Al-Ahram Hebdo, Littérature | Amina Zeidan
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juillet 2007, numéro 671

 

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Littérature

Le dernier roman de l’écrivaine égyptienne Amina Zeidan, Nabiz ahmar (vin rouge), est un récit largement autobiographique. Dans le passage que nous publions, elle conte les traumatismes d’une enfant confrontée à la guerre dans la ville de Suez.

Une femme de dix ans

L’image est perçue sur deux niveaux ; le premier est unilatéral, et ne peut être interprété ; le second est purement mental, basé sur le sentiment de l’instantané, susceptible de devenir un souvenir détestable de ce qui semblait être une moisson des âmes, accomplie sans préméditation mais de manière répétitive ; les corps empilés dans des charrettes tirées par un âne qui se secoue sans réussir à chasser les mouches agglutinées sur ses plaies, et sur les cadavres ensanglantés, marqués de drapeaux de la destruction, humblement abaissés ; le bombardement des vieilles maisons, violent, agressif, à coups de missiles pétris de fumée soudaine, de celle qui baigne les vivants dans une chaleur extrême enveloppant l’âme d’animosité, lui faisant perdre tout désir de communication.

— Allah Akbar, Allah Akbar.

On entendit l’appel à la prière de la mosquée toute proche ; et peut-être était aussi un écho à ma raison atteinte par cette époque dont l’œil était le premier commencement dans ma vie, sur fond de destructions qui nous inspiraient des histoires, au-delà de cet appel pressant qui s’enchaînait après chaque attaque.

— Que ceux qui s’en sortent vivants remercient Dieu et prient pour nos martyrs ; que ceux d’entre vous qui sont blessés prennent leur mal en patience jusqu’à ce que Dieu ait atteint Ses desseins et ait fait obstacle aux ruses des juifs mécréants … Allah Akbar … Allah Akbar.

Puis, on entendit carillonner les cloches d’une église, qui, dans le silence suivant les attaques, faisaient résonner les échos de la satisfaction humble et du pardon chrétien.

Il n’y avait pas de place dans notre maison pour une créature maladroite qui s’appelle l’amour.

— J’en ai assez de la fumée et des ruines … des bombardements. Le chaos a figé nos âmes. Il faut qu’on parte, il le faut. Je veux voir le Nil, la verdure, la boue pétrie de vie, des êtres humains vivant en paix. Je suis fatiguée de courir vers un abri obscur et étouffant, que l’on n’arrive pas à atteindre par-dessus les corps terrorisés ; ni on n’arrive à rassembler les bouts de cadavres éparpillés. On va partir.

C’est ce qu’elle me dit en passant entre les deux étages tout en hauteur, à cause de l’exiguïté du lopin de terre qui était revenu à mon père, quand mon grand-père avait réparti les parts — de manière totalement inéquitable. C’est ce qui avait obligé mon père à accepter cet étage à tout jamais, et sa femme à le faire enregistrer. Sa femme enseignait l’arabe à l’école primaire, et ponctuait les strates de son discours de règles linguistiques folles qui lui étaient propres, en sa qualité d’ancienne auteure de livrets poétiques qui aurait pu concurrencer Nazik Al-Malaïka. Moi, je n’avais rien connu de cette époque dont elle me parlait, la tête levée, les yeux rivés sur le ciel de la chambre que la couleur blanche n’avait pas rendue plus spacieuse, avec ses murs fissurés et assombris par la poussière de bombardements successifs et les pilonnages réussis sur les maisons avoisinantes.

Lui, résistait par le silence, par l’obscurité aussi contrainte que ne l’était notre maison. Il fixait le vide du chaos qui résonnait derrière la fenêtre. Il saisissait des objets avec une violence qui pulvérisait son âme à elle ; secouait les pommeaux du lit, faisait claquer les portes des placards puis les ouvrait sans raison aucune, comme si quelque chose lui était resté en travers de la gorge et le suppliciait — car il y avait, dans la crispation de son visage et ses yeux exorbités, quelque chose qui n’était pas familier.

Au moment où ils se sont rencontrés, elle était agrippée au grand miroir, lui se tenait la tête. Ils se fixèrent, pris au dépourvu par la découverte d’un visage étranger dans la pièce : le leur. Ils s’étreignirent, après qu’il eut posé son miroir sur le mur opposé. Leur image dans le miroir, pour moi qui les observait d’entre mes couvertures, était embarrassante. Ils n’étaient pas mon père et ma mère, ils étaient les héros d’un des films américains que la défense civile passait sur le mur du bâtiment des pompiers transformé en écran. Ils étouffaient leurs probables pleurs. Ma mère tremblait de tout son corps dans les bras de mon père. C’est à partir de ce moment-là que les mots sont devenus interdits chez nous, et que le silence s’est installé.

