Rapports internationaux .
L’image du pays dans différents documents du genre semble
diverse, même contradictoire. Un aspect que renforcent aussi
l’absence et le silence manifestés par les autorités sur les
questions-clefs.
A chaque document son Egypte
Ils
ont une belle facture ces rapports. Tout d’abord leur label.
Ils proviennent d’organisations internationales, ONG et
autres institutions qui se placent au-dessus de la mêlée,
dont on ne peut que difficilement contester l’objectivité.
Ensuite, leurs auteurs appartiennent à la crème de la crème.
Des spécialistes et des connaisseurs de correspondants
locaux qui souvent risquent beaucoup face aux autorités.
Certains ont des bureaux régionaux, d’autres sont interdits
mais continuent quand même à vouloir repérer les maux. Ils
mettent sous la loupe différents pays. Ceux du tiers-monde
réagissent toujours avec susceptibilité à ces rapports ; y
compris l’Egypte qui figure dans presque tous genres de
documents : droits de l’homme, liberté, économie, pauvreté,
santé, technologie. Elle est parfois citée de manière
positive, mais dans beaucoup de cas c’est le négatif qui
prime. La réaction normale du gouvernement est de protester
ou de faire la sourde oreille, dans beaucoup de cas. Mais
faut-il accuser les auteurs de ces rapports de chercher la
petite bête ? En tentant de débusquer les défaillances et
les points faibles, les auteurs des rapports ne tentent-ils
pas de paver la voie à une amélioration ? Mais la question
qui se pose est de savoir si ces rapports reflètent
strictement la vérité, surtout lorsqu’ils procèdent à des
classements, une notion qui leur est chère parce qu’il
semble que c’est le seul moyen d’attirer l’attention des
pays et des médias. Un classement par pays est sûr de se
retrouver à la une de la presse. Et c’est justement la
presse qui a fait l’objet du rapport le plus récent, une
étude panarabe menée par l’Union des journalistes arabes en
2007. Il s’agissait de « mesurer la liberté de la presse
arabe ». Le résultat a été choquant pour les Egyptiens. Sur
20 pays, l’Egypte est arrivée 12e, alors que l’Arabie
saoudite est arrivée en tête, suivie de la Syrie.
Etonnant si l’on sait que selon le classement de Reporters
Sans Frontières, l’Arabie saoudite occupe la 19e place et la
Syrie la 17e ; quant à l’Egypte, son classement ne change
pas beaucoup, elle est 10e. Ce décalage s’explique par les
méthodes utilisées dans l’évaluation. Le rapport arabe est
basé sur un « questionnaire de 48 questions qui couvrent les
différents aspects de la vie journalistique ». Ce document a
été envoyé aux syndicats qui devaient répondre par un simple
oui ou non et en citant le nombre de fois sur des questions
comme interdiction de publication, censure, arrestation de
journaliste, torture, assassinat, procès, poursuite en
justice. D’autres questions portent sur l’intervention de l’Etat
ou les différentes formes de contrôle. Dans la présentation
du rapport, « de nombreux confrères ont répondu au
questionnaire de manière parfaite. Mais une minorité a
déformé des faits par ignorance ou pour donner une bonne
impression de leur pays ». Mais tout en reconnaissant ces
failles, l’union a bien homologué ces résultats.
Yéhia
Qallache, secrétaire général du Syndicat égyptien et
qui était chargé de répondre au questionnaire, a critiqué ce
mécanisme. Il a affirmé à cet égard que si « dans le cas de
l’Egypte, c’est un syndicat élu qui a tenté » de répondre de
manière crédible, dans d’autres pays arabes, ça été fait par
un fonctionnaire au ministère de l’Information, par exemple,
et donc il avait pour tâche de donner une belle image de la
presse de son pays. « Les critères ont besoin de révision »,
dit-il. D’ailleurs, peut-on comparer l’état de la presse en
Egypte, où il y a une forte opposition politique et des
tiraillements reflétés par une presse de vieille tradition,
avec un pays comme l’Arabie saoudite aux journaux aseptisés
? Une question à débattre. L’Arabie saoudite a réussi à
lancer des journaux de haute qualité professionnelle mais
qui ne s’attaquent jamais au régime.
Est-ce que c’est le mécanisme et la méthodologie qui
semblent faire la différence dans ce cas ? L’idée est qu’il
y a une façon plus scientifique et plus variée d’obtenir les
données ; la réalité étant toujours complexe et difficile à
simplifier dans une simple équation.
Le Forum économique mondial qui vient de dresser un rapport
sur la compétitivité en Afrique affirme se baser sur une
méthodologie d’évaluation assez crédible qui est en fait
élaborée par un professeur à l’Université de Columbia,
Xavier Sala-I-Martin. Le forum
qui dépend du World Economic
Forum, une fondation qui se veut impartiale et à but non
lucratif, tente de multiplier les sources de données
utilisées.
