Le dernier roman de l’écrivaine égyptienne
Amina Zeidan,
Nabiz ahmar (vin rouge), est un récit largement
autobiographique. Dans le passage que nous publions, elle
conte les traumatismes d’une enfant confrontée à la guerre
dans la ville de Suez.
Une femme de dix ans
L’image est perçue sur deux niveaux ; le premier est
unilatéral, et ne peut être interprété ; le second est
purement mental, basé sur le sentiment de l’instantané,
susceptible de devenir un souvenir détestable de ce qui
semblait être une moisson des âmes, accomplie sans
préméditation mais de manière répétitive ; les corps empilés
dans des charrettes tirées par un âne qui se secoue sans
réussir à chasser les mouches agglutinées sur ses plaies, et
sur les cadavres ensanglantés, marqués de drapeaux de la
destruction, humblement abaissés ; le bombardement des
vieilles maisons, violent, agressif, à coups de missiles
pétris de fumée soudaine, de celle qui baigne les vivants
dans une chaleur extrême enveloppant l’âme d’animosité, lui
faisant perdre tout désir de communication.
— Allah Akbar, Allah Akbar.
On entendit l’appel à la prière de la mosquée toute proche ;
et peut-être était aussi un écho à ma raison atteinte par
cette époque dont l’œil était le premier commencement dans
ma vie, sur fond de destructions qui nous inspiraient des
histoires, au-delà de cet appel pressant qui s’enchaînait
après chaque attaque.
— Que ceux qui s’en sortent vivants remercient Dieu et
prient pour nos martyrs ; que ceux d’entre vous qui sont
blessés prennent leur mal en patience jusqu’à ce que Dieu
ait atteint Ses desseins et ait fait obstacle aux ruses des
juifs mécréants …
Allah
Akbar … Allah Akbar.
Puis, on entendit carillonner les cloches d’une église, qui,
dans le silence suivant les attaques, faisaient résonner les
échos de la satisfaction humble et du pardon chrétien.
Il n’y avait pas de place dans notre maison pour une
créature maladroite qui s’appelle l’amour.
— J’en ai assez de la fumée et des ruines … des
bombardements. Le chaos a figé nos âmes. Il faut qu’on
parte, il le faut. Je veux voir le Nil, la verdure, la boue
pétrie de vie, des êtres humains vivant en paix. Je suis
fatiguée de courir vers un abri obscur et étouffant, que
l’on n’arrive pas à atteindre par-dessus les corps
terrorisés ; ni on n’arrive à rassembler les bouts de
cadavres éparpillés. On va partir.
C’est ce qu’elle me dit en passant entre les deux étages
tout en hauteur, à cause de l’exiguïté du lopin de terre qui
était revenu à mon père, quand mon grand-père avait réparti
les parts — de manière totalement inéquitable. C’est ce qui
avait obligé mon père à accepter cet étage à tout jamais, et
sa femme à le faire enregistrer. Sa femme enseignait l’arabe
à l’école primaire, et ponctuait les strates de son discours
de règles linguistiques folles qui lui étaient propres, en
sa qualité d’ancienne auteure de livrets poétiques qui
aurait pu concurrencer Nazik Al-Malaïka. Moi, je n’avais
rien connu de cette époque dont elle me parlait, la tête
levée, les yeux rivés sur le ciel de la chambre que la
couleur blanche n’avait pas rendue plus spacieuse, avec ses
murs fissurés et assombris par la poussière de bombardements
successifs et les pilonnages réussis sur les maisons
avoisinantes.
Lui, résistait par le silence, par l’obscurité aussi
contrainte que ne l’était notre maison. Il fixait le vide du
chaos qui résonnait derrière la fenêtre. Il saisissait des
objets avec une violence qui pulvérisait son âme à elle ;
secouait les pommeaux du lit, faisait claquer les portes des
placards puis les ouvrait sans raison aucune, comme si
quelque chose lui était resté en travers de la gorge et le
suppliciait — car il y avait, dans la crispation de son
visage et ses yeux exorbités, quelque chose qui n’était pas
familier.
Au moment où ils se sont rencontrés, elle était agrippée au
grand miroir, lui se tenait la tête. Ils se fixèrent, pris
au dépourvu par la découverte d’un visage étranger dans la
pièce : le leur. Ils s’étreignirent, après qu’il eut posé
son miroir sur le mur opposé. Leur image dans le miroir,
pour moi qui les observait d’entre mes couvertures, était
embarrassante. Ils n’étaient pas mon père et ma mère, ils
étaient les héros d’un des films américains que la défense
civile passait sur le mur du bâtiment des pompiers
transformé en écran. Ils étouffaient leurs probables pleurs.
Ma mère tremblait de tout son corps dans les bras de mon
père. C’est à partir de ce moment-là que les mots sont
devenus interdits chez nous, et que le silence s’est
installé.
… Les mots reviennent et recommencent là où ils s’étaient
arrêtés. Assaad était à côté d’Andrea, et moi derrière eux,
en cachette — pour les surprendre par ma présence. On
sortit, on se retrouva sur le bord du canal, du côté du
passage vers le Sinaï, à la recherche des soldats égarés
rampant pour effectuer leur sortie, un passage prudent de la
terre de la défaite vers l’autre direction, dans de petites
felouques ou des radeaux remorqués à l’aide de cordes
traînées tour à tour par des soldats et des officiers aux
traits effarés et ahuris. On cherchait à tâtons le chemin
vers les endroits où s’entraînaient les organisations de la
résistance populaire. Et puis, je rentrais en faisant
attention. La ville qui avait encaissé la première vague
d’oppression nageait dans le kaki et le bleu — celui des
bleus de travail. En deux jours, mon père en avait récupéré
des tonnes. Sa machine s’activait à les coudre, après qu’il
en eut ajusté les tailles. Je me demandais pourquoi les
bleus de travail n’étaient pas distribués selon les tailles.
