A 35 ans, la réalisatrice et comédienne
iranienne Niki Karimi possède déjà une
filmographie bien fournie, de nombreux succès auprès du public et le
respect des critiques. La cinéaste met en scène l’intimité de femmes
émancipées.
Un talent affranchi
Membre
du jury de la section La Caméra d’or lors de la dernière édition du Festival de
Cannes, Niki Karimi a été la première réalisatrice iranienne à recevoir cet
honneur. D’une salle à l’autre et d’une projection à une réception, sa présence
a été des plus marquantes. Elle ne pouvait manquer une telle occasion lui
permettant de parcourir les nouvelles tendances cinématographiques.
Niki
Karimi est une enfant de la balle. A 35 ans, elle a déjà réalisé deux longs
métrages et joué dans 25 films, aux côtés des grands noms du cinéma iranien.
Née à
Téhéran en 1971, elle a depuis toujours été guidée par une imagination sans
limites. Passionnée de lecture, elle n’a laissé aucun livre dans la
bibliothèque de ses parents ni celle de l’école sans le lire et le relire. « Je
passais presque tout mon temps plongée dans le monde des livres. Je m’imaginais
souvent dans la peau de chacun des personnages de ces fictions, une fois Jane
Eire, une autre fois Anna Carnina », dit-elle, en souriant.
Dès
son plus jeune âge, Niki Karimi a choisi le cinéma comme moyen d’expression et
de déchiffrage. « Je me souviens toujours des films américains que j’avais
l’habitude de regarder à la télévision. Je vivais dans un pays, à l’ombre d’une
culture, où pas mal de gens souffraient de pas mal de choses. A travers les
films, j’ai saisi la réalité ».
Elle a
passé sa jeunesse à traduire les livres, notamment les recueils de poésie. Une
passion qui s’est transformée rapidement en profession. « Mon père avait
l’habitude d’écouter de la musique pop, comme les chansons des Beatles ou des
Bee Gees. Moi, j’étais très curieuse de connaître la signification des paroles.
Je consultais alors le dictionnaire et traduisais les paroles. Ensuite, je
passais à la traduction des articles de presse et autres livres jusqu’à
satiété. A l’époque, je voulais même faire carrière dans la traduction ». Ensuite,
c’est le désir fou du jeu et de l’interprétation qui a pris le dessus.
Il
suffit de quelques minutes de conversation avec elle pour se rendre compte à
quel point c’est une cinéphile obstinée et désireuse de se frayer une voie à
elle. Pourtant, le théâtre l’avait courtisée au début, avec notamment des
pièces shakespeariennes qu’elle a données durant ses études secondaires et
universitaires. Niki Karimi reconnaît, en effet, que les portes du cinéma ne
s’ouvrent pas facilement aux femmes, dans une société purement masculine comme
celle d’Iran. Ceci dit, derrière l’image cathodique d’un physique avenant, se
cache une véritable artiste qui a fait ses armes toute seule dans l’univers du
cinéma. Un monde qui fait rarement de cadeaux ! « J’ai beaucoup souffert pour
pouvoir m’exprimer et me frayer une voie artistique lors de mes débuts en tant
que comédienne », relate-t-elle. Et d’ajouter : « Au sein d’une société
iranienne qui humiliait le cinéma, devenir artiste te rendait proie à de
multiples controverses. Cela aurait pu facilement mettre un terme à ma
carrière. Mais avec plus de constance, j’ai pu surmonter les problèmes pour
être classée parmi les quelques rares comédiennes en Iran ».
Il y a
des têtes qui, dès leur apparition à l’écran, l’on est presque sûr qu’elles
laisseront une trace durable dans le cinéma. Celle de Niki Karimi dégage une
telle émotion, une innocente gravité, que sa beauté même en paraît éclipsée. Calme,
sereine et sûre de son talent, elle est du genre à faire passer ses idées et
ses convictions, sans déployer beaucoup de peine. « Je suis venue au cinéma par
hasard, poussée par une vraie passion artistique. Je ne savais pas que ce monde
m’intéressait autant ».
Tout a
commencé alors qu’elle était sur les bancs d’école. Elle avait 17 ans et avait
suivi quelques stages artistiques en parallèle au cursus scolaire normal. Son
ambition était de devenir créatrice, au sens général du mot. Mais une rencontre
fortuite a bouleversé sa vie. Un ami, alors assistant-réalisateur, cherchait
une fille « spirituelle et pertinente » pour jouer dans un nouveau film. « Il
m’a introduit au réalisateur Behruz Afkhami qui m’a offert mon premier rôle
dans Arus (la jeune mariée) ».
En
tant qu’actrice, elle a été formée par les proches collaborateurs de Mohsen
Makhmalbaf, Dariush Mehrjouii et Ahmadreza. Une fois ses études secondaires
terminées, elle poursuit sa formation dans les domaines de la mise en scène et
du design aux Etats-Unis. Puis effectue des études libres, considérant la
création artistique comme « un outil de résistance contre la laideur du monde
et son injustice ». Elle se fait volontiers artisane au service de l’art
scénique prenant en charge la conception, la mise en scène et l’interprétation
de spectacles traitant des sujets relatifs à la condition de la femme, à
l’amour et aux pouvoirs.
La
première incursion de la réalisatrice dans le septième art se fait par le biais
du court métrage et de quelques longs métrages comme assistante des grands
réalisateurs. Et ce n’est qu’en 2001, qu’elle signe un premier documentaire sur
l’infertilité. C’est son premier film, Avoir ou ne pas avoir, qui a remporté le
prix iranien The Rain pour le cinéma documentaire.