… Les mots reviennent et recommencent là où ils s’étaient arrêtés. Assaad était à côté d’Andrea, et moi derrière eux, en cachette — pour les surprendre par ma présence. On sortit, on se retrouva sur le bord du canal, du côté du passage vers le Sinaï, à la recherche des soldats égarés rampant pour effectuer leur sortie, un passage prudent de la terre de la défaite vers l’autre direction, dans de petites felouques ou des radeaux remorqués à l’aide de cordes traînées tour à tour par des soldats et des officiers aux traits effarés et ahuris. On cherchait à tâtons le chemin vers les endroits où s’entraînaient les organisations de la résistance populaire. Et puis, je rentrais en faisant attention. La ville qui avait encaissé la première vague d’oppression nageait dans le kaki et le bleu — celui des bleus de travail. En deux jours, mon père en avait récupéré des tonnes. Sa machine s’activait à les coudre, après qu’il en eut ajusté les tailles. Je me demandais pourquoi les bleus de travail n’étaient pas distribués selon les tailles. Ça faisait rire Assaad, qui me disait que les tailles étaient toutes égales, mais que les êtres humains n’étaient pas égaux, tandis que n’apparaissait de lui que sa tête, occupé à introduire un fil dans le trou de la machine noire, tout en activant de ses pieds nus la pédale métallique, au milieu des tas kakis mêlés de bleu. La pédale de la machine résistait à la défaite dans une ronde mécanique ; l’imagination dépassait les cent quatre-vingt mètres séparant la ville du drapeau israélien qui semblait se vanter de sa capacité à voiler le soleil de l’aurore empalé sur la pointe de sa hampe ; deux barques américaines descendaient les eaux du canal devant le port, pour placer un autre drapeau en plein milieu du canal, sous les yeux des observateurs internationaux.

***

J’ai passé un an dans l’étonnement avant que la défense ne passe à l’action et lance le mouvement d’usure, faisant trembler les environs de secousses volcaniques ; avec le bombardement des citernes de pétrole, la fumée de l’huile en feu recouvrait l’espace de la ville et engluait les poitrines durant des jours et des jours. Il devenait difficile de voir, de respirer ; les flammes aspiraient les pompiers, les avalaient … et n’en laissaient rien, si ce n’est des casques fondus.

Les corbeaux luisants et les rats noirs attaquaient la ville et s’y installaient en nombres dépassant en générosité les tables de plats humains prêts immédiatement après chaque bombardement. Un groupe de rats avait été vu se partager un doigt détaché de son propriétaire blessé et souffrant à mort. Des effluves de corbeaux véloces se jetaient pour dévorer un bout de viande rouge appartenant à un corps gisant oublié — vivant et martyr, mort en surveillant le collège d’Al-Anbastir — ou Al-Ambastir comme disaient les mères — Am Gabriel dont le sourire s’étalait sur son teint sombre dans le vide de l’école désertée ; et c’est lui qui était …

Devant l’entrée, il arrêtait chaque étudiant, pour lui faire lire une ligne des gros titres dans le journal et son sens. Dans la cour, il arrêtait Assaad, Andrea, Edith pour discuter avec eux les communiqués et les appels au calme, s’interrogeant sur leur sérieux. Jamais il n’avait appelé les collègues de mon école autrement que « les enfants ».

— Vous pensez qu’il faut y croire alors, les enfants ?

— Ces enfants peuvent remettre sur pied un pays.

— Les enfants sont fatigués d’avoir joué au foot.

— C’est pas des enfants, c’est déjà des professeurs qui nous donnent plus d’estime en nous-mêmes.

— Les enfants m’ont rendu fou aujourd’hui.

— Qu’est-ce que je vous disais, les enfants … je veux que vous ayez l’air heureux.

Il tourna ses paumes à l’affût comme une grande tête vide, puis les abaissa, désolé :

— L’ignorance, c’est comme l’obscurité. On y tâtonne jusqu’à devenir aveugle et puis tomber, raide mort.

Les enfants explosaient de rire, comme des hommes, tout en s’éloignant, se montrant joyeusement obéissants. Am Gabriel retournait à son banc, suffisamment large pour qu’il croise les jambes en ramenant sa galabiya sur ses cuisses, et son sourire sur son visage, jusqu’à ce que sonne la dernière heure à l’école, et qu’il donne un coup sur les nuques des garçons qui avaient séché les derniers cours.

— C’est ce genre de garnements qui vont mener le pays à sa perte. Allez, en classe, les mioches. Par Dieu, si j’en vois un d’entre vous, je l’enferme dans ma chambre — et vous ne savez pas ce qu’il y a dans ma chambre, les gars.

Malgré le fait que personne n’eût le courage d’approcher sa chambre, même par curiosité, un enfant avait continué à sécher les cours — et Am Gabriel n’avait jamais arrêté de lui lancer sa menace étrange. Moi j’observais, de loin.

— Pourquoi bombardent-ils l’école et déchiquettent-ils son gardien ?

Question qui n’obligeait en rien mon père à répondre. Il buvait un demi-verre d’eau après une capsule d’Askine. Les capsules n’arrêtaient pas toute la douleur, ni la douleur de mon cœur qui tremblait de le perdre avant qu’il ne rentre après chaque opération à laquelle il participait.

Il changeait les chemises qu’il portait d’habitude, pour faire plaisir à ma mère, au lieu de ses galabiyas blanches, confortables, pour passer des heures supplémentaires dans son échoppe de couture. C’était ainsi que mon grand-père l’avait compensé d’une injustice qui avait duré de longues années, et avait décuplé cette compensation en lui achetant la première machine à défaire les boutonnières entrant en Egypte. Mon père devint le roi des boutonnières dans la ville et sur la rive du Canal. Assaad amenait les tas de vêtements — des galabiyas baladi, des vêtements européens, des chemises — et les jetait dans la pièce de l’étage d’en bas. Ma mère et moi, on passait alors la nuit à découdre les points des boutonnières, soigneusement — pour ne pas abîmer l’étoffe .

Traduction de Dina Heshmat

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