Sociologie .
Loin des booms médiatiques qui entourent le phénomène des
enfants de la rue, le livre de Kamal
Fahmi présente un travail de terrain réussi, fruit
d’une collaboration entre les travailleurs de rue et les
enfants, les véritables protagonistes.
Témoins de la rue
«
Parfois, je sens que personne n’a besoin de moi dans ce
monde, et que les gens comme moi doivent mourir, parce que
les autres nous font toujours sentir que nous sommes des
chiens, et non pas des êtres humains », témoigne une fille
de 11 ans qui appartient à la catégorie appelée les enfants
de la rue. C’est ainsi que le sociologue Kamal
Fahmi donne la parole aux
enfants dans son livre Beyond
the Victim.
The
Politics and
Ethics of
Empowering Cairo’s Street
Children. Au-delà de la vision
préconçue portée à l’égard de ces enfants, cernée entre
victimes et déviants, le livre réussit à définir leur
situation par leurs propres termes.
Il s’agit du résultat de huit ans de travail de terrain
(1993-2001) sur les enfants de la rue du Caire, mené et
narré par Kamal Fahmi,
professeur de sociologie à l’Université américaine du Caire
et à l’Université McGill, au
Canada.
Il nous invite dans ce livre à suivre l’histoire de la
participation à la recherche (sur) et (avec) les enfants
cairotes à travers un travail de terrain, suivant une
stratégie peu commune en Egypte. Laquelle ? Le jumelage de
deux vecteurs, le PAR (Participatory
Action Research) et le travail
de rue, formant le cadre du plan d’action. Cela dit, les
travailleurs de rue et les enfants de rue travaillent coude
à coude.
Comment ? C’est ce que nous raconte le sociologue, chef du
projet. Dans un contexte particulièrement critique du
travail de la rue, il relate les difficultés entravant ces
programmes en Egypte qui « demeurent aussi marginalisés que
les enfants de la rue avec qui ils opèrent » p. 64.
« La première tâche du travailleur de rue consiste à
développer une stratégie d’infiltration sociale dans les
milieux de vie des jeunes visés ... ce qui nécessite une
tactique et un talent considérables ... savoir comment
observer et écouter … croire dans les capacités de ces
jeunes … ils ne doivent pas situer ces jeunes dans le rôle
de victime … ils doivent aider les jeunes groupes à réclamer
leurs droits » p. 65. Donc, un travail d’ethnographie, si
l’on veut le définir. On peut ainsi imaginer la difficulté
d’appliquer ce genre de travail avec des enfants de la rue
cairotes.
« En Egypte, les enfants de la rue sont considérés par la
société comme des immoraux et des organisateurs de sérieuses
violations sociales » p. 88, remarque-t-il au début du
projet, en 1993.
Si l’Unicef les classe comme des enfants en danger, le
contexte égyptien, lui, les estimait donc comme des enfants
source de danger. Cette image ne s’est réhabilitée qu’en
1998, depuis que ce phénomène a figuré sur l’agenda du
Conseil national de la maternité et de l’enfance, comme le
problème social le plus pressant.
Les témoignages relatés dans cette recherche reflètent les
circonstances qui tourmentent leur quotidien. Faim,
maladies, manque d’affection, drogue, harassements
policiers, abus sexuels. Des termes qui ont un dénominateur
commun : la pauvreté.
Le rôle des enfants collecteurs d’informations progresse
durant les 8 ans, suivant un indice ascendant. Devenant
confiants en eux-mêmes, ces enfants qui ont commencé par
collecter les informations pour les travailleurs de rue ont
fini par participer eux-mêmes à interpréter ces informations
et examiner leur situation, sur les deux plans individuel et
collectif. L’ouverture du centre d’accueil avec ses
activités d’éducation non formelle, non en tant que
substitut au travail de rue, mais un lieu « servant de point
de référence pour une mobilisation concrète de la communauté
» p. 130, devient à ce stade une stratégie complémentaire
avec le PAR.
Ce dernier a-t-il porté ses fruits ? Sans doute. La preuve
la plus tangible ? Ces enfants, en coopération avec les
travailleurs de rue égyptiens, n’ont pas attendu la décision
de la cour qui trancherait la dispute entre le ministère des
Affaires sociales et l’Association égyptienne pour le
soutien des enfants de la rue, fermée par force en 2001, et
qui sponsorisait le programme PAR, mais ont déployé tous
leurs efforts pour former une nouvelle ONG, officiellement
annoncée en 2003.
Pour clore le livre, le Dr Kamal Fahmi capte les profils de
quelques-uns de ces enfants, à l’aide de leurs photos, leurs
témoignages ou leurs dessins, pour illustrer la diversité
des trajectoires qui les ont conduits à la rue ainsi que
celle des circonstances de vie dans la rue. « De ces jeunes,
j’ai appris une grande leçon à propos de moi-même et à
propos des réalités sociales qui les encouragent à continuer
à lutter pour survivre dans des conditions que la plupart
d’entre nous auraient trouvées, pour le moins qu’on puisse
dire, insupportables », témoigne l’auteur, à son tour, après
avoir entendu pendant 8 ans les témoignages de ces enfants.
Privés de leurs droits les plus élémentaires, ils sont
accordés dans ce livre le droit, si ce n’est que pour
quelques minutes, de s’exprimer, de s’extérioriser, dans un
espace sûr qu’ils ne trouveraient peut-être pas dans leur
réalité.
Dira
Maurice