Elle
confirme son talent avec son deuxième long métrage, Une Nuit, lequel a connu un
grand succès et a participé dans plus de 58 festivals internationaux. Niki
Karimi devient alors une icône de la réussite. Elle en profite pour se lancer
dans un projet ambitieux sur l’avenir politique de l’Iran, dont elle garde
encore les détails.
La
cinéaste iranienne déploie ses ailes. Elle multiplie et cumule les expériences
professionnelles. Interprétation, mise en scène, traduction et rédaction de
scénarios. Il s’agit pour elle « d’une condition de survie et de formation
professionnelle ». Et à elle d’expliquer sur un ton serein : « Etre à la fois
comédienne, réalisatrice, scénariste, designer et traductrice, cela ne signifie
pas forcément être une femme confuse. Il s’agit de divers moyens d’expression
et de motivation pour vivre, pour être fructueuse. Ce n’est pas un boulot, mais
une mission ».
Il
n’est donc pas étonnant que le cinéma de Niki Karimi soit empreint d’humanité
ainsi que d’un sens esthétique éblouissant, tant sur le fond que sur la forme. Elle
appartient à une génération de cinéastes réputés pour leur persévérance et leur
ouverture d’esprit. Ces derniers ont lancé la « nouvelle vague » du cinéma
iranien et ont réussi à lui redonner vie, en dépit de la guerre et du fanatisme
religieux et social. Malgré le contenu politique et philosophique de ses films,
la femme et ses causes restent le sujet dominant.
Découvrir
les films de Karimi n’est pas une mince affaire et peut sans doute rebuter le
spectateur peu habitué à une forme de cinéma atypique. Ses films mêlent
expérience et discrimination de sexes, pour dépeindre des femmes
déresponsabilisées et désemparées dans une société dominée par les hommes.
Les
personnages féminins de Karimi sont prisonniers des hommes et de leurs propres
mentalités. La réalisatrice iranienne, lauréate d’une dizaine de prix, voit le
problème de sexes dans la société iranienne par le biais d’une lentille
complexe. Ses deux longs métrages, To Have or not to Have (avoir ou ne pas
avoir, 2001) et One Night (une nuit, 2004), brossent tous les deux le portrait
de femmes opprimées par des facteurs à la fois internes et externes. En fait,
Karimi ne se considère pas différente des personnages auxquels elle donne vie
sur écran. Elle affirme que ses films relatent souvent ses propres expériences.
Ses débuts en tant que réalisatrice, dans Avoir ou ne pas avoir, trouvent leur
origine dans « un sentiment profond de réalisation d’une vie ».
Dans
un pays qui se considère comme libéral en matière de droits des femmes, les films
de Niki Karimi révèlent une force révolutionnaire inhérente à la mentalité des
femmes iraniennes. « Ce n’est pas uniquement une affaire de lois, c’est une
affaire de changement de mentalités. Les choses ne changeront pas dans l’esprit
des hommes et des femmes par un simple coup de baguette magique et à grand
renfort de lois », avait-elle déclaré dans la presse.
Pour
ce qui est des réalisatrices, Karimi considère que les femmes se montrent
aujourd’hui aussi compétentes et nombreuses que les hommes. « Je ne suis pas la
seule femme cinéaste en Iran. Nous ne souffrons pas d’une loi écrite, il n’est
pas dit qu’une femme ne peut pas être réalisatrice. Mais dans l’esprit des
gens, dans la culture et la tradition, c’est difficile à accepter ».
Ce
contexte peut, selon elle, détruire les femmes iraniennes et tous ceux qui
n’ont pas droit à la communication. « On me demandait comment je pouvais faire
des films, parce que j’étais jeune, iranienne et femme. Si j’avais été un
homme, cela aurait été bien différent, même si j’avais 17 ans. Les femmes ne
sont pas toujours envisagées comme des auteurs ».
Elle
se raconte un peu, revient sur ses débuts, sa carrière, ses rencontres
déterminantes avec les cinéastes de par le monde.. Ce qu’elle tait, par
discrétion ou par pudeur sur elle-même, sa vie, ses qualités de femme et ses
talents d’actrice, on le découvre à travers les commentaires des gens du
métier, et les critiques. « Niki Karimi est la nouvelle perle du cinéma
féministe iranien ; elle ne cesse de nous surprendre par sa verve et la
fluidité de ses idées purement nationales et assez intimes », souligne le
critique iranien Ahmed Behrajian.
Féministe
convaincue, Niki Karimi est encore célibataire. Pour elle, la vie est pleine
d’objectifs qu’on peut chercher à atteindre avant le mariage. « Se marier et
construire une famille ne représentent pas la priorité numéro 1 dans ma vie, du
moins pour le moment », avoue-t-elle. Et de poursuivre : « Pour moi, il est
maintenant plus important de découvrir mes talents et de prouver mon rôle
positif dans la société. Le mariage est sans doute une grande responsabilité à
laquelle je ne suis pas encore prête ».
Une
femme, un moyen d’expression et une philosophie de vie. Un périple bien riche,
deux seuls grands succès, Niki Karimi est fière de ce qu’elle a accompli. Elle
ne cesse de rêver de l’essor du cinéma iranien. « Un avenir très prometteur
attend le cinéma iranien, mais il faut que les cinéastes nationaux se créent un
climat professionnel plus adéquat pour que le cinéma iranien poursuive sa
renaissance ». Encore tant de buts artistiques à concrétiser .
Yasser Moheb
Jalons
1971 : Naissance à Téhéran.
1989 : Première apparition sur écran à travers le film Temptation de Jamshid Haidari.
1995 : Prix de la meilleure actrice du Festival de Saint-Sébastien pour son rôle dans Sara.
2001 : Prix du Festival du film du Caire pour son rôle dans Le Côté caché.
2004 : Réalisation de son second film Une Nuit.
2007 : Membre du jury de La Caméra d’or au Festival de Cannes.