Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | A quand la fin des mutilations 
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 4 au 10 Juillet 2007, numéro 669

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Nulle part ailleurs

Excision. A Maghagha, village qui a vu la mort il y a deux semaines de Bodour lors d’une opération d’excision, les habitants continuent à croire dur comme fer que la pratique est une obligation. De quoi remettre en question toutes les stratégies de lutte contre ce phénomène coriace. Reportage.  

A quand la fin des mutilations  

A quelques kilomètres de la gare centrale de Maghagha, en passant par la place où se dresse la statue du célèbre écrivain des Lumières Taha Hussein, se trouve le village de Chahatine, où habite la famille de Bodour.

De petites filles de 10 à 14 ans font le va-et-vient partout. Elles discutent, rigolent ou portent quelques articles à vendre au marché qui se trouve à proximité. Certaines sont déjà excisées tandis que d’autres attendent toujours le bistouri du médecin ou la lame de la sage-femme. Un sort qu’elles ne pourront jamais éviter, et elles le savent bien. Car elles sont conscientes que dans leur village natal, comme dans beaucoup de régions rurales en Egypte, la chasteté de la fille, donc l’honneur de la famille, est liée à cette partie de leur corps qui doit être excisée (ablation du clitoris ou d’une partie des petites lèvres qui forment le capuchon clitoridien).

Et même si les expériences pénibles marquent ces jeunes filles à vie, qui ont du mal à oublier les douleurs indescriptibles et les effets secondaires, la tradition de refiler le couteau de mère en fille reste une obligation sociale inévitable. Des convictions ancrées depuis des milliers d’années consistent à tuer dans l’œuf le désir sexuel chez la jeune fille de peur qu’elle ne se laisse tenter, car le but de la vie de toutes ces jeunes filles est de trouver un mari. Et pour cela, il faut qu’elle reste chaste et vierge jusqu’au mariage.

Bodour, 13 ans, était l’une de ces petites filles qui couraient et jouaient dans les ruelles du village, belle comme un ange et toujours gaie, elle était également une excellente élève à l’école et durant les congés, elle aidait sa mère en vendant du kochari au marché.

Bodour est la plus jeune des quatre filles de Zeinab qui travaille dans une unité sanitaire à Maghagha. Veuve depuis douze ans, elle se préoccupe beaucoup de l’avenir de ses filles, qui n’est, pour elle, autre qu’un bon mariage. Il y a deux semaines, Zeinab a donc décidé que le corps de sa fille commençait à se transformer et que sa benjamine allait bientôt devenir femme. Bodour devait donc être excisée. Ses trois sœurs l’ont été avant elle. Il n’y a pas de questions à se poser, c’est la tradition, la fille donc doit passer par là. La seule précaution que Zeinab prendra, c’est de l’emmener faire cette opération chez un médecin et non chez la daya ou la sage-femme traditionnelle.

 

Le jour J

Ce jour-là, Bodour était au comble de sa joie car elle a appris la nouvelle de sa réussite avec excellence à la fin du cycle primaire. La veille, comme pour la récompenser, sa mère, sa sœur aînée et sa voisine Charbate lui ont annoncé qu’elle devait se faire exciser. Bodour passait en classe supérieure et devenait femme. Elle savait que comme toutes ses amies d’école, elle allait devoir passer par cela, faute de quoi elle porterait la honte en elle, tout le restant de sa vie. Cependant, elle ne savait certainement pas que les conséquences seraient fatales.

Sur la route, la tante Charbate dit à Bodour qu’elle sera excisée une fois, et son mari, à son tour, l’exciserait une autre fois. La petite fille, qui ne connaissait pas le vrai sens des mots, répond spontanément qu’elle ne veut pas souffrir deux fois, et qu’une fois suffit. Et comme si le destin a voulu que son vœu se réalise, Bodour ne sera excisée qu’une seule fois. L’excision de Bodour s’est transformée en une vraie tragédie. Bodour est décédée lors de l’opération.

Zeinab, la mère vêtue de noir, est installée dans sa modeste maison entourée de ses voisins. Elle ne cesse de raconter l’histoire de sa fille à toute personne qui vient la voir. « La gynécologue qui a déjà excisé ma fille Amani il y a 4 ans, m’a demandé de lui acheter des injections d’anesthésie, un bistouri et d’autres médicaments. Quelques minutes après l’anesthésie, le visage de Bodour avait changé de couleur », se souvient la femme. Et Charbate poursuit qu’elle a supplié la gynécologue de réveiller Bodour, mais c’était trop tard.

