Cinéma.
L’enthousiasme est général avec la sortie concomitante de
deux films comiques estivaux concurrents : Morgane Ahmad
Morgane et Karkar. Cependant, par un discours constructif,
le premier gagne sur les dérives de l’aventure sclérosée du
second.
Leçon d’éthique
Lorsque
la vedette Adel Imam renoue avec le comique politique dans
le film Morgane Ahmad Morgane de Ali Idriss, c’est parce que
le moment implique d’attirer l’attention sur des choix
nécessaires, des orientations indispensables. Ces
orientations n’engagent pas seulement les conditions de vie
et de travail de tous, mais aussi la construction du rapport
à soi et aux autres. Le générique du film déroule le passage
en revue des structures de l’empire industriel du richissime
Morgane (Adel Imam), indiquant que sa prééminence est en
cours. Mais cet art liquide, ce rapide surf sur les acquis
d’une mondialisation galopante, se heurte aux barrières de
la loi. Morgane subit un contrôle du fisc, mais garde les
pieds sur terre et négocie son exonération en corrompant le
fonctionnaire des impôts. C’est que son éthique est que les
gens s’inclinent, basculent par nécessité et que les grandes
eaux recouvrent tout.
Le titre éponyme indique lui-même la tension à ce jour
irrésolue entre ces titans du marché et les intellectuels
intègres qui veillent à ce que les frontières éthiques
construites ne soient pas sitôt tombées sous les coups de
haches des capitalistes façonnant le monde à leur image.
Une friction minimale entre Aliaa (Basma), la fille de
Morgane, et un professeur à l’université privée où elle
étudie avec son frère Audaï (Chérif Salama) introduit
Morgane dans un univers différent de celui où il est habitué
à tout modéliser par son entreprise et ses déplacements. Il
y rencontre Gihane (Mervat Amine), qui enseigne à ses
étudiants la démocratie et la liberté de pensée et d’agir.
Dès lors, leurs chemins alternent sans toutefois se croiser
sinon à la faveur d’affrontements ou de course au siège du
Parlement. Le sens du parcours — ou plutôt son prix — n’est
pas le même pour les deux. Leurs mondes sont nettement
opposés. Lui se promène en exhibant son carnet de chèques et
le spectacle triomphant des acquis du libéralisme, proposant
de construire une université semblable à un parc
d’attraction. Employant tour à tour la ruse ou la
corruption, il neutralise la hargne de ses adversaires et
obtient l’adhésion de moralisateurs moribonds ressassant les
mérites d’un libéralisme qui date.
Néanmoins, dans une grande chorégraphie, simulant une
mobilisation où participent les étudiants, Gihane met en
garde contre le rêve de Morgan de tout modéliser à son
image. Car comme dit le philosophe français Gilles Deleuze,
s’adressant aux étudiants de la Femis (école de cinéma
parisienne) : « Dès qu’il y a rêve de l’autre, il y a danger
... Le rêve est une volonté de puissance ... Méfiez-vous du
rêve de l’autre, parce que si vous êtes pris dans le rêve de
l’autre, vous êtes foutus ». Ce que le cinéaste Ali Idriss
cherche à appréhender à travers ce capitaliste prodige,
c’est le secret d’une manipulation plus générale, celle par
laquelle l’Egypte est plongée dans la piscine mondialisée.
La réduction du rôle planificateur de l’Etat, dictée par les
instances gérant la mondialisation, a livré le pays aux
mains des élites d’affaires. Lesquelles ont négligé les
secteurs porteurs de l’éducation, de la culture, du sport et
du travail, pour imposer une modernité voulue flambant
neuve. Qui n’est rien d’autre qu’un ensemble d’édifices sans
futur, reproduisant un modèle de gloires décrépies.
La réponse du film consiste à envisager la science et
l’éducation comme unique porte salutaire. C’est à leur aune
que la conversion de Morgan et du milieu d’affaires qu’il
représente est nécessaire. Le génie du cinéaste est de faire
croire en la possibilité de lancer deux personnages, Gihane
et Morgan, comme deux explorateurs, deux guides à
l’intérieur d’un espace à défricher, découvrir pour
l’avenir.
Après les jeux d’argent, Morgan, assez agile, s’accroupit,
s’amuse avec des jeunes de l’âge de ses enfants, écoute
leurs doléances, comprend leur déroute. A tâtons, il cherche
comme l’homme aujourd’hui sa mesure parmi un affolement, une
flambée des échelles — physiques et de valeurs.
Erreur de perspective
Mais pendant qu’Imam se place du côté du réel, reflétant les
combats durs menés contre les rêves totalitaires qui nous
hantent, Mohamad Saad fait une erreur de perspective dans
Karkar de Ali Ragab, qui a un rôle calamiteux sur la
standardisation de sa performance de comédien. Le film
débute sur Karkar, qu’il incarne, un jeune plus ou moins
oisif, déconnecté de son père Hennawi (qu’il interprète
lui-même), qui est terrible et austère, détenant un grand
commerce de pièces détachées. Déconnectés, nous le sommes
aussi, nous fourvoyant à guetter dans la bouche de Karkar
une réplique indiquant la raison de son rapport distancié de
son père, ce dieu dont il est la créature-marionnette et qui
affecte l’emphase entre chaque phrase.
Ce qui n’est pas sans étonner, c’est que l’on assiste dans
une telle théâtralité à l’exécution de la pénitence de
Karkar, le jour de ses noces, pour avoir dérogé aux codes et
prescriptions inconnus du père. Il échappe belle à une
électrocution dans son bain, et contracte une folie sans
espoir de guérison. Dans cette théâtralité, programmée
soi-disant pour séduire, il n’est jamais question pour
Hennawi d’élucider ses idées, mais de travailler sa
démagogie. Il procède de la manipulation, en concoctant un
mariage arrangé de Karkar, fou, avec l’une de ses cousines
qui partagera sa fortune. Montage habile de l’action qui
donne l’occasion à Mohamad Saad de multiplier ses
apparitions tantôt dans le rôle du père, tantôt dans celui
du fou décrié, ou du cousin Réda qui se déguise en fille
pour le séduire. Ainsi, la marge d’improvisation et la gamme
de jeu du seul rôle féminin, Aziza, sa prétendue cousine,
qu’interprète Yasmine Abdel-Aziz, s’en trouvent sérieusement
restreintes.
Par ailleurs, la mise en scène des spéculations auxquelles
s’adonnent Assem, oncle de Karkar, et Zahira, sa tante, pour
détourner sa fortune n’est pas fraîche et demeure
superficielle, quant à l’élaboration.
Cela étant dit, on se demande si les gestes, les mots et le
pantomime auxquels se livre Mohamad Saad sont signifiants ?
S’il se tient à la bonne distance par rapport aux trois
personnages qu’il incarne ? Tient-on là un vrai acteur ?
Autant de questions à évaluer. Tout porte à croire qu’il ne
serait ainsi qu’affaire de fabrication à la chaîne de
personnages, l’un se proposant à la place de l’autre, qui ne
servent à aucune cohérence qui les rende convaincants, mais
à apposer un tampon spécial pour preuve de la farouche
indépendance du comédien par rapport au jeu des personnages
qui partagent la trame. Il s’agit pour lui davantage de
gagner à tous les coups en s’assurant le cumul des rôles,
pariant sur une aventure comique toujours plus précaire. Il
doit donc changer de perspective en misant plus sur le fond,
s’il espère obtenir le respect et la fidélité du public en
retour.
Amina
Hassan