Al-Ahram Hebdo, Arts | Leçon d’éthique
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 18 au 24 juillet 2007, numéro 671

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Arts

  Livres

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Arts

Cinéma. L’enthousiasme est général avec la sortie concomitante de deux films comiques estivaux concurrents : Morgane Ahmad Morgane et Karkar. Cependant, par un discours constructif, le premier gagne sur les dérives de l’aventure sclérosée du second.

Leçon d’éthique 

Lorsque la vedette Adel Imam renoue avec le comique politique dans le film Morgane Ahmad Morgane de Ali Idriss, c’est parce que le moment implique d’attirer l’attention sur des choix nécessaires, des orientations indispensables. Ces orientations n’engagent pas seulement les conditions de vie et de travail de tous, mais aussi la construction du rapport à soi et aux autres. Le générique du film déroule le passage en revue des structures de l’empire industriel du richissime Morgane (Adel Imam), indiquant que sa prééminence est en cours. Mais cet art liquide, ce rapide surf sur les acquis d’une mondialisation galopante, se heurte aux barrières de la loi. Morgane subit un contrôle du fisc, mais garde les pieds sur terre et négocie son exonération en corrompant le fonctionnaire des impôts. C’est que son éthique est que les gens s’inclinent, basculent par nécessité et que les grandes eaux recouvrent tout.

Le titre éponyme indique lui-même la tension à ce jour irrésolue entre ces titans du marché et les intellectuels intègres qui veillent à ce que les frontières éthiques construites ne soient pas sitôt tombées sous les coups de haches des capitalistes façonnant le monde à leur image.

Une friction minimale entre Aliaa (Basma), la fille de Morgane, et un professeur à l’université privée où elle étudie avec son frère Audaï (Chérif Salama) introduit Morgane dans un univers différent de celui où il est habitué à tout modéliser par son entreprise et ses déplacements. Il y rencontre Gihane (Mervat Amine), qui enseigne à ses étudiants la démocratie et la liberté de pensée et d’agir. Dès lors, leurs chemins alternent sans toutefois se croiser sinon à la faveur d’affrontements ou de course au siège du Parlement. Le sens du parcours — ou plutôt son prix — n’est pas le même pour les deux. Leurs mondes sont nettement opposés. Lui se promène en exhibant son carnet de chèques et le spectacle triomphant des acquis du libéralisme, proposant de construire une université semblable à un parc d’attraction. Employant tour à tour la ruse ou la corruption, il neutralise la hargne de ses adversaires et obtient l’adhésion de moralisateurs moribonds ressassant les mérites d’un libéralisme qui date.

Néanmoins, dans une grande chorégraphie, simulant une mobilisation où participent les étudiants, Gihane met en garde contre le rêve de Morgan de tout modéliser à son image. Car comme dit le philosophe français Gilles Deleuze, s’adressant aux étudiants de la Femis (école de cinéma parisienne) : « Dès qu’il y a rêve de l’autre, il y a danger ... Le rêve est une volonté de puissance ... Méfiez-vous du rêve de l’autre, parce que si vous êtes pris dans le rêve de l’autre, vous êtes foutus ». Ce que le cinéaste Ali Idriss cherche à appréhender à travers ce capitaliste prodige, c’est le secret d’une manipulation plus générale, celle par laquelle l’Egypte est plongée dans la piscine mondialisée. La réduction du rôle planificateur de l’Etat, dictée par les instances gérant la mondialisation, a livré le pays aux mains des élites d’affaires. Lesquelles ont négligé les secteurs porteurs de l’éducation, de la culture, du sport et du travail, pour imposer une modernité voulue flambant neuve. Qui n’est rien d’autre qu’un ensemble d’édifices sans futur, reproduisant un modèle de gloires décrépies.

La réponse du film consiste à envisager la science et l’éducation comme unique porte salutaire. C’est à leur aune que la conversion de Morgan et du milieu d’affaires qu’il représente est nécessaire. Le génie du cinéaste est de faire croire en la possibilité de lancer deux personnages, Gihane et Morgan, comme deux explorateurs, deux guides à l’intérieur d’un espace à défricher, découvrir pour l’avenir.

Après les jeux d’argent, Morgan, assez agile, s’accroupit, s’amuse avec des jeunes de l’âge de ses enfants, écoute leurs doléances, comprend leur déroute. A tâtons, il cherche comme l’homme aujourd’hui sa mesure parmi un affolement, une flambée des échelles — physiques et de valeurs.  

Erreur de perspective

Mais pendant qu’Imam se place du côté du réel, reflétant les combats durs menés contre les rêves totalitaires qui nous hantent, Mohamad Saad fait une erreur de perspective dans Karkar de Ali Ragab, qui a un rôle calamiteux sur la standardisation de sa performance de comédien. Le film débute sur Karkar, qu’il incarne, un jeune plus ou moins oisif, déconnecté de son père Hennawi (qu’il interprète lui-même), qui est terrible et austère, détenant un grand commerce de pièces détachées. Déconnectés, nous le sommes aussi, nous fourvoyant à guetter dans la bouche de Karkar une réplique indiquant la raison de son rapport distancié de son père, ce dieu dont il est la créature-marionnette et qui affecte l’emphase entre chaque phrase.

Ce qui n’est pas sans étonner, c’est que l’on assiste dans une telle théâtralité à l’exécution de la pénitence de Karkar, le jour de ses noces, pour avoir dérogé aux codes et prescriptions inconnus du père. Il échappe belle à une électrocution dans son bain, et contracte une folie sans espoir de guérison. Dans cette théâtralité, programmée soi-disant pour séduire, il n’est jamais question pour Hennawi d’élucider ses idées, mais de travailler sa démagogie. Il procède de la manipulation, en concoctant un mariage arrangé de Karkar, fou, avec l’une de ses cousines qui partagera sa fortune. Montage habile de l’action qui donne l’occasion à Mohamad Saad de multiplier ses apparitions tantôt dans le rôle du père, tantôt dans celui du fou décrié, ou du cousin Réda qui se déguise en fille pour le séduire. Ainsi, la marge d’improvisation et la gamme de jeu du seul rôle féminin, Aziza, sa prétendue cousine, qu’interprète Yasmine Abdel-Aziz, s’en trouvent sérieusement restreintes.

Par ailleurs, la mise en scène des spéculations auxquelles s’adonnent Assem, oncle de Karkar, et Zahira, sa tante, pour détourner sa fortune n’est pas fraîche et demeure superficielle, quant à l’élaboration.

Cela étant dit, on se demande si les gestes, les mots et le pantomime auxquels se livre Mohamad Saad sont signifiants ? S’il se tient à la bonne distance par rapport aux trois personnages qu’il incarne ? Tient-on là un vrai acteur ? Autant de questions à évaluer. Tout porte à croire qu’il ne serait ainsi qu’affaire de fabrication à la chaîne de personnages, l’un se proposant à la place de l’autre, qui ne servent à aucune cohérence qui les rende convaincants, mais à apposer un tampon spécial pour preuve de la farouche indépendance du comédien par rapport au jeu des personnages qui partagent la trame. Il s’agit pour lui davantage de gagner à tous les coups en s’assurant le cumul des rôles, pariant sur une aventure comique toujours plus précaire. Il doit donc changer de perspective en misant plus sur le fond, s’il espère obtenir le respect et la fidélité du public en retour.

Amina Hassan

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah - Chourouq Chimy
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.