Sinaï.
Le gouvernement multiplie les gestes d’apaisement envers les
bédouins. Il vient de libérer les détenus dans le cadre des
attentats de Taba et de Charm Al-Cheikh. Parallèlement, des
convois d’inscription d’état civil sont organisés.
Une blessure encore vive
Une
grande foule fait le pied de grue devant la direction de la
sécurité du Nord-Sinaï. Il est midi, les hommes vêtus à la
bédouine en galabiyas blanches et coiffés d’un keffieh rouge
ont le regard fixé sur le bâtiment de cette institution.
Tous les jours, à Arich, la même scène se reproduit, depuis
le 1er juillet, après la déclaration du ministre de
l’Intérieur de libérer les bédouins détenus à la suite des
attentats de Taba et de Charm Al-Cheikh. Dès que l’un des
détenus sort des bâtiments de la direction, tous se pressent
dans sa direction. « C’est Ahmad. Non, c’est Moussa.
Peut-être Saïd », s’interrogent les familles. Une fois
informés de son identité, tous laissent éclater leur joie
même ceux qui ne sont pas a priori concernés. Les hommes
s’embrassent et se donnent l’accolade. Ils montent dans
leurs 4x4 et dès qu’ils disparaissent, les autres familles
dont les proches n’ont pas été encore libérés reprennent
place devant la direction de la sécurité.
Environ cinquante détenus ont été libérés au cours des deux
dernières semaines. Une mesure qui répond à l’une des
revendications des bédouins qui avaient manifesté il y a
deux mois sur la frontière israélo-égyptienne pour exprimer
leur mécontentement suite aux pratiques sécuritaires, à
l’arrestation des leurs et à la négligence dont ils font
l’objet. Personne ne connaît le nombre exact des bédouins
mis en détention que les responsables refusent de
communiquer officiellement. De leur côté, les familles des
prisonniers affirment que lors des visites rendues à leurs
proches, elles en ont vu des centaines. On entend certains
dire qu’ils sont 300, tandis que d’autres déclarent en avoir
recensé plus de 1 000. S’il y a des doutes sur leur nombre,
tout le monde est d’accord pour dénoncer les conditions de
détention. « Le seul crime que mon fils a commis est d’être
bédouin. A la suite des attentats, les autorités ont mené
une campagne d’arrestation contre tous les bédouins du
Nord-Sinaï », affirme Ibrahim Zayed qui clame l’innocence de
son fils Waël, âgé de 20 ans, détenu depuis 2 ans. Il relève
la difficulté de connaître le lieu exact de détention de son
fils et d’obtenir une autorisation de visite. « J’ai passé
deux mois sans savoir où mon fils avait été transféré. J’ai
dû entamer de nombreuses démarches compliquées, mais aucun
responsable n’a voulu répondre à mes questions », ajoute
Zayed. Enfin, il a su qu’il était à Borg Al-Arab dans la
prison d’Al-Megharbeline, très loin de Arich. Une prison qui
a été surnommée, par les bédouins, Abou-Ghraib en référence
à la prison iraqienne où des détenus ont été torturés par
les forces américaines. « J’ai été frappé, torturé et
ensuite enfermé avec une dizaine d’autres dans une cellule
exiguë, privée d’eau et de lumière, sans autre nourriture
qu’un peu de fèves et avec interdiction d’aller aux
toilettes. L’objectif était de faire pression sur nous afin
de nous faire avouer des crimes que nous n’avons pas commis
», se rappelle avec amertume Moussa Al-Delh, propriétaire
d’un village touristique à Noweiba, arrêté en 2005 après les
attentats de Charm Al-Cheikh. Trafic de drogue, d’armes,
tentatives de passer la frontière ... Peu importe le crime
reproché, ce qui compte est de les contraindre à signer des
aveux pour pouvoir présenter des coupables faciles aux
autorités, affirme le bédouin. « Les appareils de sécurité
laissent ensuite la responsabilité de nous condamner ou de
nous innocenter aux tribunaux », ajoute-t-il.
Pas pleinement satisfaits
Ces
bédouins détenus après la signature de leurs aveux n’avaient
aucun espoir de sortir un jour. Officiellement, ils ont
commis ces crimes. Pire encore, étant donné que leurs
résidences sont situées dans une zone militaire à la
frontière, ils devaient comparaître devant un tribunal
militaire dont le verdict est sans appel. C’est à la suite
de cette fameuse manifestation du 1er mai qu’ils ont pu
reprendre espoir d’être relâchés. « J’ai appris que les
Etats-Unis ont fait pression sur le gouvernement pour
accélérer les procédures de libération. Ils s’intéressent de
près aux conditions des bédouins en Egypte et ont publié un
rapport mettant en lumière le traitement inégal des bédouins
par rapport aux Egyptiens. L’Administration Bush a mis en
garde le régime contre ces dérives car la zone du Sinaï est
sensible et le problème bédouin épineux », déclare Eid Auda,
détenu depuis les attentats de Taba en 2004.
