A 50 ans passés, Abdel-Halim
Qandil, figure phare
de Kéfaya, reste un Nassérien dans l’âme. Et a lancé un
appel à rester chez soi le 23 Juillet pour protester contre
la remise en question des acquis de 1952.
Nasser comme utopie
Il n’a pas l’allure d’un tribun, plutôt celle d’un
fonctionnaire morose et pince-sans-rire, tellement figé dans
son sens du devoir, qu’il a fini par perdre tout humour. Son
devoir à lui, c’est d’empêcher l’enterrement des acquis de
Nasser, « leader arabe de la République », et de mettre un
terme à la « mainmise de la famille Moubarak » — père et
fils — sur la vie politique du pays. Dans cette quête, il
est méticuleux, systématique, cherche des preuves, construit
des argumentations. Semaine après semaine, il expose dans
ses articles les mêmes idées. Sans jamais se laisser
démonter. Même après s’être fait molester par les gros bras
du régime.
C’est sans doute tout cela, et peut-être d’autres choses
encore, qui ont fait de Abdel-Halim Qandil un orateur
singulier parmi les dirigeants nassériens. Lui n’est pas un
dompteur de foules, ni un séducteur. Plutôt que de perdre
son temps pour amadouer, louvoyer, il préfère aller droit au
but, compter sur l’intelligence de son auditoire et livrer
cartes sur table, des faits, des chiffres, des idées. Qu’il
sait articuler, lustrer. Est-ce que c’est parce qu’il est un
peu poète qu’il a le verbe aisé ? Les mots qu’il faut là où
il faut, les formulations adéquates, les transitions
élégantes ? Peut-être, mais lui en tous les cas est bien
décidé à ne pas se déclarer comme tel, ni à se laisser aller
à ses penchants. « J’ai écrit un recueil, mais je compte
bien ne jamais le publier », confie-t-il. Ce qui est sûr,
c’est que ça ne cadrerait pas tout à fait avec son image de
dirigeant nassérien, qu’il assume complètement — même s’il
avoue ne jamais s’être imaginé qu’il en arriverait là un
jour.
Dans sa famille, c’est à la médecine qu’on se destinait
plutôt. Ses six frères et sœurs se répartissent entre ceux
qui sont médecins et « ceux qui ne le sont pas ». L’une de
ses sœurs est directrice du département de pathologie à
l’hôpital de Mansoura. Pour le père, paysan simple qui a
lutté toute sa vie pour assurer à ses enfants une éducation
décente, c’était presque une question d’honneur. ça aurait
été impensable, sacrilège presque, de ne pas faire médecine.
Qandil ne discute donc pas le vœu de ses parents, entre à
l’université où il réussit brillamment, reste sage, ne
s’occupe pas de politique. Même en 1977. Il avoue ne pas
avoir participé aux journées de janvier. De l’intifada du
pain, il n’a donc pas grand-chose à raconter. Si ce n’est
une histoire qui circulait à l’université, celle de ce jeune
étudiant qui avait tenu tête à Sadate, pendant une rencontre
suivant les émeutes de 1977, et s’était revendiqué nassérien
: Hamdine Sabbahi. Sadate aurait alors demandé : « Qu’est-ce
que ça veut dire, nassérien ? ». Quelques années plus tard,
pendant sa dernière année à la faculté, Qandil rejoint Nadi
al-fikr al-nasseri (le club de la pensée nassérienne), dans
lequel Hamdine est déjà actif. Entre le populaire dirigeant
du mouvement étudiant qui se fait élire et réélire à la tête
de l’Union des étudiants, et l’étudiant sage, qui se rêve
poète et participe aux concours culturels et littéraires,
entre le dirigeant de masse et le dirigeant de l’ombre,
c’est le temps des premières rencontres. Hamdine adore les
bains de foule, les manifs, les ovations ; Qandil préfère
sans doute se retrouver devant sa feuille vide, un stylo à
la main. Immédiatement chaleureux, Hamdine cherche à séduire
son interlocuteur, ses auditeurs. Qandil est moins emporté,
plus réservé, plus carré. Pourtant, ils ont eu un parcours
assez proche, ces Nassériens de la révolte, fondateurs de
Haraket Al-Karama (le mouvement de la dignité), la scission
du Parti nassérien « père ». Tous deux fils de la campagne,
ils appartiennent à la même génération, au même courant
politique. Militent ensemble dans les organisations
nassériennes radicales formées dans l’opposition à Sadate.