Elle poursuivait son opération d’excision tout en répétant qu’elle la réveillerait après avoir terminé. Mais en fait, la petite était déjà morte et le médecin ne semblait pas s’en être aperçue. Ensuite, toutes les tentatives de la gynécologue et de son mari, également médecin, ont échoué.

Une affaire qui a fait tabac, surtout après l’intervention de la police. Et même si les événements se sont vite succédé jusqu’à ce que le procès devienne une affaire d’opinion publique, les habitants de Maghagha, eux, semblent voir les choses différemment.

 

Réaction à Maghagha

A l’exception de la mère de Bodour et Charbate, qui ont été profondément choquées par la mort soudaine de la petite fille, beaucoup pensent que la mort de Bodour n’est qu’une erreur médicale, comme une autre et que le fait même d’exciser n’est pas la cause de la mort. Oum Amr, mère de trois filles, assure qu’elle exciserait ses filles car ce serait une honte de ne pas le faire. « Une fille qui n’est pas excisée risquerait de ne pas se marier. Nous sommes des Egyptiens qui avons des traditions et des coutumes, nous ne pouvons pas vivre à l’européenne », rétorque la jeune femme tout en ajoutant que la mort de Bodour n’est qu’une affaire de destin et résulte d’une erreur médicale. « Nos filles sont excisées et continueront de l’être », dit-elle.

Pourtant, selon des habitants de Maghagha, Bodour n’est pas la première petite fille à mourir durant cette intervention. « D’autres filles sont mortes suite à des hémorragies mais cela ne se sait pas de crainte que les médecins ne soient punis et même les parents craignent d’être interrogés par la police. Alors, tout le monde préfère adopter la politique de l’autruche », explique Hag Ahmad, boucher.

Si la mort de Bodour a été médiatisée, c’est aussi parce qu’elle coïncide avec la troisième conférence régionale sur la violence contre les enfants, qui vient de s’achever au Caire. Ce qui a fait prendre conscience à la famille de Bodour, qui suivait cette conférence à la télé, de la gravité de la situation. Zeinab répète même certaines informations qu’elle a écoutées dans des émissions télé. « Moetaz a dit à la télé que 80 % des prostituées sont excisées. Le mufti de la République a déclaré que l’excision est illicite. Si je l’avais su avant, peut-être que je ne l’aurais pas emmenée se faire mutiler », regrette Zeinab. Dans un rassemblement habituel dans la maison de cette dernière, Abdel-Fattah, un des voisins qui a déjà excisé ses filles, semble ne pas prendre les paroles de Zeinab au sérieux et rétorque que les hommes de religion n’ont pas tranché définitivement. « Ils disent que c’est licite dans les cas déterminés par les médecins. Il faut donc les consulter », dit-il tout en ajoutant qu’aujourd’hui les gens ont recours, de plus en plus, aux médecins au lieu de la sage-femme et des infirmiers. « Il faut laisser la chose aux médecins », conclut-il. C’est ce qu’on appelle, comme l’explique Magda Naguib, présidente de l’ONG Al-Haya al-afdal (la meilleure vie) qui lutte contre l’excision dans d’autres villages dans le gouvernorat de Minya, « médecinaliser » le phénomène. C’est-à-dire le rendre aux médecins. « Et bien qu’un décret ministériel ait été promulgué en 1996 interdisant à tout médecin de pratiquer l’excision, le business semble gagner du terrain parmi les médecins de campagne, qui exploitent le manque de conscience et le poids des traditions qui lient l’excision à l’honneur, à la chasteté et à la propreté pour se permettre de se faire beaucoup d’argent », explique-t-elle tout en ajoutant que malgré tous les efforts déployés par les ONG pour expliquer aux villageois que la chasteté de la famille dépend de son éducation, le phénomène persiste.

 

Rien n’y fait

Et c’est le cas à Maghagha où des cliniques de gynécologues poussent comme des champignons. Les médecins, surtout les femmes, accueillent une cinquantaine de filles par jour qui font la queue avec un de leurs parents pour subir cette mutilation. Et la saison la plus prospère est la fin des mois de l’hégire. Selon les traditions, la fille peut ainsi accueillir le hilal (croissant de lune) du nouveau mois pure, mûre et raisonnable. Chaque fille est mutilée contre une somme de 50 L.E. Et bien que la clinique de la gynécologue qui a excisé Bodour ait été fermée par la police, une autre gynécologue réputée continue à pratiquer des opérations à quelques mètres uniquement.

