Hôtellerie.
Un palace magnifique de la cité méditerranéenne vient d’être
récupéré par l’Etat après un bref retour à ses propriétaires
originaux.
La saga de l’hôtel Cecil d’Alexandrie
Il
aura fallu exactement un demi-siècle pour que la famille
canado-britannique Metzger récupère ses droits sur le «
Cecil », le palace emblématique de l’Alexandrie cosmopolite.
« J’ai encore du mal à y croire, après tant d’années
d’espoirs déçus », affirme Patricia Metzger, belle-fille
d’Albert Metzger, propriétaire canadien du « Cecil »,
expulsé d’Egypte début 1957 « avec deux valises ». Au terme
d’une négociation-marathon, un accord est enfin intervenu
entre l’Etat égyptien et les héritiers de ce palace qui
compta Winston Churchill, l’écrivain Lawrence Durrell ou le
gangster Al Capone parmi ses hôtes. Patricia et son fils
John, tous deux habitant en Tanzanie, ont d’une main
récupéré l’hôtel et de l’autre l’ont revendu le week-end
passé pour une somme non précisée à la holding d’Etat pour
le tourisme, Hotac. « Une page est tournée, terriblement
émouvante : la justice l’a finalement emporté mais cela a
duré une éternité », commente Patricia, qui avait célébré en
1956, un an avant son exil forcé, ses fiançailles dans les
salons du palace. Face à la Méditerranée, l’hôtel quatre
étoiles de 86 chambres, géré depuis plus de 20 ans par le
groupe français Accor, avait été saisi au début de l’ère
nassérienne. Albert, originaire d’une famille juive
d’Alsace-Lorraine et converti au protestantisme, avait eu
une semaine pour quitter l’hôtel fondé par son père en 1929.
Toutes ses tentatives pour regagner l’Egypte, où il était
né, furent vaines. Des dizaines de milliers de «
cosmopolites » qui façonnèrent, comme lui, l’âme
d’Alexandrie furent ainsi jetés dehors, en tant qu’étrangers
ou juifs. Albert partit refaire sa vie en Tanzanie, achetant
à Dar es-Salaam un hôtel célèbre, le « New Africa », lui
aussi nationalisé à l’indépendance de ce pays d’Afrique de
l’Est en 1964. « Mon grand-père était un véritable
aventurier, un homme d’une grande force, il encaissa ce
nouveau coup avant de s’éteindre en 1971 », dit John Metzger,
40 ans, Canadien de nationalité, Tanzanien de cœur. Entamées
après la mort d’Albert, les procédures engagées par
Patricia, citoyenne britannique, et ses deux enfants,
tournèrent vite au cauchemar. En 1996, quand ils eurent gain
de cause, les jugements ne furent pas exécutés, le
gouvernement s’y opposant par crainte du précédent, arguant
que 4,5 millions de USD avaient été dépensés pour faire du «
Cecil » un hôtel de luxe. Une source proche du dossier a
précisé que la négociation, menée par des autorités
égyptiennes traînant les pieds, portait sur un prix de
cession d’environ 10 millions de USD, somme souhaitée par
les Metzger, minoré du prix prétendu des travaux de
rénovation. La superbe façade de style mauresque, conçue par
l’architecte italien Louria, n’a pas subi de modifications.
Mais le hall, son patio et ses salons ont plus que pâti des
aménagements entrepris par l’Etat. Inutile de chercher le
miroir où apparut Justine, l’héroïne du Quatuor
d’Alexandrie, le chef-d’œuvre de Lawrence Durrell, où le «
Cecil » fut justement décrit comme le lieu de tous les
rendez-vous, intimes et mondains. C’est là que s’établit le
général britannique Montgomery, vainqueur des troupes
allemandes et italiennes, lors de la bataille-clef d’Al-Alamein,
en 1942. « Nous étions effrayés, le général Rommel n’était
qu’à 110 km, et tous les soirs, je me rendais au bar du
Cecil en quête de nouvelles », se souvient Max Salama, 92
ans, le président de la minuscule communauté juive
d’Alexandrie. Pour la première fois, Patricia et John sont
venus le week-end dernier dormir au Cecil et récupérer
quelques effets personnels d’Alfred : une montre, des bottes
et des volumes reliés de cuir de l’Encyclopaedia Britannica.
Alain
Navarro(AFP)