Ils se retrouvent ainsi dans Taliat al-tanzim al-nasseri
(l’avant-garde de l’organisation nassérienne), organisation
clandestine qui vaut à Qandil sa première arrestation en
1980. Puis, jusqu’en 1993, dans Wihdet al-talia al-nasseriya
« watan » (unité de l’avant-garde nassérienne), dont ils
sont, ensemble, le tandem dirigeant. Hamdine numéro un,
Qandil derrière. « Hamdine était plus connu, à cause de son
rôle dans le mouvement étudiant ». Pour expliquer comment
lui est devenu nassérien, Qandil raconte une anecdote vécue
pendant une année de travail dans un dispensaire rural, dans
le Delta, près de Bilqas, à la frontière des provinces de
Daqahliya et Kafr Al-Cheikh. « Les paysans vivaient sans
eau, ni électricité. Ils devaient aller chercher de l’eau
potable très loin. Ils ne lisaient pas les journaux. Un
jour, dans une maison très pauvre, j’ai vu une photo de
Nasser accrochée au mur, une photo déchirée d’un journal.
Alors qu’ils n’avaient pas vraiment profité des mesures de
Nasser. Je me suis rendu compte que Nasser est une utopie.
Pour les pauvres en général son image véhicule l’idée de
l’égalité, la possibilité d’accéder à l’enseignement ».
Cette année de travail, une année d’internat à l’hôpital
universitaire d’Al-Sahel à Choubra, où il découvre les
signes précoces des tensions confessionnelles entre médecins
chrétiens et musulmans, ne l’a cependant toujours pas
convaincu de faire carrière dans la médecine. La mort du
père, en 1981, le « libère » alors de cet engagement
implicite, et lui permet, quelques années plus tard, de
prendre sa « première décision libre » en 1984 : il opte
pour le journalisme. C’était peut-être un compromis entre
son son premier rêve, celui de devenir savant : « Pour moi,
l’écriture était une activité parasitaire. Je rêvais de
devenir Einstein » et son second rêve, celui de devenir
poète.
Après avoir travaillé comme correspondant pour le journal
Al-Khalidj, il collabore à une revue mensuelle, Al-Mawqif
Al-Arabi. Il y est responsable d’un dossier, consacré à un
thème différent tous les mois. Quand la revue est fermée par
le gouvernement pour publication d’informations dénonçant la
politique pro-israélienne du pouvoir saoudien, Abdel-Halim
Qandil se retrouve, assez vite, sans boulot. Il écrit alors
sa colonne, Hawamich, dans Misr Al-Fatah, journal dirigé par
Moustapha Bakri (avec qui, confie-t-il, il ne s’est jamais
vraiment senti à l’aise), avant de travailler à SAED, Markaz
al-ialam al-badil (le centre des médias alternatifs), « le
lieu où ont été formés tous les journalistes proches des
cercles nassériens ».
