Ordures . Le ramassage
est de plus en plus défectueux et les rues de la capitale en sont jonchées. Un
vrai casse-tête que les autorités n’arrivent pas à résoudre. Enquête.
A qui la faute ?
« Nous
en avons marre. C’est la troisième ou la quatrième fois qu’on paie de l’argent
pour acheter une benne à ordures et la placer dans notre rue. Elle est là deux
jours après on découvre qu’elle a été volée et les déchets sont, à nouveau, sur
les trottoirs », se plaint Hassan, habitant d’un immeuble dans le quartier de
Madinet Nasr, au Caire. Ce dernier ne sait plus où donner de la tête, il a
contacté, maintes fois, une ligne rouge (152) disponible pour recevoir les
plaintes des citoyens, mais en vain. Il estime que ce nouveau système,
soi-disant moderne de ramassage d’ordures, est inefficace. D’ailleurs, jamais
les ordures n’ont été aussi présentes et polluantes qu’aujourd’hui. Dès l’aube
et jusqu’à minuit, les tas d’ordures s’amoncellent souvent un peu partout, des
grandes avenues jusqu’aux petites ruelles. Un peu partout, des sacs éventrés
sont étalés, tandis qu’une armée de balayeurs, en uniforme, rôdent dans les
rues et font la compétition aux mendiants.
Les
terrains vagues sont devenus un lieu de décharge commode, ainsi que les coins
de rues obscurs. « Adieu les beaux jours où le chiffonnier venait frapper aux
portes pour collecter les ordures en contrepartie de 3 L.E. Aujourd’hui, je
paie 10 L.E. de frais de ramassage, prélevés sur la facture mensuelle
d’électricité. Je suis obligé de descendre tous les jours pour ramasser
moi-même les poubelles dans de grands sacs et les jeter dans la benne, et le
lendemain, c’est la même histoire, je retrouve la même quantité de déchets, car
à côté de chez moi, il y a un terrain vague, les gens profitent de cet espace
pour se débarrasser de leurs poubelles », explique-t-il. Hassan n’arrive plus à
ouvrir la fenêtre de sa maison, à cause de l’odeur nauséabonde des amas
d’ordures, dans lesquels pullulent toutes sortes de cafards et rats.
Pour
résoudre le problème du vol des bennes, Hassan les attache désormais à une
chaîne, tout en confiant leur responsabilité au gardien de son immeuble. « Que
peut-on faire de plus ? Il ne reste plus qu’à arrêter de travailler et à monter
la garde pour empêcher les vols de bennes à ordures », s’indigne-t-il tout en
ajoutant qu’il n’hésite pas de temps en temps à distribuer des pourboires pour
que ces bennes ne soient pas déplacées dans d’autres rues avoisinantes.
Pourtant,
à peine quelques mètres plus loin, ce n’est pas la saleté qui étonne, mais
plutôt la propreté. Les habitants de cette rue principale sont chanceux et
ravis de vivre dans une telle rue. Et pourquoi pas puisqu’une dizaine de
poubelles sont installées dans tous les coins et recoins de la rue. Tous les
matins, les chiffonniers balayent, ramassent les ordures et les véhicules de
collecte emportent les déchets. Si le niveau de propreté ne baisse jamais,
c’est parce qu’un haut responsable réside dans la rue en question.
La
propreté est ainsi devenue aujourd’hui un luxe pour tout le monde, quartiers
populaires et huppés. Les enfants improvisent des jeux à la sortie des écoles
devant les monticules de déchets. Plusieurs maisons dans les zones surpeuplées
ont installé des pièges à rats. Les vendeurs de nourriture doivent faire une
chasse constante aux mouches innombrables depuis que les poubelles ne cessent
de s’accumuler, surtout avec la chaleur de l’été. Un vrai casse-tête aussi bien
pour les autorités que pour les citoyens.