Une clinique qui, à première vue, manque d’hygiène et d’équipements médicaux. Et c’est le médecin qui s’occupe de tout, y compris l’anesthésie. Trois autres voisines de Bodour ont été excisées après sa mort, d’autres mères ont retardé un peu l’opération, en attendant de faire un bon choix de médecins ou même d’une sage-femme. Mais personne ne semble avoir annulé l’idée d’exciser sa fille : « la sage-femme le faisait plus simplement que de nos jours, avec une simple anesthésie locale », explique une des femmes âgées de Maghagha.

En fait, le décret ministériel de l’année 1996 a donné la chance aux médecins de l’exploiter en stipulant que l’interdiction peut avoir des exceptions en cas d’urgence, selon l’avis des médecins. « Une exception qui est devenue monnaie courante dans les bourgs et villages du coin. Et même si les médecins savent que cette opération est non seulement nuisible, mais peut également être fatale, ils continuent et font du profit », explique Fardos Al-Bahnassi, activiste et membre de plusieurs ONG.

Azza Soliman, présidente du Centre des questions de la femme qui a fait plusieurs campagnes de sensibilisation contre l’excision surtout dans le gouvernorat de Minya s’interroge : Combien de médecins ont-ils été sanctionnés à cause des opérations d’excision ?  

Obstacles et traditions

Des obstacles qui s’ajoutent aux traditions ancrées et qui s’opposent aux campagnes de lutte contre cette pratique comme le dit Al-Bahnassi.« Les hommes de religion aussi, notamment dans les zones rurales, ne sont pas clairs. Un parmi eux a répondu que l’excision est comme la barbe, tu as le choix de la laisser ou de la raser, c’est de la tradition. Il a même osé comparer une mutilation du corps d’un être humain à une barbe qui peut pousser après un certain temps », s’indigne Al-Bahnassi tout en ajoutant que le fait de juger une fille dès son enfance comme une future dévergondée qui doit être maîtrisée est comme si l’on coupait la main d’un enfant de peur qu’il ne devienne voleur. Où est la logique ?

Des arguments qui ne semblent pas toucher les habitants de Maghagha où presque toutes les familles excisent leurs filles. Et même si une minorité ne l’a pas fait, elle le cache : « J’avais peur de perdre ma fille, alors j’ai préféré ne pas l’exciser », dit une femme à voix basse, de peur que sa fille soit mal vue. Après la mort de Bodour, et les rumeurs qui courent selon lesquelles une loi punit sévèrement la pratique de l’excision conformément à la décision du ministre de la Santé Hatem Al-Gabali, interdisant définitivement l’excision en Egypte, certaines familles disent cependant qu’elles penseront avant de le faire. Une certaine prise de conscience, quand même, comme l’explique Mona Amin, chef du département de l’excision au Conseil national de la maternité et de l’enfance. Elle assure que l’affaire de Bodour a été bien exploitée dans beaucoup de zones rurales, réputées pour l’excision. Des hommes de religion essayent de lutter contre le phénomène et des avocats ont commencé à réaliser qu’ils peuvent intenter des procès. Cependant, il faut, selon elle, contrôler plus sévèrement le corps médical. « Qui peut permettre à un médecin d’anesthésier une fille dont le corps est sain et sauf ? », s’indigne Mona Amin tout en ajoutant qu’après toutes ces réalités dévoilées et tous ces risques, « si une mère a la conscience en paix d’emmener, elle-même, sa fille à la mort pour répondre à une certaine tradition, cela veut dire que nous avons un vrai problème de culture sociale » ajoute-t-elle tout en s’interrogeant s’il faudrait avoir une Bodour dans chaque famille pour mettre fin à cette pratique abominable ?

Bien que des campagnes de lutte puissent avoir certaines réussites comme c’est le cas dans les villages de l’est de Minya, où le taux a baissé de 1 500 filles excisées en 2004 à 137 en 2007, le chemin semble être long et épineux, selon Magda Naguib. Pauvreté, ignorance et tradition, un trio contre lequel il faut lutter pour enrayer cette tradition. Et à Maghagha, comme dans d’autres milieux ruraux, le phénomène a besoin de plus d’un décret ministériel pour mettre fin à cette pratique. Et même la mort de Bodour n’a pas suffi à convaincre les villageois qui pensent que tout simplement son heure a sonné.

Peut-être qu’une loi sanctionnant les parents pourrait être efficace comme le dit Charbate qui a été traumatisée par la vision de Bodour perdant la vie sous ses yeux.

Doaa Khalifa

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.