Crocodiles.
Ils semblent être devenus les maîtres du lac Nasser et
empiètent de plus en plus sur le domaine des pêcheurs après
des années de coexistence somme toute forcée. Reportage.
Sobek reprend son royaume
Il
était une fois un dieu nommé Sobek, un dieu crocodile en
fait. C’était lui le maître des eaux qui irriguait les
champs. Tout le monde lui vouait un culte. Aujourd’hui, il
semble de retour mais sa présence paraît plutôt néfaste et
n’apporte plus de bénédiction comme du temps des pharaons.
Il suffit de se rendre sur le lac Nasser pour le constater.
Les crocodiles sont devenus les maîtres de cette étendue
d’eau immense, au détriment des pêcheurs. Avoir accès au lac
Nasser, le deuxième par sa surface dans le monde : 500 km de
long et 10 à 30 km de large, environ 400 km2, c’est pouvoir
s’adonner à une pêche plus que miraculeuse. C’est presque 70
000 tonnes de poissons de très bonne qualité qui en sortent
chaque année. Une richesse qui n’a pas seulement attiré des
pêcheurs venus de toute l’Egypte pour s’installer dans les
îles, mais aussi des milliers de crocodiles qui apprécient
eux aussi les poissons.
« Cela n’a pas été facile pour nous de prendre
l’autorisation de pêcher dans le lac Nasser, et même quand
nous l’avons eue, elle reste bien limitée. Ce qui n’est pas
le cas pour les crocodiles qui, eux, mangent à leur aise »,
dit Mahmoud, qui est originaire de Sohag, située plus au
nord. Sur leur île en plein milieu du lac, Mahmoud, Ahmad,
Sayed et d’autres sont en train de préparer leurs filets
avant de commencer une nouvelle journée de pêche. Obstinés,
ils ne veulent pas se laisser aller au désespoir, même s’ils
savent que leur tâche ne sera pas facile à cause des
crocodiles qui envahissent le lac. Ces derniers, dont le
nombre semble s’accroître, ne se contentent pas de prendre
leur proie dans l’eau mais préfèrent aller directement dans
les filets des pêcheurs qu’ils déchirent. Une pratique plus
courante en été, vu que les quantités de poissons diminuent.
Pour se nourrir, les crocodiles se trouvent donc obligés de
descendre au fond, mais il y a plus facile : s’attaquer aux
filets déjà pleins. Et dans ce cas, les pêcheurs, comme
Mahmoud, n’ont d’autre choix que d’accepter leur perte en
poissons, en filets, en temps et en énergie. « Nous n’allons
pas faire la guerre aux crocodiles qui sont plus forts que
nous et qui risqueraient de nous rendre la vie impossible si
on les provoquait », explique Mahmoud, tout en ajoutant :
les conséquences en seraient plus que désastreuses. Parfois
en voyant les crocodiles attaquer leurs filets, les pêcheurs
n’arrivent pas à contenir leur colère et leur lancent des
pierres ou essayent de les repousser à l’aide de bâtons. Le
résultat est accablant, car d’un coup de queue, un crocodile
peut briser la felouque en deux. En fait, la présence de
crocodiles dans le lac Nasser n’est pas un phénomène
nouveau, puisqu’ils sont là depuis toujours, partageant avec
les pêcheurs la richesse du lac. Mais si ces derniers se
plaignent aujourd’hui, c’est que leur nombre semble
s’accroître de manière considérable, menaçant ainsi la
survie des pêcheurs, subissant de lourds tributs avec les
années et voyant leur métier disparaître. Environ 50 pour
cent des pêcheurs sont partis ces dernières années à cause
de ces reptiles.
Selon
Sayed Ahmad, pêcheur, le Nil a témoigné d’une période de
sécheresse qui a duré 5 ans, de 1985 à 1990, et lorsqu’il y
a eu la crue, celle-ci a apporté avec elle un grand nombre
de crocodiles.
Depuis, chaque crue ramène avec elle 3 ou 4 nouveaux
crocodiles qui se reproduisent. « Un crocodile pond chaque
année entre 60 et 70 œufs et vit entre 70 et 80 ans, d’où la
prolifération. Et comme la chasse est interdite, les petits
pêcheurs du lac Nasser sont obligés de faire avec les moyens
du bord pour subvenir aux besoins de leurs familles »,
explique Sayed pour qui les crocodiles ne sont en rien une
richesse écologique mais un souci quotidien. Le fait de
savoir que ce mois-ci apportera de nouveaux œufs de
crocodiles, environ une dizaine de nouvelles espèces au lac
Nasser, est loin d’être un événement heureux.
Un combat de tous les jours
Dans tous les petits bras du lac se trouvent des crocodiles,
surtout celui d’Al-Ramla et d’Al-Allagui, où ils seraient
par milliers. De plus en plus, la situation se complique car
avec un nombre croissant de crocodiles, plus de filets sont
attaqués et plus de pêcheurs sont en colère et tentent d’y
riposter. Résultats : des dégâts matériels mais aussi
physiques. D’une île à l’autre, en plein milieu du lac, les
nouvelles vont vite. Qu’il s’agisse d’un pêcheur qui a été
simplement mordu à un autre tué, tout le monde est conscient
de la guerre qui existe entre petits pêcheurs et grands
crocodiles. La coexistence pacifique appartient désormais au
passé. « C’est dans la tradition que chaque père, en
apprenant à son fils les secrets et les astuces du métier,
lui explique également comment coexister avec ces reptiles
amphibiens, c’est une manière de se protéger et d’éviter
toutes sortes de dangers », explique Ahmad. Des partenaires
en quelque sorte liés par une sorte de fatalité.