Or, le
problème s’est aggravé ces dernières années et puis ces derniers mois. Comme si
le gouvernement ne savait plus où donner de la tête. En 2002, il a pris la
décision très controversée de confier le nettoyage de la capitale à des
sociétés étrangères. Les responsables avaient alors promis une « capitale plus
propre et une solution définitive au problème des ordures ». Le Caire produit
quotidiennement 8 500 tonnes d’ordures alors que 6 000 tonnes seulement étaient
ramassées par les services de propreté municipaux. En outre, seul un habitant
sur deux payait les éboueurs, alors que les autres jetaient les ordures dans
les rues. Le recours à des sociétés étrangères semblait donc la solution la
plus efficace pour remédier au problème d’autant plus que ce secteur nécessite
de gros investissements et que les hommes d’affaires égyptiens rechignent à y
investir.
Pas d’étude sérieuse
Trois
ans après la mise en œuvre de ce projet, c’est l’échec total. Pourquoi ?
Moustapha Alameddine, du gouvernorat du Caire, explique que plusieurs obstacles
se sont dressés face à cette nouvelle expérience. D’une part, les citoyens
eux-mêmes ne sont toujours pas sensibles à l’importance et à la nécessité de
participer à la propreté des rues. « Malheureusement, certains jettent leurs
ordures dans les rues, voire juste à côté des bennes installées par les
sociétés. Ils ne se donnent même pas la peine d’ouvrir ces bennes pour y jeter
leurs ordures. D’autres encore n’hésitent pas à vider leurs sacs de poubelle
dans les bennes pour les réutiliser une autre fois, laissant les ordures
dispersées un peu partout. Si ces gens ne sont pas conscients de l’importance
et de la nécessité de participer à la propreté de leurs rues, rien ne changera
», explique Mohamad Labbane, de l’Organisme de propreté et d’embellissement du
Caire.
D’autre
part, le problème financier était l’une des principales causes de cet échec
puisque les gouvernorats du Caire et de Guiza se sont trouvés incapables de
payer les sommes qu’ils devaient à ces sociétés conformément aux contrats
signés.
Cette
crise est survenue après le verdict de la Haute Cour administrative en février
2004, annulant le prélèvement des frais de propreté sur la facture
d’électricité. Un verdict qui a mis le gouvernorat dans l’impasse, car il
comptait sur les frais de propreté imposés sur la facture d’électricité pour payer
ces sociétés. Depuis, l’Etat s’est retrouvé incapable de rembourser ses dettes
qui s’élèvent à 257 millions de L.E. Or, c’est la mauvaise gestion du problème
qui constitue une autre raison non moins importante de cette crise, car la
décision d’ajouter les frais de propreté sur les factures d’électricité n’a pas
été soumise à une étude sérieuse et approfondie. Se trouvant dans l’impasse, le
gouvernement a fixé les frais de propreté à 10 % au lieu de 2 % de la valeur du
loyer payé par le contribuable, puis il a repris le système de collecte à
domicile, en imposant toujours les frais des ordures sur la facture de
l’électricité. Une décision qui mécontente les citoyens, refusant pour la
plupart de payer ces frais. « Encore les frais de propreté ! Je ne comprends
rien. Une fois, ceux-ci sont imposés sur le loyer et sur la facture de
l’électricité. Et une fois, on nous dit que ces frais ont été annulés. Puis on
découvre que ce n’est pas vrai et on nous les réclame à nouveau. Nous en avons
assez des factures exorbitantes d’électricité, de gaz, d’eau et de téléphone. Tout
a été augmenté. Il est insensé qu’on nous impose des frais de propreté. Pourquoi
donc payons-nous des impôts ? », s’insurge Mohamad Salah.