En 1993, il participe à la constitution du Parti nassérien «
public », et aussi, bien sûr, à la constitution du nouveau
journal, Al-Arabi, où il sera d’abord responsable de la
rubrique « Opinion », puis du desk, avant de devenir son
rédacteur en chef. Sa plume, impitoyable, a alors déjà son
public. C’est dans les pages d’Al-Arabi qu’il lance sa
campagne contre « la famille régnante ». Le 18 juin 2000, il
écrit un article intitulé « Je m’oppose », dans lequel il
signifie son opposition totale au passage de pouvoir à
Bachar Al-Assad en Syrie, non sans avoir au préalable, en
bon Nassérien, réitéré son « respect à la mémoire du
président Hafez Al-Assad, mort sans avoir signé d’accord
avec Israël, ni serré la main de ses dirigeants ». Il
s’insurge contre les « escrocs des crédits et les escrocs
des partis », réitère son opposition aux fondements de la
politique sadatienne (Sadate, ce traître, 14 janvier 2001),
dit son admiration pour Hassan Nasrallah. Quand il s’agit
d’écrire franchement ce qu’il pense de telle ou telle
personnalité parmi les hommes importants du régime ou les
journalistes de la presse officielle, il ne mâche pas ses
mots, dénonce l’hypocrisie ambiante, la duplicité mielleuse
des uns, l’arrogance imbécile des autres. Ses articles vont
crescendo et accompagnent la naissance de Kéfaya, « le
mouvement égyptien pour le changement ». Mais ses papiers ne
sont pas lus seulement par le public de plus en plus large
d’Al-Arabi, mais aussi, de l’autre côté de la barrière, par
les hommes du pouvoir — qui commencent à trouver que le ton
monte trop fort.
Le 2 novembre 2004, alors qu’il rentre chez lui juste avant
l’aube, Abdel-Halim Qandil est passé à tabac par des hommes
en civil qui lui intiment « d’arrêter de parler des grands »
et l’abandonnent, dépouillé de tous ses vêtements sur
l’autoroute près du Caire. Cette date sera comme une
deuxième naissance pour Qandil. « Je ne m’imaginais pas que
ça allait déclencher ce flot ininterrompu d’appels de
solidarité et d’articles de sympathie », raconte-t-il dans
l’introduction de « Contre le président » (Merit, 2005),
compilation de ses articles publiés dans Al-Arabi (de mai
2000 à juillet 2005). Il se retrouve sollicité sur toutes
les chaînes satellites, dans tous les meetings de
protestation, dans toutes les manifestations. Il ne change
cependant rien de ses habitudes, ne perd pas sa simplicité.
« En tant que rédacteur en chef, il a toujours été cordial
avec nous, raconte Hicham Fouad, journaliste à Al-Arabi.
Mais sans vraiment nous intégrer dans la prise de décision
».
Si quelques-uns se sont précipités pour annoncer la mort de
Kéfaya, Qandil explique que ceux-là n’ont rien compris à la
nature même du mouvement. « Aucun observateur aujourd’hui ne
peut ignorer l’esprit de Kéfaya. Des centaines
d’intellectuels qui avaient peur de parler ont dit non à
Moubarak. Sans Kéfaya, il n’y aurait pas eu de mouvements
des juges — c’est Mahmoud Mekki qui l’a dit. Kéfaya a donné
un exemple à la société, a cassé la barrière de la peur.
C’est ce qui a poussé des couches entières, comme les
grévistes ouvriers ces derniers mois, à réclamer leurs
droits. Même les enseignants d’Al-Azhar, qui n’ont peut-être
pas protesté depuis l’époque d’Ahmad Orabi, se sont mis en
grève et ont obligé le gouvernement à reculer ! ». Pour lui,
Kéfaya est une « initiative » plutôt qu’une « organisation »
aux frontières et aux prérogatives bien délimitées. « Les
gens ont tort de penser que Kéfaya va faire le changement
pour le peuple égyptien. Kéfaya est comme un doigt, qui
pointe certaines vérités, qui dit que seul un mouvement de
rue, des grèves et rassemblement pacifique pourront imposer
la liberté ». Kéfaya, donc, n’est pas mort. N’attend qu’une
occasion pour reprendre le pavé de plus belle. A repris
l’appel du parti Al-Karama, et du journal du même nom, dont
Qandil est directeur de la rédaction, à rester chez soi le
23 juillet prochain. Car, argumente-t-il, comment fêter cet
événement avec un gouvernement qui piétine ses acquis tous
les jours ?.
Dina
Heshmat