« Il n’est pas rare d’aller à la pêche et revenir pour
apercevoir quelques crocodiles qui se prélassent sur les
rives du lac, nous savons qu’il ne faut pas les déranger,
car ce serait fatal », dit Ahmad qui poursuit que
connaissant leur nature, les pêcheurs savent que les
crocodiles sont montés sur la rive pour se sécher afin de
pouvoir digérer la nourriture : un crocodile mâle doit se
réchauffer jusqu’à environ 32°C tandis que la femelle a
besoin d’être à 28°C. Les pêcheurs ne s’approchent que
lorsqu’ils voient la peau du crocodile jaunir, signe qu’il
va se réveiller et qu’il s’apprête à rejoindre l’eau à
nouveau, c’est seulement à ce moment-là qu’ils peuvent
rentrer sans crainte. Une leçon de science bien expliquée
par des gens illettrés mais experts en la matière puisque
leur vie en dépend. Les crocodiles, eux aussi, semblent
avoir leur code à respecter et ne vont jamais sur la rive
quand les pêcheurs se préparent pour la pêche, ce n’est que
lorsque ces derniers sont au large qu’ils se permettent de
faire leur bain de soleil. Les crocodiles semblent également
reconnaître leurs voisins et les felouques de ces derniers,
puisqu’ils semblent se balader tranquillement en terrain
d’entente. Il suffit qu’un bateau étranger apparaisse pour
qu’ils disparaissent.
Histoire d’une coexistence
Des règles non écrites mais pourtant bien respectées.
Cependant, cette paix qui dure depuis toujours semble
menacée depuis quelques années. « Ces dernières 15 années
ont changé beaucoup de choses, le nombre de crocodiles a
augmenté et le nombre de pêcheurs a diminué. Les reptiles
sont devenus les seuls contrôlant les lieux, menaçant la vie
des pêcheurs et la richesse en poisson du lac Nasser,
puisque chaque crocodile mange presque 60 kilos par jour »,
explique Sayed.
Un avis qui n’est pas partagé par Ibrahim Moussa, chef du
conseil d’administration à l’Organisme de développement du
lac Nasser. Il estime que les pêcheurs exagèrent et la
preuve en est que la production en poisson du lac augmente
d’une année à l’autre. De plus, la police des surfaces
aquatiques n’a enregistré dernièrement aucun cas d’attaque
de crocodile sur un homme. Les spécialistes ont dernièrement
autopsié des cadavres de crocodiles pour découvrir que leurs
estomacs ne contenaient que 15 kilos de poissons et des
pierres qu’ils avalent pour aider à la digestion. « Le
crocodile n’attaque jamais l’homme sans raison. S’il le
fait, c’est pour se défendre », dit Moussa qui insiste qu’il
ne faut pas toucher à ces animaux car ce serait une attaque
à l’environnement, d’autant plus qu’ils sont protégés par la
convention internationale de Seattle qui interdit la chasse
aux crocodiles. Une convention qui a d’ailleurs été ratifiée
par l’Egypte.
Bien que les crocodiles menacent les affaires de Awad
Morkab, propriétaire d’une compagnie de tourisme, il affirme
que les pêcheurs exagèrent. Selon lui, ils prétendent être
victimes des crocodiles pour qu’on leur permette de les
chasser. Car ils savent que si chacun d’entre eux chassait
un ou deux crocodiles, cela leur permettrait de ne pas
travailler tout le reste de l’année, la viande et la peau de
crocodile se vendant très cher, puisqu’un crocodile adulte
de 4 mètres de longueur peut donner 400 kilos de chair. «
Tout le monde sait qu’il y a une chasse illégale de
crocodile au lac Nasser », se défendent à leur tour les
pêcheurs, accusant Awad de ne voir que son intérêt en
commençant un nouveau business autour du crocodile, Watch
Crocodile, à savoir une randonnée pour touristes intéressés
par cette espèce.
Devant les responsables sourds et dans un lac envahi par les
crocodiles au milieu du désert, les pêcheurs ont décidé de
régler leur problème à leur manière. Profitant de cette
saison de l’incubation des œufs, ils veulent tuer les bébés
crocodiles afin de limiter leur nombre. « Chaque année, on
décide de le faire et on ne le fait pas de peur de la
réaction de la maman crocodile qui risquerait d’être
désastreuse », dit Mahmoud. Il affirme que bien que les œufs
soient enterrés sous le sable sur la rive, et la maman est
dans l’eau, elle peut apparaître en un clin d’œil si elle
voit quelqu’un s’approcher de ses œufs. « Même si on arrive
à s’enfuir, la vengeance peut venir plus tard car un
crocodile est rancunier et n’oublie jamais la personne qui
lui a fait du mal », explique Ahmad qui jure que le
crocodile pleure si on l’insulte, reconnaît le visage de
celui qui l’a insulté et l’attend lorsqu’il descend dans
l’eau pour se venger de lui. Une histoire que personne n’a
vécue mais que tout le monde raconte, car c’est autour de
ces histoires que l’on vit là-bas sur les îles, en plein
milieu du lac Nasser. La permanence est bien le fait de
l’Egypte qui n’oublie pas ses origines pharaoniques .
Hanaa
Al-Mekkawi