« Nous utilisons les données brutes qui viennent des
différentes organisations internationales comme l’Onu, le
FMI et autres à côté d’un questionnaire que nous faisons
passer aux chefs d’entreprises partout dans le monde, en
passant par des partenaires sur place », explique
Jennifer
Blanker, économiste senior au forum. Lorsqu’il était
question de l’Egypte dans ce dernier rapport sur la
compétitivité, ce questionnaire élaboré par
Sala-I-Martin a été présenté à
98 chefs d’entreprises, dont 78 qui appartiennent à plus de
50 % au secteur privé. Privées, publiques et mixtes avec 100
employés à 5 000, les entreprises choisies par le Centre
égyptien pour les études économiques sont assez
diversifiées. « Et à partir du résultat, le forum donne un
score de 1 à 7 à chaque pays », résume
Blanker. L’Egypte est arrivée 4e en Afrique derrière
la Tunisie, l’Afrique du Sud et l’Ile Maurice. Et par «
coïncidence », elle occupe aussi la 4e place dans le rapport
de la compétitivité arabe, pour finir 65e sur le niveau
mondial qui couvre 128 pays.
Amener
une
prise de conscience
L’étude ne vise cependant pas ce classement, mais plutôt une
appréhension de la structure de chaque pays dans le but
ultime de « restructurer l’économie et améliorer la
productivité ». Des conclusions négatives sont bien sûr
tirées. A titre d’exemple : « Il est difficile de licencier
les employés, et donc très difficile de les embaucher. Il
n’existe pas de coopération
employeur-employé. Le système éducatif occupe un
niveau de qualité assez bas (106/128), l’innovation et la
créativité ne sont pas prises en considération », détaille
l’économiste. Ce qui est étonnant dans ce rapport, c’est que
des points positifs existent. N’est-il pas question de
compétitivité ? On évoque « des faibles impôts, le temps
réduit pour le lancement d’un projet, la flexibilité pour
déterminer les salaires, la taille du marché est assez
grande » et contrairement aux idées reçues « les femmes sont
bien intégrées dans l’économie en Egypte qui est la 38e
mondialement sur le plan de la participation de la femme à
l’économie ». Aussi scientifique soit-elle, l’économiste
Samir Radwane critique pour
autant cette méthodologie (lire entretien). « Un
questionnaire basé entièrement sur la perception de
l’interrogé est sujet à beaucoup
de subjectivité », dit-il. Ainsi, un homme d’affaires qui a
à se prononcer sur la corruption, s’il est en bon terme avec
l’administration du pays ou que lui-même est corrompu,
va-t-il certainement répondre négativement à la question.
A la mode pour autant, ces questionnaires. Reporters Sans
Frontières (RSF), qui recense toutes les atteintes à la
liberté de la presse, avant de défendre les journalistes
persécutés pour leur activité professionnelle, adopte une
méthodologie presque pareille, alors que plus simple. «
Notre source principale est notre correspondant sur place
qui a ses contacts et connaît bien les médias et la
situation sur le terrain. Alors, soit il nous donne des
informations, soit il vérifie des informations publiées par
des agences de presse. Les nouvelles publiées par les médias
locaux constituent aussi une source importante pour nous »,
explique Hajar
Smouni, responsable du bureau
Moyen-Orient. Dans certains cas, RSF dépêche une délégation
sur place, une sorte de mission d’enquête pour à la fois
rencontrer les autorités, nouer des relations avec elles et
plaider la cause d’un ou de plusieurs journalistes. « On n’a
pas eu de problème particulier avec l’Egypte, qui nécessite
à ce stade l’envoi d’une telle mission », précise
Smouni. Mais lorsqu’il est
question du classement mondial où l’Egypte n’est qu’en 133e
place derrière des pays comme le Koweït, la Jordanie, le
Togo ou la Mozambique, RSF procède par questionnaire. Un
document adressé à « tous nos contacts » : journalistes,
syndicalistes, militants de droits de l’homme, juristes ...
« Le maximum de personnes possibles pour rassembler le plus
de réponses possibles ». 50 critères, comme le nombre de
journalistes tués, ceux interpellés ou emprisonnés, ceux
torturés ... permettent de rassembler les notes.
L’affaire semble d’ailleurs compliquée quand il s’agit des
droits de l’homme. Les ONG qui traitent des violations de
ces droits ne dévoilent pas aussi facilement leurs méthodes.
Il était difficile d’obtenir auprès d’elles des détails sur
la manière dont elles collectent l’information. Question de
sécurité peut-être parce qu’elles se voient souvent accusées
de tous les torts par le gouvernement. Ce dernier qualifie
souvent leurs rapports de fabriqués de toutes pièces.
Vrais, faux ou exagérés ? Ces rapports peuvent être un
mélange de tout cela. Mais même s’ils ne reflètent pas à la
lettre toute une réalité complexe, ils permettent d’attirer
l’attention sur des aspects de la vie égyptienne
occasionnant parfois des prises de conscience, soit de la
part du gouvernement, soit de la part de la société civile.
Le regard de l’autre peut être édifiant. Dans son rapport
sur les crimes et la sécurité en Egypte, publié en février
2007 par les Etats-Unis, on peut lire, parlant de la
circulation : « A la place des feux qui souvent sont en
panne, un policier qui avec le bout du doigt permet aux
voitures de passer ou non ». Un petit détail peut-être mais
pour autant significatif l
Samar Al-Gamal