Autobiographie.
Malgré ses errances entre socialiste, laïc et
traditionaliste, Galal Amin résiste à toute labellisation.
Visite de son récit de vie Qu’est-ce que la vie m’a appris ?
Vivre pour raconter
Qu’est-ce qui incite le penseur et économiste Galal Amin,
auteur d’une trentaine d’œuvres de poids dont le fameux
Qu’est-il arrivé aux Egyptiens, à écrire son autobiographie
?
Il ne sait lui-même pas trop, sauf qu’il est habité par ce
projet depuis plus de 20 ans, lorsqu’il a commencé à rédiger
des bribes de sa vie en accumulant d’une manière décousue
les événements qu’il a jugés significatifs, ou des
personnalités qu’il a trouvées marquantes. Il se compare
lui-même, dans l’introduction de son autobiographie, à un
sculpteur qui ressent une joie incomparable dès qu’il tombe
sur une pièce de pierre qui l’inspire et lui dicte l’œuvre
conçue. Il se voit dans la peau de ce sculpteur qui se met à
éliminer certaines couches pour ne garder que ce qui mérite
d’exister. « La vie de chacun de nous est pareille à cette
pièce de pierre, dans ce sens. L’autobiographe n’a pas
besoin de chercher des motifs d’écriture, c’est qu’une jolie
sculpture gît dans la vie de tout un chacun et il n’a qu’à
la dévoiler. (…) il a dans son parcours ce qui mérite d’être
raconté ». C’est justement l’idée de léguer aux autres son
expérience et son récit de vie qui semble être le moteur de
cette écriture. Elle reflète la personnalité de ce
professeur dévoué qui veut laisser un témoignage aux jeunes
générations d’une période qui s’étend depuis 1935 — avant
même sa naissance, le 23 janvier — et jusqu’aujourd’hui.
Tel un chercheur appliqué qui se replie dans son
laboratoire, s’exposant et exposant ses résultats pour le
seul bien de la science, le penseur et économiste n’épargne
pas les nombreux détails de sa vie familiale aux côtés de
son père, le penseur islamique Ahmad Amin, auteur de la
trilogie sur L’Islam, « une personnalité spéciale » selon
Amin, de sa mère, bonne et brave mère « personnalité
ordinaire », ou de ses sept frères et sœurs qui se sont
partagés d’une manière hétéroclite entre le modèle sérieux,
intellect, moraliste du père et celui plaisant, pragmatique,
matérialiste, malicieux de la mère. C’est ainsi qu’il ouvre
courageusement le journal trouvé récemment de son père écrit
en 1917, et s’explique ouvertement : « Je vais transmettre
ici au lecteur la majorité de ce qu’il a écrit sur sa
relation avec ma mère, ce qui jette la lumière non seulement
sur la personnalité de chacun d’eux, mais aussi sur certains
aspects courants dans la vie d’une famille égyptienne » de
la classe moyenne, notamment.
Or, à sa famille et à ses années d’adolescence, il consacre
6 chapitres parmi les 19 qui forment son récit de vie. Ce
qui prouve une fois de plus son attachement au social, aux
prémices de la genèse de l’individu. Car il ne s’agit pas de
l’écriture d’un récit de vie rétrospectif sur l’histoire de
sa personnalité, mais d’une autobiographie de sens opposé où
l’on s’arrête sur les différentes stations qui l’ont formé,
et l’ont aidé à avoir ses opinions sur : la vie et les
études à l’étranger (de 1958 à 1964 pour réaliser ses thèses
de magistère et de doctorat), l’enseignement à l’Université
de Aïn-Chams et l’Université américaine du Caire, la
Révolution de 1952, l’expérience du travail dans les pays du
pétrodollar, les débats et convictions idéologiques. Armé
d’une position idéaliste dans la vie, voire moraliste, ce
septuagénaire n’épargne pas son esprit critique, il passe en
revue ses divagations idéologiques d’un clan à l’autre, sans
jamais s’enfoncer dans l’acte politique, du Baas auquel il a
adhéré à sa première jeunesse, vers le marxisme qui lui
importait dans sa logique et sa conception de l’Histoire,
vers la logique positive qui consacre la science au
détriment de la métaphysique, et enfin vers une position
révisionniste de la notion du progrès, un penchant pour la
métaphysique. Où le développement est basé sur «
l’indépendance culturelle qui n’est pas moins importante que
l’indépendance économique ».
Cette attitude ne nous laisse pas étonnés lorsqu’il revisite
les personnalités qui l’ont marqué tant sur le plan de la
formation de son intellect, que sur le plan de ses goûts et
convictions. Il passe au crible des figures éminentes qui
l’ont accompagné pendant ses années d’enseignement à
l’Université de Aïn-Chams telles que Helmi Mourad et Ismaïl
Ghanem. Quant à Réfaat Al-Mahgoub, professeur de droit et
ancien président de l’Assemblée du peuple, Amin ne se prive
pas de lancer ses flèches contre lui en tant que
personnalité arriviste qu’il importe d’exposer au grand
jour.
Epousant cette même évaluation idéaliste et affective, il
consacre un long chapitre sur son rapport avec la Révolution
de 1952 qui a vacillé violemment entre l’attachement,
l’espoir et la haine. Ayant un penchant naturel pour les
idées du socialisme, il a donc salué la révolution, partagé
le rêve d’une union arabe, a loué la nationalisation du
Canal de Suez en 1956 et les décrets de nationalisation en
1961. Les véritables frustrations remontent à partir de
1963, lorsque Nasser a attaqué le chef du parti Baas, Michel
Aflaq, puis avec les mesures sécuritaires et la politique
oppressive qui dominait. Et ce n’est que plus tard, en
goûtant le règne de Sadate, ses concessions à Israël et aux
Etats-Unis, que Galal Amin réhabilite l’image et les acquis
de l’époque nassérienne. Quant aux coûts de son idéalisme,
ils seront payés certes par les partisans de Nasser qui ne
vont pas supporter de qualifier l’époque nassérienne
d’américaine, à l’instar de l’époque sadatienne ou actuelle.
Car l’une des fiertés de cette époque est d’avoir un jour
dit non aux Etats-Unis .
Dina
Kabil