Été .
Trois millions de touristes venus des pays arabes, notamment
du Golfe, ont choisi l’Egypte pour destination de vacances.
Un chiffre record qui a poussé magasins, restaurants et
secteurs de l’immobilier à offrir de nouveaux services. Le
simple citoyen, lui, se sent en reste. Enquête.
Des touristes oui, mais ...
«
On ne voit plus d’Egyptiens ici. Nous sommes devenus une
minorité, c’est une invasion arabe », plaisantent quelques
clients venus faire leurs courses au Centre commercial de
l’hôtel Ramsès Hilton, situé au centre-ville. Là, on a
l’impression de se trouver au siège de la Ligue arabe. Des
femmes saoudiennes, koweïtiennes ou émiraties, dissimulées
derrière leur niqab noir, se baladent devant les vitrines,
avec à la main, les nombreux paquets qui ne sont autres que
les courses de la journée. Les enfants jouent au McDonald’s
du coin. Les maris attablés au café du rez-de-chaussée
attendent patiemment leurs épouses, en fumant nonchalamment
leurs narguilés avant de se donner rendez-vous devant le
cinéma, pour voir un des films de l’été. Et du centre-ville
au bureau du courtier d’immobilier Hosni, dans le quartier
de Madinet Nasr, l’image ne change pas vraiment. Des
dizaines d’Iraqiens fuyant la guerre dans leur pays y sont
au rendez-vous quotidien pour réserver des appartements. En
fait, le but est d’en acquérir un à plus de 250 000 L.E.
pour pouvoir obtenir un certificat de résidence en Egypte,
selon la loi égyptienne. « Leur nombre a beaucoup augmenté
durant cette dernière année. Ils ont de l’argent et sont
prêts à payer de grandes sommes pour avoir un toit en Egypte
», lance Hosni tout en ajoutant qu’ils ont joué un rôle non
négligeable dans la hausse subite des prix de l’immobilier.
« L’appartement, par exemple, qui coûtait — il y a un an —
90 000 L.E., est vendu actuellement contre 140 L.E. Et le
problème, c’est qu’on ne distingue pas entre Egyptien et
étranger, car c’est le meilleur prix qui compte »,
avance-t-il.
Selon Nadia Radwane, sociologue, le look de la capitale, ses
mœurs et sa culture ont commencé à subir des changements non
seulement durant la saison de l’été, comme c’était le cas
les années précédentes, mais aussi durant le reste de
l’année. La récession économique, dont souffrent les
commerçants, a fait qu’ils déploient tous leurs efforts pour
attirer le client arabe durant toute l’année, surtout que
son pouvoir d’achat en Egypte ne cesse d’augmenter. Il
suffit de jeter un coup d’œil sur les conditions économiques
en Egypte pour comprendre que l’investisseur arabe a pu
pénétrer partout. Dans le domaine de la télécommunication,
du tourisme, dans les grands projets agricoles, dans les
médias, l’investisseur arabe est extrêmement puissant.
Et
ce, sans oublier la compétition acharnée pour l’achat de
terrains. Une simple tournée dans le marché immobilier sur
la Côte-Nord, plus précisément à Porto Marina, montre la
présence arabe. Là-bas, le prix des villas peut atteindre
environ 5 millions de L.E. Pour revenir au Caire, dans
l’immeuble luxueux Four Seasons à Guiza, le prix des
appartements dépasse les 12 millions de L.E. « Si l’on
suppose que l’Egypte compte environ un million de
millionnaires, on peut facilement remarquer que le nombre
des unités exposées sur le marché dépasse ce nombre en
question. Cela veut dire qu’il existe un autre client visé,
à savoir le client arabe », estime un économiste qui a
requis l’anonymat.
Nadia Radwane s’indigne de cette situation. Elle estime que
l’Etat a vendu le pays car en pleine crise, il a recours à
n’importe quelle solution pour sortir de l’impasse. « On
pourrait le comparer à l’homme pauvre qui a beaucoup
d’enfants. Et qui ne tarde pas à vendre l’un d’eux pour
pouvoir survivre », explique la sociologue.
