Une imprimerie à grande valeur historique
Mohamed Salmawy
Un
de nos monuments importants qui remontent à très loin n’est
autre que l’Imprimerie Amiriya (officielle) de Boulaq, qui
traverse une période critique. Apparemment, des desseins
sont fomentés pour la liquider physiquement, pour bénéficier
des terrains sur lesquels elle est installée et dont le coût
s’élève à dix fois plus que celui du temps où elle a été
érigée, à l’époque de Mohamad Ali.
Le prix s’est élevé de manière drastique ces dernières
années, depuis que les aspects de la région qui l’entoure se
sont modifiés, surtout sur la corniche du Nil, avec
l’établissement de la tour Cairo Plaza, ainsi que celles du
World Trade Center, Arcadia Mall, etc. Ainsi,
notre gouvernement qui a fait renaître de ses cendres le
glorieux projet de la Bibliotheca Alexandrina, avec les
sommes considérables allouées à ce projet par de multiples
institutions gouvernementales, voudrait-il se débarrasser de
cette institution de valeur historique ? Est-il donc
raisonnable que notre gouvernement, qui prend soin de
ressusciter nos monuments antiques tombés dans l’oubli,
d’entériner un projet effectivement en vigueur ?
Il
y a quelques années, j’ai abordé le sujet de l’imprimerie
avec l’un des responsables et je fus surpris par sa réplique
faisant peu de cas de l’imprimerie qui, selon lui, est
désuète si on la compare aux technologies de pointe dans ce
domaine. Je lui ai alors rétorqué avec insistance que la
valeur de cette imprimerie provient de son statut de
monument historique. J’avais rajouté d’ailleurs, que le
progrès d’une nation se mesure en fonction de la sauvegarde
de son patrimoine. Le responsable en question confirma alors
qu’il ne s’agissait ni des Pyramides ni du Sphinx.
En effet, cette imprimerie devrait fêter un siècle et demi
d’existence. Au lieu de célébrer l’occasion, je vois que les
tentatives de dénigrement se multiplient après l’avoir mise
à la retraite en 1973.
L’imprimerie Al-Amiriya Misr Al-Mahroussa faisait partie des
projets précurseurs établis par Mohamad Ali pour établir la
nouvelle renaissance intellectuelle, culturelle,
scientifique, ainsi que l’essor de la traduction en Egypte.
Mohamad Ali s’était rendu compte du rôle vital joué par les
imprimeries durant l’expédition française en Egypte
(l’imprimerie orientale à Alexandrie, celle de l’armée
française, et enfin celle d’Ezbekiya ou l’imprimerie
Al-Ahliya) dans l’impression des tracts et des ordres
militaires, ainsi que de certains journaux politiques et
littéraires. Mohamad Ali avait donc envoyé Nicolas
Al-Massabki, d’origine syrienne, en Italie pour apprendre
l’art de l’imprimerie afin de préparer l’établissement de la
première imprimerie en Egypte.
Les travaux de construction de l’imprimerie avaient commencé
en 1821. Un dictionnaire égypto-italien a été sa première
publication. Elle a joué un rôle primordial dans
l’épanouissement de la culture égyptienne et pour sa
diffusion à l’intérieur de ces frontières. Par la suite,
elle a transcendé les frontières locales et a rayonné sur
les pays avoisinants. Elle a imprimé les ouvrages de
référence de l’histoire de l’Egypte qui ont été endommagés,
ainsi que les œuvres maîtresses de notre patrimoine comme
les Mille et une nuits ou Kalila et Demna. Le premier
objectif de l’établissement de l’imprimerie Al-Amiriya
n’était pas celui d’imprimer les ouvrages du patrimoine, ou
de diffuser la conscience culturelle et civilisationnelle,
mais d’assumer son rôle dans le soutien de l’armée
égyptienne pour assurer la facilité et rapidité dans la
transmission des ordres et des règlements administratifs et
militaires. Mohamad Ali pacha voulait que l’imprimerie
Al-Amiriya accomplisse un autre rôle non moins important,
celui de transmettre avec rapidité les règlements et les
lois propres à l’administration égyptienne. Il désirait
également organiser les règlements internes du personnel
pour faciliter leurs missions militaires et ce afin
d’assurer le lien entre les commandants de l’armée et
l’administration qui gouverne.
Mohamad Ali n’était pas convaincu de la nécessité d’avoir
recours uniquement à l’alphabet arabe. Il s’est intéressé
également à apprendre de la civilisation occidentale en
transmettant tous ses apports. Il portait également un grand
intérêt à la traduction qui devrait aller en parallèle aux
travaux de l’imprimerie, afin de tirer le maximum de profit
des différents héritages culturels.
