Mariage .
Neuf millions d’Egyptiens en âge de se marier n’ont pas
encore franchi le pas. Six millions d’entre eux sont des
hommes. Au facteur de la crise économique vient se greffer
la phobie de l’engagement. L’idée du mariage ne semble plus
les séduire.
Des hommes qui ont la peur au ventre
Tareq
a 36 ans. Il a bien profité de sa jeunesse et porte
fièrement le titre de coureur de jupons. Les relations
passagères sont sa spécialité. Il suffit que l’une de ces
femmes commence à parler mariage pour qu’il prenne la fuite.
Il le sait et l’avoue à tout le monde, y compris sa famille.
« Je ne suis pas fait pour ça. Je n’arrive pas à m’imaginer
en tant qu’époux et père de famille ». Des mots tels que vie
commune, stabilité et enfants sont pour lui synonymes
d’horreur. Pourtant, il a tout pour fonder un foyer. Il est
même ce qu’on pourrait définir comme le bon parti. Issu
d’une famille riche et propriétaire d’une entreprise
d’import-export, Tareq ne voit pas dans le mariage un
fardeau financier. Pour lui, il s’agit d’une véritable
phobie de l’engagement. « Je ne peux pas nier que la
solitude est parfois déprimante. Mais, je préfère rester
célibataire que de rater ma vie dans des disputes
insignifiantes. Il suffit de voir comment sont devenus mes
amis qui se sont mariés pour renoncer définitivement à
l’idée. Ces mêmes personnes étaient il y a quelques années
pleines de vie et de joie. Même les mariages qui ont été le
fruit d’une longue histoire d’amour se sont terminés par un
échec fulgurant. L’amour éternel n’est qu’une utopie née du
délire de personnes trop optimistes. Donnez-moi donc une
seule raison pour me marier ».
Tareq se qualifie d’homme réaliste mais surtout lucide. Il
n’est pas prêt à se laisser piéger par une histoire d’amour.
Les psychologues appellent cela « la phobie de l’engagement
», un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur. «
Cette phobie est beaucoup plus fréquente chez les hommes.
Pour eux, couple implique privation de libertés. La vie à
deux les effraie et ils finissent par rompre. Même ceux qui
continuent restent sans s’impliquer dans le couple, ce qui
mène à un échec », explique Josette Abdallah, psychologue.
Pour elle, le phénomène de la phobie du mariage est associé
au modernisme. Il s’agit d’une génération d’hommes qui
voient dans le travail la source principale de satisfaction.
Ils qualifient donc le mariage de barrière ou contrainte à
leurs ambitions professionnelles. « De plus, dans les
classes sociales aisées, les relations sont de plus en plus
ouvertes. Il est aujourd’hui facile pour un homme d’avoir
une relation affective sans forcément aboutir au mariage.
Celui-ci finit par s’adapter à ce style de vie qui n’exige
de lui aucun engagement, donc aucune responsabilité »,
ajoute-t-elle.
La société est bel et bien en train de changer. Les chiffres
du dernier recensement donnent une image effrayante de la
nouvelle vision des jeunes par rapport au mariage. Neuf
millions d’Egyptiens ont atteint l’âge du mariage, à savoir
35 ans, et sont encore célibataires. Six millions d’entre
eux sont des hommes. Et ce n’est pas tout. Les deux villes
du Caire et d’Alexandrie comptent à elles seules un chiffre
record de divorces. Chaque année, 46 % des mariages conclus
dans ces deux villes finissent par un divorce, et ce, lors
de la première année de l’union.
Des échecs qui ébranlent la crédibilité de ce système
social, à savoir le mariage, aux yeux de plus en plus de
jeunes. Ceux-ci se demandent pourquoi perdre leur temps et
énergie dans une relation qui est, dès le départ, vouée à
l’échec.
Dans un sondage effectué par le Centre national de
recherches sociales, sur un échantillon de 1 073 jeunes
hommes représentant des classes sociales différentes, les
opinions sont plus que révélatrices : 75 % des hommes
interviewés confiaient que l’idée du mariage ne leur
apportera rien. Ceux qui soutenaient l’idée avaient pour
principale raison le fait de fonder une famille et donc
d’avoir des enfants.
Pour Josette Abdallah, le problème réside avant tout dans
l’éducation. « Dans nos familles, on apprend à la fille, dès
son plus jeune âge, qu’elle est faite pour se marier et pour
devenir mère ». Au sein de la famille, elle apprend, au fil
des ans, comment elle jouera ce rôle. En revanche, cela est
loin d’être le cas pour le garçon. On ne lui apprend donc
pas comment assumer la responsabilité en tant qu’époux ni en
tant que père. C’est à partir de là que le conflit commence.
