Al-Ahram Hebdo, Société | Des hommes qui ont la peur au ventre
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 Semaine du 11 au 17 Juillet 2007, numéro 670

 

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Société

Mariage . Neuf millions d’Egyptiens en âge de se marier n’ont pas encore franchi le pas. Six millions d’entre eux sont des hommes. Au facteur de la crise économique vient se greffer la phobie de l’engagement. L’idée du mariage ne semble plus les séduire.

Des hommes qui ont la peur au ventre 

Tareq a 36 ans. Il a bien profité de sa jeunesse et porte fièrement le titre de coureur de jupons. Les relations passagères sont sa spécialité. Il suffit que l’une de ces femmes commence à parler mariage pour qu’il prenne la fuite. Il le sait et l’avoue à tout le monde, y compris sa famille. « Je ne suis pas fait pour ça. Je n’arrive pas à m’imaginer en tant qu’époux et père de famille ». Des mots tels que vie commune, stabilité et enfants sont pour lui synonymes d’horreur. Pourtant, il a tout pour fonder un foyer. Il est même ce qu’on pourrait définir comme le bon parti. Issu d’une famille riche et propriétaire d’une entreprise d’import-export, Tareq ne voit pas dans le mariage un fardeau financier. Pour lui, il s’agit d’une véritable phobie de l’engagement. « Je ne peux pas nier que la solitude est parfois déprimante. Mais, je préfère rester célibataire que de rater ma vie dans des disputes insignifiantes. Il suffit de voir comment sont devenus mes amis qui se sont mariés pour renoncer définitivement à l’idée. Ces mêmes personnes étaient il y a quelques années pleines de vie et de joie. Même les mariages qui ont été le fruit d’une longue histoire d’amour se sont terminés par un échec fulgurant. L’amour éternel n’est qu’une utopie née du délire de personnes trop optimistes. Donnez-moi donc une seule raison pour me marier ».

Tareq se qualifie d’homme réaliste mais surtout lucide. Il n’est pas prêt à se laisser piéger par une histoire d’amour.

Les psychologues appellent cela « la phobie de l’engagement », un phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur. « Cette phobie est beaucoup plus fréquente chez les hommes. Pour eux, couple implique privation de libertés. La vie à deux les effraie et ils finissent par rompre. Même ceux qui continuent restent sans s’impliquer dans le couple, ce qui mène à un échec », explique Josette Abdallah, psychologue.

Pour elle, le phénomène de la phobie du mariage est associé au modernisme. Il s’agit d’une génération d’hommes qui voient dans le travail la source principale de satisfaction. Ils qualifient donc le mariage de barrière ou contrainte à leurs ambitions professionnelles. « De plus, dans les classes sociales aisées, les relations sont de plus en plus ouvertes. Il est aujourd’hui facile pour un homme d’avoir une relation affective sans forcément aboutir au mariage. Celui-ci finit par s’adapter à ce style de vie qui n’exige de lui aucun engagement, donc aucune responsabilité », ajoute-t-elle.

La société est bel et bien en train de changer. Les chiffres du dernier recensement donnent une image effrayante de la nouvelle vision des jeunes par rapport au mariage. Neuf millions d’Egyptiens ont atteint l’âge du mariage, à savoir 35 ans, et sont encore célibataires. Six millions d’entre eux sont des hommes. Et ce n’est pas tout. Les deux villes du Caire et d’Alexandrie comptent à elles seules un chiffre record de divorces. Chaque année, 46 % des mariages conclus dans ces deux villes finissent par un divorce, et ce, lors de la première année de l’union.

Des échecs qui ébranlent la crédibilité de ce système social, à savoir le mariage, aux yeux de plus en plus de jeunes. Ceux-ci se demandent pourquoi perdre leur temps et énergie dans une relation qui est, dès le départ, vouée à l’échec.

Dans un sondage effectué par le Centre national de recherches sociales, sur un échantillon de 1 073 jeunes hommes représentant des classes sociales différentes, les opinions sont plus que révélatrices : 75 % des hommes interviewés confiaient que l’idée du mariage ne leur apportera rien. Ceux qui soutenaient l’idée avaient pour principale raison le fait de fonder une famille et donc d’avoir des enfants.