En décidant de monter les machines de l’imprimerie, Mohamad
Ali avait donné ses ordres de consacrer de hautes
rémunérations à tous ceux qui participeraient à son
installation.
L’imprimerie de Boulaq avait poursuivi son rôle avec
grandeur depuis sa création en 1821 et quotidiennement, elle
imprimait des ordres et des communiqués royaux, des livres
et des traductions de manière continue. Ses machines ont
continué à fonctionner sans arrêt. Les couloirs de ses
petits ateliers n’ont pas cessé de confectionner les
reliures des ouvrages par les mains de gens modestes qui ont
enregistré le patrimoine de la civilisation d’une nation
reconnue à ce jour par les autres nations. A l’ombre de cet
effort persistant et de ce dur labeur, le khédive Ismaïl
pacha a fait don de l’imprimerie à Abdel-Rahmane bey Rouchdi
en 1826. Mais les héritiers de ce dernier l’ont vendue et
elle redevint à nouveau une propriété du khédive Ismaïl
pacha, avant de redevenir de nouveau une propriété de l’Etat
en 1880.
Les imprimeries Al-Amiriya ont continué à travailler sans
interruption jusqu’en 1965. A cette date, cette grande
imprimerie a été affiliée au ministère de l’Industrie. Le
président Gamal Abdel-Nasser avait établi un organisme
auquel il a donné le nom de l’organisme général des
imprimeries Al-Amiriya. Ces imprimeries ont poursuivi la
publication de la revue Al-Waqaië Al-Masriya depuis 1828 en
langue arabe et turque. En 1958, elle se transforma et eut
pour titre Le Journal officiel et Al-Waqaië devint un
supplément rattaché à cette nouvelle publication.
Par la suite, les couloirs de l’imprimerie se sont emplis de
papiers et de livres et ses murs ont vieilli. Il devint
alors indispensable de construire un nouveau bâtiment à
Imbaba sur une superficie de 35 mille mètres carrés. Il a
été équipé de technologie de pointe de l’époque et a été
inauguré en 1973.
Cependant, le rôle des deux imprimeries était
complémentaire, même si le rôle de la première avait
commencé à se rétrécir petit à petit, alors que
parallèlement celle d’Imbaba à gagner en efficacité. Parmi
ses publications, il y avait ceux de la présidence, ceux du
conseil des ministres, des ministères et de l’appareil
administratif de l’Etat. Tout le bagage du ministère de l’Education,
depuis les livres scolaires, les cahiers, sans oublier les
brochures publicitaires de l’Assemblée du peuple et du
conseil Consultatif, ainsi qu’un nombre de livres
universitaires.
L’imprimerie d’Imbaba a commencé à acquérir un rôle nouveau
à côté de sa vocation essentielle. Ce rôle est d’ordre
éducatif et institutionnel adopté par l’imprimerie de Boulaq
Misr Al-Mahroussa depuis plus d’un siècle. Elle a commencé à
initier les jeunes diplômés des écoles artistiques et
professionnelles aux arts de l’imprimerie sous la
supervision des ministères de la Main-d’œuvre et de l’Education.
Plus le rôle de l’imprimerie d’Imbaba gagnait en ampleur,
plus celui de Boulaq Misr Al-Mahroussa se rétrécissait, pour
se transformer en un refuge pour les rats et les insectes.
Ses murs et ses départements ont été divisés entre les
différents organismes et administrations. On ne retrouve
aujourd’hui que les vestiges des anciennes machines
désuètes. Les jours se sont écoulés et le patrimoine de
l’imprimerie de Boulaq reste toujours dans les mémoires
collectives. Surtout ses empreintes qui ont été apposées par
d’éminents savants tels que Réfaa Al-Tahtawi, Mohamad Abdou
et d’autres. Ce qui reste de ce patrimoine, ce sont
certaines machines rongées par la rouille et certains
ouvrages très anciens qui ont été rassemblés. Chaque lettre
et chaque publication continuent à nous raconter une
histoire glorieuse et à ancrer un itinéraire grandiose dans
les registres des imprimeries Al-Amiriya à Boulaq. Même si,
aujourd’hui, ce qui en reste n’est qu’un fantôme situé sur
la corniche du Nil.
J’appelle l’artiste Farouk Hosni à transformer cette
imprimerie historique en un musée pour l’imprimerie
égyptienne. D’autant plus qu’elle représente et relate les
péripéties politiques, sociales et culturelles d’un siècle
et demi.