Si pour la femme, mariage représente sécurité, protection et
stabilité, il devient pour l’homme synonyme d’obligations et
d’étouffement. La femme commence sa vie conjugale avec de
grandes attentes de son futur époux, exigeant de son
conjoint toute l’attention et la compréhension. Des attentes
qui finissent, hélas, par une grande déception.
Dans le film Sahar al-layali (veillées nocturnes), le
portrait du célibataire endurci, joué par l’acteur Chérif
Mounir, a bien incarné ce phénomène. Lui qui avouait
partager un amour sincère avec sa bien-aimée n’avait pas
l’audace de prendre la décision de franchir le pas. Et elle
qui tentait de le convaincre lui répétait : « J’ai besoin de
sécurité. Je veux épouser l’homme que j’aime et devenir mère
», alors que lui rétorquait : « Le mariage est une décision
cruciale. J’ai peur de l’échec ».
Il a pris le large
Deux
visions différentes du mariage qui sont à l’origine de
l’échec de nombreuses relations. Les fiançailles de Sara ont
duré un an. Elle était pleine de joie et considérait ce
partenaire comme l’homme de sa vie. La jeune femme n’arrive
toujours pas à comprendre pourquoi, au dernier moment, son
fiancé a pris la fuite. « Un mois avant les noces, ses
systèmes d’alarme se sont déclenchés, il cherchait toutes
les raisons de rupture et m’a quittée sans plus jamais
donner signe de vie ». Sara, qui consulte un psychiatre
depuis la rupture, n’a toujours pas dépassé cette crise. «
Pendant plus d’un an, il m’avait poursuivie avec assiduité.
Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il allait réagir ainsi. A
l’approche du mariage, il faisait tout pour saboter la
relation ». Son psychiatre tente de lui expliquer qu’elle ne
doit pas culpabiliser car elle n’est en aucun cas la raison
de cette rupture. « Je n’avais rien exigé de lui. Je ne
comprenais pas pourquoi je suis devenue pour lui une
ennemie, une source d’angoisse ». Sara a été étonnée de
constater le nombre de femmes qui vivent cette épreuve.
Dans ce genre de rupture, la psychothérapie devient
indispensable. Abdel-Nasser Omar, psychiatre et spécialiste
des problèmes du couple, considère que les victimes de ces
phobiques ont besoin d’apprendre à se protéger, et surtout à
faire preuve de lucidité pour pouvoir les identifier. Il
explique qu’en Europe, on appelle ce phénomène « Le syndrome
de la corde au cou ». Dans notre société, cette phobie est
souvent à l’origine de l’échec de nombreux mariages et
relations, sans que le couple le sache. Car les raisons
avouées sont d’habitude de simples excuses sans fondement.
Et rares sont les hommes qui auront l’audace de confier
leurs véritables craintes.
Ces phobiques sont capables de transformer la vie du couple
en un véritable enfer. « Il traite sa femme comme si elle
n’avait aucune importance dans sa vie, évite de s’impliquer
dans les détails quotidiens de la vie familiale, se protège
derrière un emploi du temps surchargé. Plus le temps passe,
plus le phobique dévoile son vrai visage. Il n’est plus là,
ne se donne plus la peine d’expliquer ses absences et avant
de rompre définitivement, il fera tout pour faire assumer à
sa femme la responsabilité de cet échec ».
Abdel-Nasser Omar confie recevoir beaucoup d’hommes de ce
genre. Il leur conseille d’être francs dès le départ, tout
en avouant leur panique à leurs partenaires. Pourtant, rares
sont ceux qui dévoilent leur vrai visage à la jeune fille et
avouent leur panique. Achraf est un jeune homme de 25 ans.
Il est fiancé à une collègue et compte se marier dans deux
mois. Il faut le voir en train de circuler dans son milieu
de travail, déballant sa panique à tout le monde. « Je ne
sais pas si j’ai fait le bon choix. Pourrais-je assumer
cette responsabilité ? Avec mon salaire modeste, serais-je
capable de fonder un nid, de satisfaire les besoins de ma
femme et de garantir un niveau de vie décent à mes futurs
enfants ? ».
Une série et un tas de questions qui l’obsèdent jour et
nuit. Achraf confie souffrir de palpitations à l’approche de
la date du mariage. Il ne nie pas vouer un véritable amour
pour sa fiancée. Un amour qui cependant risque de s’écrouler
face à une inhibition devenue obsessionnelle.
Amira
Doss