Aujourd’hui libérés, Eid, Moussa et tous les autres doivent
reprendre une vie normale. S’ils sont heureux de leur
libération, ils ne sont pas pleinement satisfaits. « La
plaie est toujours ouverte et le sang coule encore. Nous
sommes toujours inscrits sur les registres officiels comme
étant des personnes dangereuses et nos aveux obtenus sous la
contrainte, y sont consignés. N’importe quel policier peut
avoir accès à ces informations, ce qui nous empêche de
travailler et nous place sous la menace d’une nouvelle
arrestation n’importe quand », déclare Rabie Auda, condamné
à 25 ans de prison.
Les problèmes entre les bédouins et l’Etat ne sont pas
nouveaux. Depuis les attentats de Taba et de Charm Al-Cheikh,
les bédouins font l’objet d’une campagne d’arrestation à
grande échelle et pour y échapper, ils se sont réfugiés dans
les montagnes alentour. Cependant, depuis les manifestations
du 1er mai, le gouvernement multiplie les gestes
d’apaisement. Il a décidé de réétudier les dossiers des
condamnés en fuite. Ouda Salima, âgé de 80 ans, a passé 20
ans à se cacher avec sa famille dans les montagnes après
avoir été condamné, lui, pour trafic de drogue. Aujourd’hui,
il est venu se rendre de son propre chef, accompagné de deux
garants, pour être à nouveau jugé. Cette reddition est
considérée comme une circonstance atténuante donnant droit à
une réduction de la peine encourue. « Les officiers de la
direction m’ont affirmé que si j’avais été condamné
injustement, alors je serais innocenté », affirme Salima.
Enfin sur les registres
A 50 km de là, plus exactement à Al-Gora dans la ville de
Cheikh Zowayed, toutes les bédouines se sont rassemblées
dans les locaux de l’Association pour le développement de la
société. C’est ici que des responsables du registre civil
sont présents pour leur établir des cartes nationales
d’identité. Ce jour-ci est consacré aux femmes. Il s’agit
d’une campagne lancée depuis le 1er juillet dans tout le
nord du Sinaï visant à inscrire tous les bédouins aux
registres nationaux d’état civil. Des femmes très âgées
dissimulées sous de grands draps noirs font la queue. Elles
sont accompagnées de leurs fils ou de leurs maris si ceux-ci
possèdent déjà une carte d’identité ou un certificat de
naissance ou n’importe quel autre papier officiel prouvant
leur identité. En cas d’absence de ces papiers, elles
doivent amener avec elles deux témoins et le chef de leur
tribu. « Nous avons été prévenues la veille de cette
opération pour nous préparer à venir. Nous ne voulons pas
rater l’occasion car la campagne ne va durer que deux jours
à Al-Gora », affirme Abla Chaker, une bédouine qui salue
chaleureusement cette initiative alors qu’elle a été
longtemps privée de tous papiers.
La plupart des bédouins ne sont pas inscrits sur les listes
d’état civil à cause de leurs traditions. Les mariages,
divorces, naissances, tout ce qui concerne le statut
personnel est déclaré simplement devant le cheikh de la
tribu et les autres membres pour devenir légal. « On n’a
jamais eu besoin de ces papiers car il n’y a aucun contact
direct entre nous et les autorités officielles. Nous sommes
bergers et nous vivons dans le désert. Si nous avons le
moindre problème, c’est notre chef qui le tranche », assure
Mossaad Soliman, un bédouin qui est venu accompagné de sa
femme. Il est très heureux car les responsables ont promis
aux familles ayant une carte d’identité de leur donner les
titres de propriété de leurs terrains et de leurs maisons.
Pour les obtenir, ils versent une somme modeste, 50 L.E. par
feddan et 3 L.E. par mètre carré pour les habitations. Il
était jusqu’alors interdit aux bédouins d’obtenir des titres
de propriété dans cette région stratégique à la frontière.
Cela est autorisé, maintenant, dans des conditions strictes.
Tout est prévu pour faciliter les opérations d’inscription à
l’état civil, le formulaire ne coûte que 15 L.E., somme que
l’association prend en charge pour les plus démunis. «
Jusqu’à maintenant, il y a 210 inscriptions, dont 100
femmes. Nous allons faire le tour de toutes les tribus. Ceci
n’est que la première étape. Nous avons prévu de rendre
obligatoire la déclaration des naissances, des mariages et
des décès. Ceux qui ne rempliront pas ces obligations, se
verront infliger une amende », lance Ahmad Abdallah, employé
chargé d’inscrire les bédouins sur les registres d’état
civil.
Après la manifestation du 1er mai, les bédouins avaient
donné au gouvernement un délai de deux mois pour répondre à
leurs revendications, à savoir la libération des détenus
arrêtés selon eux de manière arbitraire. Aujourd’hui, le
gouvernement semble jouer la carte de l’apaisement. Il ne
veut pas de problèmes dans une zone hautement sensible. Mais
tout en répondant aux revendications des bédouins, l’Etat
cherche à mieux les contrôler. Et c’est précisément l’un des
buts de cette campagne d’inscription à l’état civil .
Héba
Nasreddine
Stéphanie Salha