Une hausse de 20 %
Et face à ce pouvoir économique, le citoyen ne peut rien
faire. En été, l’Egypte, qui s’apprête à recevoir les
touristes venus des pays arabes, change de visage car elle
doit s’adapter aux besoins de ces visiteurs. Ne dit-on pas
que le client est roi ? En effet, dès début juillet, les
rues du Caire sont prises d’assaut par des milliers de
visiteurs venus des pays du Golfe, ajoutant plus d’animation
à des artères déjà trépidantes. Selon les chiffres de
l’Organisme de la promotion du tourisme, il s’agit cette
année d’un chiffre record. A savoir, 3 millions de touristes
arabes, ce qui représente 40 % du nombre global du
pourcentage des touristes étrangers qui se sont rendus en
Egypte durant l’année, soit 8 millions. Il s’agit d’une
hausse de 20 % par rapport à l’an dernier. Cette année, la
guerre au Liban a aussi contribué à la hausse de ce chiffre.
Un grand nombre de Saoudiens et de Koweïtiens qui comptaient
passer leurs vacances à Beyrouth ont dû changer de
destination. Les statistiques révèlent aussi une hausse
remarquable du nombre de Saoudiens venus en Egypte cette
année. Ces derniers ont pris le dessus sur les Libyens qui
ont occupé la première place pendant des années.
Dans
les célèbres restaurants qui longent le Nil, une ambiance
orientale règne. La musique classique occidentale est
remplacée par un takht oriental. Le menu est riche en mets
saoudiens tels que la kabsa, le sembousek, etc. Et même dans
les pièces de théâtre qui se jouent cet été, on a ajouté des
passages conçus spécialement pour plaire aux clients venus
des pays arabes.
Au grand centre commercial City Stars, situé à Madinet Nasr,
de nouveaux magasins de parfumeries et d’accessoires
ménagers saoudiens ont ouvert leurs portes récemment. En
plein centre de Mohandessine, quartier connu pour attirer la
clientèle arabe du Golfe, des immeubles entiers leurs sont
loués pendant les quatre mois de l’été, certains Egyptiens
ont fait venir des chevaux et des ânes pour divertir ces
amateurs de chevaux.
Ce pouvoir économique donne aujourd’hui une certaine
immunité à ces touristes. C’est le pauvre citoyen égyptien
qui parfois en paye le prix. Les autoroutes du Caire se
transforment en un défilé de marques de voitures, les unes
plus sophistiquées que les autres. Certains d’entre ces
touristes veulent montrer la puissance de leurs joujoux
dernier cri et s’engagent dans des courses en plein centre
de la capitale. C’est d’ailleurs en roulant à grande vitesse
qu’un riche arabe a tué et a blessé, il y a deux ans, une
dizaine de jeunes gens sur le trottoir. Il s’en est sorti
sans aucune poursuite puisqu’il s’est enfui dans son pays.
Autre exemple, autre drame, cette année, le chien d’un
prince arabe a attaqué deux Egyptiens, déformant le visage
d’une petite fille dans un des hôtels du Caire.
Et dans ce chaos, l’Egyptien commence à se sentir étranger
dans son pays. « Lorsque je fais le tour du Mall City Stars,
je me sens impuissant, désespéré de ne pas pouvoir acheter
ces articles luxueux. Ce sont les Arabes qui jouissent de la
beauté du pays ainsi que de ses biens. C’est pour eux que le
taxi de la capitale fonctionne alors que nous sommes obligés
de nous entasser dans les autobus publics », s’indigne
Mahmoud, fonctionnaire tout en ajoutant qu’un chauffeur de
taxi avait refusé il y a deux jours de le prendre lui
préférant un Arabe du Golfe. Pour lui, l’été ne sera
sûrement pas une villégiature .
Dina Darwich