Al-Ahram Hebdo, Egypte | Une blessure encore vive
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juillet 2007, numéro 671

 

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Egypte

Sinaï. Le gouvernement multiplie les gestes d’apaisement envers les bédouins. Il vient de libérer les détenus dans le cadre des attentats de Taba et de Charm Al-Cheikh. Parallèlement, des convois d’inscription d’état civil sont organisés. 

Une blessure encore vive 

Une grande foule fait le pied de grue devant la direction de la sécurité du Nord-Sinaï. Il est midi, les hommes vêtus à la bédouine en galabiyas blanches et coiffés d’un keffieh rouge ont le regard fixé sur le bâtiment de cette institution. Tous les jours, à Arich, la même scène se reproduit, depuis le 1er juillet, après la déclaration du ministre de l’Intérieur de libérer les bédouins détenus à la suite des attentats de Taba et de Charm Al-Cheikh. Dès que l’un des détenus sort des bâtiments de la direction, tous se pressent dans sa direction. « C’est Ahmad. Non, c’est Moussa. Peut-être Saïd », s’interrogent les familles. Une fois informés de son identité, tous laissent éclater leur joie même ceux qui ne sont pas a priori concernés. Les hommes s’embrassent et se donnent l’accolade. Ils montent dans leurs 4x4 et dès qu’ils disparaissent, les autres familles dont les proches n’ont pas été encore libérés reprennent place devant la direction de la sécurité.

Environ cinquante détenus ont été libérés au cours des deux dernières semaines. Une mesure qui répond à l’une des revendications des bédouins qui avaient manifesté il y a deux mois sur la frontière israélo-égyptienne pour exprimer leur mécontentement suite aux pratiques sécuritaires, à l’arrestation des leurs et à la négligence dont ils font l’objet. Personne ne connaît le nombre exact des bédouins mis en détention que les responsables refusent de communiquer officiellement. De leur côté, les familles des prisonniers affirment que lors des visites rendues à leurs proches, elles en ont vu des centaines. On entend certains dire qu’ils sont 300, tandis que d’autres déclarent en avoir recensé plus de 1 000. S’il y a des doutes sur leur nombre, tout le monde est d’accord pour dénoncer les conditions de détention. « Le seul crime que mon fils a commis est d’être bédouin. A la suite des attentats, les autorités ont mené une campagne d’arrestation contre tous les bédouins du Nord-Sinaï », affirme Ibrahim Zayed qui clame l’innocence de son fils Waël, âgé de 20 ans, détenu depuis 2 ans. Il relève la difficulté de connaître le lieu exact de détention de son fils et d’obtenir une autorisation de visite. « J’ai passé deux mois sans savoir où mon fils avait été transféré. J’ai dû entamer de nombreuses démarches compliquées, mais aucun responsable n’a voulu répondre à mes questions », ajoute Zayed. Enfin, il a su qu’il était à Borg Al-Arab dans la prison d’Al-Megharbeline, très loin de Arich. Une prison qui a été surnommée, par les bédouins, Abou-Ghraib en référence à la prison iraqienne où des détenus ont été torturés par les forces américaines. « J’ai été frappé, torturé et ensuite enfermé avec une dizaine d’autres dans une cellule exiguë, privée d’eau et de lumière, sans autre nourriture qu’un peu de fèves et avec interdiction d’aller aux toilettes. L’objectif était de faire pression sur nous afin de nous faire avouer des crimes que nous n’avons pas commis », se rappelle avec amertume Moussa Al-Delh, propriétaire d’un village touristique à Noweiba, arrêté en 2005 après les attentats de Charm Al-Cheikh. Trafic de drogue, d’armes, tentatives de passer la frontière ... Peu importe le crime reproché, ce qui compte est de les contraindre à signer des aveux pour pouvoir présenter des coupables faciles aux autorités, affirme le bédouin. « Les appareils de sécurité laissent ensuite la responsabilité de nous condamner ou de nous innocenter aux tribunaux », ajoute-t-il.

Pas pleinement satisfaits

Ces bédouins détenus après la signature de leurs aveux n’avaient aucun espoir de sortir un jour. Officiellement, ils ont commis ces crimes. Pire encore, étant donné que leurs résidences sont situées dans une zone militaire à la frontière, ils devaient comparaître devant un tribunal militaire dont le verdict est sans appel. C’est à la suite de cette fameuse manifestation du 1er mai qu’ils ont pu reprendre espoir d’être relâchés. « J’ai appris que les Etats-Unis ont fait pression sur le gouvernement pour accélérer les procédures de libération. Ils s’intéressent de près aux conditions des bédouins en Egypte et ont publié un rapport mettant en lumière le traitement inégal des bédouins par rapport aux Egyptiens. L’Administration Bush a mis en garde le régime contre ces dérives car la zone du Sinaï est sensible et le problème bédouin épineux », déclare Eid Auda, détenu depuis les attentats de Taba en 2004.

