Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Sobek reprend son royaume
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juillet 2007, numéro 671

 

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Nulle part ailleurs

Crocodiles. Ils semblent être devenus les maîtres du lac Nasser et empiètent de plus en plus sur le domaine des pêcheurs après des années de coexistence somme toute forcée. Reportage.  

Sobek reprend son royaume 

Il était une fois un dieu nommé Sobek, un dieu crocodile en fait. C’était lui le maître des eaux qui irriguait les champs. Tout le monde lui vouait un culte. Aujourd’hui, il semble de retour mais sa présence paraît plutôt néfaste et n’apporte plus de bénédiction comme du temps des pharaons. Il suffit de se rendre sur le lac Nasser pour le constater. Les crocodiles sont devenus les maîtres de cette étendue d’eau immense, au détriment des pêcheurs. Avoir accès au lac Nasser, le deuxième par sa surface dans le monde : 500 km de long et 10 à 30 km de large, environ 400 km2, c’est pouvoir s’adonner à une pêche plus que miraculeuse. C’est presque 70 000 tonnes de poissons de très bonne qualité qui en sortent chaque année. Une richesse qui n’a pas seulement attiré des pêcheurs venus de toute l’Egypte pour s’installer dans les îles, mais aussi des milliers de crocodiles qui apprécient eux aussi les poissons.

 « Cela n’a pas été facile pour nous de prendre l’autorisation de pêcher dans le lac Nasser, et même quand nous l’avons eue, elle reste bien limitée. Ce qui n’est pas le cas pour les crocodiles qui, eux, mangent à leur aise », dit Mahmoud, qui est originaire de Sohag, située plus au nord. Sur leur île en plein milieu du lac, Mahmoud, Ahmad, Sayed et d’autres sont en train de préparer leurs filets avant de commencer une nouvelle journée de pêche. Obstinés, ils ne veulent pas se laisser aller au désespoir, même s’ils savent que leur tâche ne sera pas facile à cause des crocodiles qui envahissent le lac. Ces derniers, dont le nombre semble s’accroître, ne se contentent pas de prendre leur proie dans l’eau mais préfèrent aller directement dans les filets des pêcheurs qu’ils déchirent. Une pratique plus courante en été, vu que les quantités de poissons diminuent. Pour se nourrir, les crocodiles se trouvent donc obligés de descendre au fond, mais il y a plus facile : s’attaquer aux filets déjà pleins. Et dans ce cas, les pêcheurs, comme Mahmoud, n’ont d’autre choix que d’accepter leur perte en poissons, en filets, en temps et en énergie. « Nous n’allons pas faire la guerre aux crocodiles qui sont plus forts que nous et qui risqueraient de nous rendre la vie impossible si on les provoquait », explique Mahmoud, tout en ajoutant : les conséquences en seraient plus que désastreuses. Parfois en voyant les crocodiles attaquer leurs filets, les pêcheurs n’arrivent pas à contenir leur colère et leur lancent des pierres ou essayent de les repousser à l’aide de bâtons. Le résultat est accablant, car d’un coup de queue, un crocodile peut briser la felouque en deux. En fait, la présence de crocodiles dans le lac Nasser n’est pas un phénomène nouveau, puisqu’ils sont là depuis toujours, partageant avec les pêcheurs la richesse du lac. Mais si ces derniers se plaignent aujourd’hui, c’est que leur nombre semble s’accroître de manière considérable, menaçant ainsi la survie des pêcheurs, subissant de lourds tributs avec les années et voyant leur métier disparaître. Environ 50 pour cent des pêcheurs sont partis ces dernières années à cause de ces reptiles.

Selon Sayed Ahmad, pêcheur, le Nil a témoigné d’une période de sécheresse qui a duré 5 ans, de 1985 à 1990, et lorsqu’il y a eu la crue, celle-ci a apporté avec elle un grand nombre de crocodiles.

Depuis, chaque crue ramène avec elle 3 ou 4 nouveaux crocodiles qui se reproduisent. « Un crocodile pond chaque année entre 60 et 70 œufs et vit entre 70 et 80 ans, d’où la prolifération. Et comme la chasse est interdite, les petits pêcheurs du lac Nasser sont obligés de faire avec les moyens du bord pour subvenir aux besoins de leurs familles », explique Sayed pour qui les crocodiles ne sont en rien une richesse écologique mais un souci quotidien. Le fait de savoir que ce mois-ci apportera de nouveaux œufs de crocodiles, environ une dizaine de nouvelles espèces au lac Nasser, est loin d’être un événement heureux.

 

Un combat de tous les jours

Dans tous les petits bras du lac se trouvent des crocodiles, surtout celui d’Al-Ramla et d’Al-Allagui, où ils seraient par milliers. De plus en plus, la situation se complique car avec un nombre croissant de crocodiles, plus de filets sont attaqués et plus de pêcheurs sont en colère et tentent d’y riposter. Résultats : des dégâts matériels mais aussi physiques. D’une île à l’autre, en plein milieu du lac, les nouvelles vont vite. Qu’il s’agisse d’un pêcheur qui a été simplement mordu à un autre tué, tout le monde est conscient de la guerre qui existe entre petits pêcheurs et grands crocodiles. La coexistence pacifique appartient désormais au passé. « C’est dans la tradition que chaque père, en apprenant à son fils les secrets et les astuces du métier, lui explique également comment coexister avec ces reptiles amphibiens, c’est une manière de se protéger et d’éviter toutes sortes de dangers », explique Ahmad. Des partenaires en quelque sorte liés par une sorte de fatalité.

