeurs qui courent selon lesquelles une loi punit
sévèrement la pratique de l’excision conformément à la
décision du ministre de la Santé Hatem Al-Gabali,
interdisant définitivement l’excision en Egypte, certaines
familles disent cependant qu’elles penseront avant de le
faire. Une certaine prise de conscience, quand même, comme
l’explique Mona Amin, chef du département de l’excision au
Conseil national de la maternité et de l’enfance. Elle
assure que l’affaire de Bodour a été bien exploitée dans
beaucoup de zones rurales, réputées pour l’excision. Des
hommes de religion essayent de lutter contre le phénomène et
des avocats ont commencé à réaliser qu’ils peuvent intenter
des procès. Cependant, il faut, selon elle, contrôler plus
sévèrement le corps médical. « Qui peut permettre à un
médecin d’anesthésier une fille dont le corps est sain et
sauf ? », s’indigne Mona Amin tout en ajoutant qu’après
toutes ces réalités dévoilées et tous ces risques, « si une
mère a la conscience en paix d’emmener, elle-même, sa fille
à la mort pour répondre à une certaine tradition, cela veut
dire que nous avons un vrai problème de culture sociale »
ajoute-t-elle tout en s’interrogeant s’il faudrait avoir une
Bodour dans chaque famille pour mettre fin à cette pratique
abominable ?
Bien que des campagnes de lutte puissent avoir certaines
réussites comme c’est le cas dans les villages de l’est de
Minya, où le taux a baissé de 1 500 filles excisées en 2004
à 137 en 2007, le chemin semble être long et épineux, selon
Magda Naguib. Pauvreté, ignorance et tradition, un trio
contre lequel il faut lutter pour enrayer cette tradition.
Et à Maghagha, comme dans d’autres milieux ruraux, le
phénomène a besoin de plus d’un décret ministériel pour
mettre fin à cette pratique. Et même la mort de Bodour n’a
pas suffi à convaincre les villageois qui pensent que tout
simplement son heure a sonné.
Peut-être qu’une loi sanctionnant les parents pourrait être
efficace comme le dit Charbate qui a été traumatisée par la
vision de Bodour perdant la vie sous ses yeux.
Doaa
Khalifa