Pour Josette Abdallah, le problème réside avant tout dans l’éducation. « Dans nos familles, on apprend à la fille, dès son plus jeune âge, qu’elle est faite pour se marier et pour devenir mère ». Au sein de la famille, elle apprend, au fil des ans, comment elle jouera ce rôle. En revanche, cela est loin d’être le cas pour le garçon. On ne lui apprend donc pas comment assumer la responsabilité en tant qu’époux ni en tant que père. C’est à partir de là que le conflit commence. Si pour la femme, mariage représente sécurité, protection et stabilité, il devient pour l’homme synonyme d’obligations et d’étouffement. La femme commence sa vie conjugale avec de grandes attentes de son futur époux, exigeant de son conjoint toute l’attention et la compréhension. Des attentes qui finissent, hélas, par une grande déception.

Dans le film Sahar al-layali (veillées nocturnes), le portrait du célibataire endurci, joué par l’acteur Chérif Mounir, a bien incarné ce phénomène. Lui qui avouait partager un amour sincère avec sa bien-aimée n’avait pas l’audace de prendre la décision de franchir le pas. Et elle qui tentait de le convaincre lui répétait : « J’ai besoin de sécurité. Je veux épouser l’homme que j’aime et devenir mère », alors que lui rétorquait : « Le mariage est une décision cruciale. J’ai peur de l’échec ».

 

Il a pris le large

Deux visions différentes du mariage qui sont à l’origine de l’échec de nombreuses relations. Les fiançailles de Sara ont duré un an. Elle était pleine de joie et considérait ce partenaire comme l’homme de sa vie. La jeune femme n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi, au dernier moment, son fiancé a pris la fuite. « Un mois avant les noces, ses systèmes d’alarme se sont déclenchés, il cherchait toutes les raisons de rupture et m’a quittée sans plus jamais donner signe de vie ». Sara, qui consulte un psychiatre depuis la rupture, n’a toujours pas dépassé cette crise. « Pendant plus d’un an, il m’avait poursuivie avec assiduité. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il allait réagir ainsi. A l’approche du mariage, il faisait tout pour saboter la relation ». Son psychiatre tente de lui expliquer qu’elle ne doit pas culpabiliser car elle n’est en aucun cas la raison de cette rupture. « Je n’avais rien exigé de lui. Je ne comprenais pas pourquoi je suis devenue pour lui une ennemie, une source d’angoisse ». Sara a été étonnée de constater le nombre de femmes qui vivent cette épreuve.

Dans ce genre de rupture, la psychothérapie devient indispensable. Abdel-Nasser Omar, psychiatre et spécialiste des problèmes du couple, considère que les victimes de ces phobiques ont besoin d’apprendre à se protéger, et surtout à faire preuve de lucidité pour pouvoir les identifier. Il explique qu’en Europe, on appelle ce phénomène « Le syndrome de la corde au cou ». Dans notre société, cette phobie est souvent à l’origine de l’échec de nombreux mariages et relations, sans que le couple le sache. Car les raisons avouées sont d’habitude de simples excuses sans fondement. Et rares sont les hommes qui auront l’audace de confier leurs véritables craintes.

Ces phobiques sont capables de transformer la vie du couple en un véritable enfer. « Il traite sa femme comme si elle n’avait aucune importance dans sa vie, évite de s’impliquer dans les détails quotidiens de la vie familiale, se protège derrière un emploi du temps surchargé. Plus le temps passe, plus le phobique dévoile son vrai visage. Il n’est plus là, ne se donne plus la peine d’expliquer ses absences et avant de rompre définitivement, il fera tout pour faire assumer à sa femme la responsabilité de cet échec ».

Abdel-Nasser Omar confie recevoir beaucoup d’hommes de ce genre. Il leur conseille d’être francs dès le départ, tout en avouant leur panique à leurs partenaires. Pourtant, rares sont ceux qui dévoilent leur vrai visage à la jeune fille et avouent leur panique. Achraf est un jeune homme de 25 ans. Il est fiancé à une collègue et compte se marier dans deux mois. Il faut le voir en train de circuler dans son milieu de travail, déballant sa panique à tout le monde. « Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix. Pourrais-je assumer cette responsabilité ? Avec mon salaire modeste, serais-je capable de fonder un nid, de satisfaire les besoins de ma femme et de garantir un niveau de vie décent à mes futurs enfants ? ».

Une série et un tas de questions qui l’obsèdent jour et nuit. Achraf confie souffrir de palpitations à l’approche de la date du mariage. Il ne nie pas vouer un véritable amour pour sa fiancée. Un amour qui cependant risque de s’écrouler face à une inhibition devenue obsessionnelle.

Amira Doss

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