Moyens limités
Selon
les urbanistes, cette situation a entraîné, sans doute, de lourdes
conséquences, car l’Organisme public de la propreté et de l’embellissement du
Caire est incapable de mener à bien la tâche de la collecte des ordures. « Les
équipements de l’Organisme de propreté sont très anciens, ils datent de 1983. En
plus, ses moyens financiers sont très limités », assure Soheir Hawas,
urbaniste. Raison pour laquelle le premier ministre, Ahmad Nazif, a décidé
d’augmenter le budget alloué à ce secteur et a donné l’ordre aux gouvernorats
du Caire et de Guiza de recruter parmi les ouvriers de l’Organisme de la
propreté un certain nombre de balayeurs pour collecter les ordures entassées
dans les rues. Pour aider ces derniers, les gouvernorats ont été obligés de
placer de nouvelles bennes à la place de celles volées pour que les citoyens y
mettent les ordures au lieu de choisir la solution facile et de les jeter en
pleine rue. Pourtant, faute de personnel et de moyens, ce plan n’était pas
destiné à couvrir tous les quartiers des deux gouvernorats, dont certains,
peut-être ceux qui en ont le moins besoin, ont été privilégiés. Et en
attendant, les citoyens, fatigués d’adresser des plaintes à la municipalité, se
sont résignés à vivre parmi ces montagnes d’ordures et à supporter l’odeur
infecte des poubelles qui envahissent les lieux. D’autres tentent, à leur
façon, de parvenir à ce luxe de propreté. Fatma, une habitante du quartier de
Sayeda Zeinab, ne possède pas les moyens de verser de temps à autre des
bakchichs ni de devenir la voisine d’un haut responsable pour bénéficier d’une
rue propre.
Vivant
dans le désarroi, elle a pris l’initiative de nettoyer l’espace devant sa
maison : « Je préfère balayer moi-même
plutôt que de risquer de trouver un dépotoir devant ma porte, car une fois le
premier sac déposé, tout le monde jettera ses ordures devant ta maison ... »,
dit Fatma, qui regrette le beau jardin situé devant son bâtiment, transformé
aujourd’hui en dépotoir.
Des éboueurs pénalisés
Devant
ces montagnes d’ordures déversées quotidiennement par les Cairotes, éboueurs et
responsables de la propreté se renvoient la balle. Les entreprises qui
emploient ces éboueurs leur reprochent leur manque d’efficacité au travail. Elles
recrutent des contremaîtres qui, eux-mêmes, emploient les éboueurs. Ils
reçoivent en contrepartie tous les mois une somme qu’ils redistribuent aux
ouvriers. « Nous avons signé un contrat avec les sociétés stipulant qu’on
prenne 1 L.E. par maison, mais sous prétexte que les travaux de propreté ne se
déroulent pas bien, la société a refusé de nous verser l’intégralité de cette
somme. Au lieu de gagner de l’argent, on se trouve obligés de payer des sommes
d’argent à cause des pénalités financières », explique Mohamad Mansour, un des
contremaîtres employés par la société San Rose. Résultat : les éboueurs se
mettent en grève et les ordures s’accumulent dans les rues. Quant aux autres
chiffonniers non recrutés par le gouvernorat, leur situation ne cesse de
s’aggraver. « Aujourd’hui, le gouvernement a confisqué la plupart de nos
voitures, les entreprises étrangères ne veulent pas de nous et 50 % des
Cairotes règlent leur facture de ramassage des ordures pour le compte de
sociétés de nettoyage. Nous sommes obligés de faire le ramassage des poubelles
en catimini, craignant d’être surpris par les sociétés privées ou le personnel
de la municipalité du Caire », se lamente un des éboueurs.
Cependant,
l’écrivain Salama Ahmad Salama pense que le problème est que personne ne veut
reconnaître que la question des ordures en Egypte est un problème de
comportement civique. « Ici, les gens tentent de se dérober de leur
responsabilité de maintenir la propreté de leurs rues, se basant sur la
conviction qu’il suffit que chacun préserve la propreté de son appartement ou
de sa maison, laissant le reste au gouvernement », explique-t-il. Ainsi, du
citoyen inconscient ou peu soucieux à un gouvernement tout aussi peu soucieux,
l’incurie règne-t-elle en maîtresse .
Chahinaz Gheith