« Il n’est pas rare d’aller à la pêche et revenir pour apercevoir quelques crocodiles qui se prélassent sur les rives du lac, nous savons qu’il ne faut pas les déranger, car ce serait fatal », dit Ahmad qui poursuit que connaissant leur nature, les pêcheurs savent que les crocodiles sont montés sur la rive pour se sécher afin de pouvoir digérer la nourriture : un crocodile mâle doit se réchauffer jusqu’à environ 32°C tandis que la femelle a besoin d’être à 28°C. Les pêcheurs ne s’approchent que lorsqu’ils voient la peau du crocodile jaunir, signe qu’il va se réveiller et qu’il s’apprête à rejoindre l’eau à nouveau, c’est seulement à ce moment-là qu’ils peuvent rentrer sans crainte. Une leçon de science bien expliquée par des gens illettrés mais experts en la matière puisque leur vie en dépend. Les crocodiles, eux aussi, semblent avoir leur code à respecter et ne vont jamais sur la rive quand les pêcheurs se préparent pour la pêche, ce n’est que lorsque ces derniers sont au large qu’ils se permettent de faire leur bain de soleil. Les crocodiles semblent également reconnaître leurs voisins et les felouques de ces derniers, puisqu’ils semblent se balader tranquillement en terrain d’entente. Il suffit qu’un bateau étranger apparaisse pour qu’ils disparaissent.

 

Histoire d’une coexistence

Des règles non écrites mais pourtant bien respectées. Cependant, cette paix qui dure depuis toujours semble menacée depuis quelques années. « Ces dernières 15 années ont changé beaucoup de choses, le nombre de crocodiles a augmenté et le nombre de pêcheurs a diminué. Les reptiles sont devenus les seuls contrôlant les lieux, menaçant la vie des pêcheurs et la richesse en poisson du lac Nasser, puisque chaque crocodile mange presque 60 kilos par jour », explique Sayed.

Un avis qui n’est pas partagé par Ibrahim Moussa, chef du conseil d’administration à l’Organisme de développement du lac Nasser. Il estime que les pêcheurs exagèrent et la preuve en est que la production en poisson du lac augmente d’une année à l’autre. De plus, la police des surfaces aquatiques n’a enregistré dernièrement aucun cas d’attaque de crocodile sur un homme. Les spécialistes ont dernièrement autopsié des cadavres de crocodiles pour découvrir que leurs estomacs ne contenaient que 15 kilos de poissons et des pierres qu’ils avalent pour aider à la digestion. « Le crocodile n’attaque jamais l’homme sans raison. S’il le fait, c’est pour se défendre », dit Moussa qui insiste qu’il ne faut pas toucher à ces animaux car ce serait une attaque à l’environnement, d’autant plus qu’ils sont protégés par la convention internationale de Seattle qui interdit la chasse aux crocodiles. Une convention qui a d’ailleurs été ratifiée par l’Egypte.

Bien que les crocodiles menacent les affaires de Awad Morkab, propriétaire d’une compagnie de tourisme, il affirme que les pêcheurs exagèrent. Selon lui, ils prétendent être victimes des crocodiles pour qu’on leur permette de les chasser. Car ils savent que si chacun d’entre eux chassait un ou deux crocodiles, cela leur permettrait de ne pas travailler tout le reste de l’année, la viande et la peau de crocodile se vendant très cher, puisqu’un crocodile adulte de 4 mètres de longueur peut donner 400 kilos de chair. « Tout le monde sait qu’il y a une chasse illégale de crocodile au lac Nasser », se défendent à leur tour les pêcheurs, accusant Awad de ne voir que son intérêt en commençant un nouveau business autour du crocodile, Watch Crocodile, à savoir une randonnée pour touristes intéressés par cette espèce.

Devant les responsables sourds et dans un lac envahi par les crocodiles au milieu du désert, les pêcheurs ont décidé de régler leur problème à leur manière. Profitant de cette saison de l’incubation des œufs, ils veulent tuer les bébés crocodiles afin de limiter leur nombre. « Chaque année, on décide de le faire et on ne le fait pas de peur de la réaction de la maman crocodile qui risquerait d’être désastreuse », dit Mahmoud. Il affirme que bien que les œufs soient enterrés sous le sable sur la rive, et la maman est dans l’eau, elle peut apparaître en un clin d’œil si elle voit quelqu’un s’approcher de ses œufs. « Même si on arrive à s’enfuir, la vengeance peut venir plus tard car un crocodile est rancunier et n’oublie jamais la personne qui lui a fait du mal », explique Ahmad qui jure que le crocodile pleure si on l’insulte, reconnaît le visage de celui qui l’a insulté et l’attend lorsqu’il descend dans l’eau pour se venger de lui. Une histoire que personne n’a vécue mais que tout le monde raconte, car c’est autour de ces histoires que l’on vit là-bas sur les îles, en plein milieu du lac Nasser. La permanence est bien le fait de l’Egypte qui n’oublie pas ses origines pharaoniques .

Hanaa Al-Mekkawi

 




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