Aujourd’hui libérés, Eid, Moussa et tous les autres doivent reprendre une vie normale. S’ils sont heureux de leur libération, ils ne sont pas pleinement satisfaits. « La plaie est toujours ouverte et le sang coule encore. Nous sommes toujours inscrits sur les registres officiels comme étant des personnes dangereuses et nos aveux obtenus sous la contrainte, y sont consignés. N’importe quel policier peut avoir accès à ces informations, ce qui nous empêche de travailler et nous place sous la menace d’une nouvelle arrestation n’importe quand », déclare Rabie Auda, condamné à 25 ans de prison.

Les problèmes entre les bédouins et l’Etat ne sont pas nouveaux. Depuis les attentats de Taba et de Charm Al-Cheikh, les bédouins font l’objet d’une campagne d’arrestation à grande échelle et pour y échapper, ils se sont réfugiés dans les montagnes alentour. Cependant, depuis les manifestations du 1er mai, le gouvernement multiplie les gestes d’apaisement. Il a décidé de réétudier les dossiers des condamnés en fuite. Ouda Salima, âgé de 80 ans, a passé 20 ans à se cacher avec sa famille dans les montagnes après avoir été condamné, lui, pour trafic de drogue. Aujourd’hui, il est venu se rendre de son propre chef, accompagné de deux garants, pour être à nouveau jugé. Cette reddition est considérée comme une circonstance atténuante donnant droit à une réduction de la peine encourue. « Les officiers de la direction m’ont affirmé que si j’avais été condamné injustement, alors je serais innocenté », affirme Salima.

 

Enfin sur les registres

A 50 km de là, plus exactement à Al-Gora dans la ville de Cheikh Zowayed, toutes les bédouines se sont rassemblées dans les locaux de l’Association pour le développement de la société. C’est ici que des responsables du registre civil sont présents pour leur établir des cartes nationales d’identité. Ce jour-ci est consacré aux femmes. Il s’agit d’une campagne lancée depuis le 1er juillet dans tout le nord du Sinaï visant à inscrire tous les bédouins aux registres nationaux d’état civil. Des femmes très âgées dissimulées sous de grands draps noirs font la queue. Elles sont accompagnées de leurs fils ou de leurs maris si ceux-ci possèdent déjà une carte d’identité ou un certificat de naissance ou n’importe quel autre papier officiel prouvant leur identité. En cas d’absence de ces papiers, elles doivent amener avec elles deux témoins et le chef de leur tribu. « Nous avons été prévenues la veille de cette opération pour nous préparer à venir. Nous ne voulons pas rater l’occasion car la campagne ne va durer que deux jours à Al-Gora », affirme Abla Chaker, une bédouine qui salue chaleureusement cette initiative alors qu’elle a été longtemps privée de tous papiers.

La plupart des bédouins ne sont pas inscrits sur les listes d’état civil à cause de leurs traditions. Les mariages, divorces, naissances, tout ce qui concerne le statut personnel est déclaré simplement devant le cheikh de la tribu et les autres membres pour devenir légal. « On n’a jamais eu besoin de ces papiers car il n’y a aucun contact direct entre nous et les autorités officielles. Nous sommes bergers et nous vivons dans le désert. Si nous avons le moindre problème, c’est notre chef qui le tranche », assure Mossaad Soliman, un bédouin qui est venu accompagné de sa femme. Il est très heureux car les responsables ont promis aux familles ayant une carte d’identité de leur donner les titres de propriété de leurs terrains et de leurs maisons. Pour les obtenir, ils versent une somme modeste, 50 L.E. par feddan et 3 L.E. par mètre carré pour les habitations. Il était jusqu’alors interdit aux bédouins d’obtenir des titres de propriété dans cette région stratégique à la frontière. Cela est autorisé, maintenant, dans des conditions strictes.

Tout est prévu pour faciliter les opérations d’inscription à l’état civil, le formulaire ne coûte que 15 L.E., somme que l’association prend en charge pour les plus démunis. « Jusqu’à maintenant, il y a 210 inscriptions, dont 100 femmes. Nous allons faire le tour de toutes les tribus. Ceci n’est que la première étape. Nous avons prévu de rendre obligatoire la déclaration des naissances, des mariages et des décès. Ceux qui ne rempliront pas ces obligations, se verront infliger une amende », lance Ahmad Abdallah, employé chargé d’inscrire les bédouins sur les registres d’état civil.

Après la manifestation du 1er mai, les bédouins avaient donné au gouvernement un délai de deux mois pour répondre à leurs revendications, à savoir la libération des détenus arrêtés selon eux de manière arbitraire. Aujourd’hui, le gouvernement semble jouer la carte de l’apaisement. Il ne veut pas de problèmes dans une zone hautement sensible. Mais tout en répondant aux revendications des bédouins, l’Etat cherche à mieux les contrôler. Et c’est précisément l’un des buts de cette campagne d’inscription à l’état civil .

Héba Nasreddine

Stéphanie Salha

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