Ça faisait rire Assaad, qui me disait que les tailles
étaient toutes égales, mais que les êtres humains n’étaient
pas égaux, tandis que n’apparaissait de lui que sa tête,
occupé à introduire un fil dans le trou de la machine noire,
tout en activant de ses pieds nus la pédale métallique, au
milieu des tas kakis mêlés de bleu. La pédale de la machine
résistait à la défaite dans une ronde mécanique ;
l’imagination dépassait les cent quatre-vingt mètres
séparant la ville du drapeau israélien qui semblait se
vanter de sa capacité à voiler le soleil de l’aurore empalé
sur la pointe de sa hampe ; deux barques américaines
descendaient les eaux du canal devant le port, pour placer
un autre drapeau en plein milieu du canal, sous les yeux des
observateurs internationaux.
***
J’ai passé un an dans l’étonnement avant que la défense ne
passe à l’action et lance le mouvement d’usure, faisant
trembler les environs de secousses volcaniques ; avec le
bombardement des citernes de pétrole, la fumée de l’huile en
feu recouvrait l’espace de la ville et engluait les
poitrines durant des jours et des jours. Il devenait
difficile de voir, de respirer ; les flammes aspiraient les
pompiers, les avalaient … et n’en laissaient rien, si ce
n’est des casques fondus.
Les corbeaux luisants et les rats noirs attaquaient la ville
et s’y installaient en nombres dépassant en générosité les
tables de plats humains prêts immédiatement après chaque
bombardement. Un groupe de rats avait été vu se partager un
doigt détaché de son propriétaire blessé et souffrant à
mort. Des effluves de corbeaux véloces se jetaient pour
dévorer un bout de viande rouge appartenant à un corps
gisant oublié — vivant et martyr, mort en surveillant le
collège d’Al-Anbastir — ou Al-Ambastir comme disaient les
mères — Am Gabriel dont le sourire s’étalait sur son teint
sombre dans le vide de l’école désertée ; et c’est lui qui
était …
Devant l’entrée, il arrêtait chaque étudiant, pour lui faire
lire une ligne des gros titres dans le journal et son sens.
Dans la cour, il arrêtait Assaad, Andrea, Edith pour
discuter avec eux les communiqués et les appels au calme,
s’interrogeant sur leur sérieux. Jamais il n’avait appelé
les collègues de mon école autrement que « les enfants ».
— Vous pensez qu’il faut y croire alors, les enfants ?
— Ces enfants peuvent remettre sur pied un pays.
— Les enfants sont fatigués d’avoir joué au foot.
— C’est pas des enfants, c’est déjà des professeurs qui nous
donnent plus d’estime en nous-mêmes.
— Les enfants m’ont rendu fou aujourd’hui.
— Qu’est-ce que je vous disais, les enfants … je veux que
vous ayez l’air heureux.
Il tourna ses paumes à l’affût comme une grande tête vide,
puis les abaissa, désolé :
— L’ignorance, c’est comme l’obscurité. On y tâtonne jusqu’à
devenir aveugle et puis tomber, raide mort.
Les enfants explosaient de rire, comme des hommes, tout en
s’éloignant, se montrant joyeusement obéissants. Am Gabriel
retournait à son banc, suffisamment large pour qu’il croise
les jambes en ramenant sa galabiya sur ses cuisses, et son
sourire sur son visage, jusqu’à ce que sonne la dernière
heure à l’école, et qu’il donne un coup sur les nuques des
garçons qui avaient séché les derniers cours.
— C’est ce genre de garnements qui vont mener le pays à sa
perte. Allez, en classe, les mioches. Par Dieu, si j’en vois
un d’entre vous, je l’enferme dans ma chambre — et vous ne
savez pas ce qu’il y a dans ma chambre, les gars.
Malgré le fait que personne n’eût le courage d’approcher sa
chambre, même par curiosité, un enfant avait continué à
sécher les cours — et Am Gabriel n’avait jamais arrêté de
lui lancer sa menace étrange. Moi j’observais, de loin.
— Pourquoi bombardent-ils l’école et déchiquettent-ils son
gardien ?
Question qui n’obligeait en rien mon père à répondre. Il
buvait un demi-verre d’eau après une capsule d’Askine. Les
capsules n’arrêtaient pas toute la douleur, ni la douleur de
mon cœur qui tremblait de le perdre avant qu’il ne rentre
après chaque opération à laquelle il participait.
Il changeait les chemises qu’il portait d’habitude, pour
faire plaisir à ma mère, au lieu de ses galabiyas blanches,
confortables, pour passer des heures supplémentaires dans
son échoppe de couture. C’était ainsi que mon grand-père
l’avait compensé d’une injustice qui avait duré de longues
années, et avait décuplé cette compensation en lui achetant
la première machine à défaire les boutonnières entrant en
Egypte. Mon père devint le roi des boutonnières dans la
ville et sur la rive du Canal. Assaad amenait les tas de
vêtements — des galabiyas baladi, des vêtements européens,
des chemises — et les jetait dans la pièce de l’étage d’en
bas. Ma mère et moi, on passait alors la nuit à découdre les
points des boutonnières, soigneusement — pour ne pas abîmer
l’étoffe .
Traduction de Dina Heshmat