A qui de prouver l’innocence
d’Achraf Marwan ?
Mohamed Salmawy
De
nombreuses personnes qui ont écrit sur l’accident ayant
provoqué la mort de Achraf Marwan ont appelé le service de
Renseignements égyptiens à l’acquitter des accusations
d’espionnage portées contre lui. Celles-ci semblent être
motivées par la conviction selon laquelle les appareils
chargés de la sécurité nationale ont la responsabilité de
répondre aux interrogations du public sur la loyauté des
gens et à tout ce qui est publié dans la presse israélienne
sur les hommes publics égyptiens.
D’aucuns se sont interrogés pourquoi le service de
Renseignements égyptiens n’a pas apporté de réponses aux
accusations d’espionnage portées contre Achraf Marwan ou à
celles le taxant d’agent double. De tels griefs s’adressent
en premier lieu à l’appareil de Sécurité égyptien. Le fait
que le service de Renseignements égyptiens n’a pas ordonné
d’ouvrir une enquête sur Achraf Marwan est en soi une preuve
de son innocence.
La
loyauté des citoyens ne doit pas faire l’objet de soupçon
jusqu’à ce que leur innocence soit prouvée. Mais c’est
plutôt le contraire qui doit avoir lieu, c’est-à-dire que,
selon la règle juridique bien connue, c’est à l’accusateur
d’apporter les preuves de son accusation. Les preuves
présentées par les écrits israéliens : des visites
effectuées par Achraf Marwan à l’ambassade d’Israël pour
proposer ses services, des rencontres avec le chef du
service de Renseignements israéliens, ou une information
transmise à Israël, selon laquelle l’Egypte allait
l’attaquer le 6 octobre 1973. Il est probable que la plupart
de ces informations ont effectivement eu lieu. Mais les
présenter comme étant la preuve que Marwan était un espion
ne peut être qu’une simple déduction dépourvue de preuves ou
un moyen de souiller son image et sa réputation. Le fait
d’avoir rencontré des responsables israéliens est vide de
sens et n’entraîne pas nécessairement une déduction
pareille. De nombreux responsables égyptiens ont rencontré
les chefs du service de Renseignements israéliens, à leur
tête le chef d’Etat de l’époque et des commandants connus
pour leur intégrité et patriotisme, comme le maréchal
Abdel-Ghani Al-Gamassi. D’ailleurs, de nombreux Egyptiens,
et notamment des responsables, ont été accueillis dans les
ambassades israéliennes dans plusieurs Etats du monde.
L’important dans tout contact avec les appareils de sécurité
d’un autre Etat est le cadre dans lequel il est effectué et
non pas le contact en tant que tel. C’est pourquoi
l’allégation selon laquelle les contacts effectués par
Achraf Marwan avec le service de Renseignements israéliens
font partie d’une opération d’espionnage manque cruellement
de preuves. Surtout à la lumière de déclarations émanant de
la plus haute autorité en Egypte confirmant le rôle
patriotique joué par Achraf Marwan pendant la guerre
d’Octobre. Ce dernier a été par ailleurs décoré après la fin
de la guerre par le président de la République. Et
puisqu’Achraf Marwan n’a pas fait la guerre en 1973 et
n’avait pas tenu de rôle politique officiel pendant cette
guerre, il est certain que la mission nationale qu’il a
assumée s’axait autour de ces contacts non déclarés et qui
se sont effectués sous la supervision de la plus haute
autorité politique en Egypte.
La recherche qui doit s’effectuer doit se concentrer sur les
raisons ayant incité les Renseignements israéliens à cibler
Achraf Marwan par ces accusations tout au long des quatre
dernières années. C’est là que nous trouverons les preuves
de l’innocence de cet homme. Celle-ci n’est pas à rechercher
auprès du service de Renseignements égyptiens, mais auprès
d’Israël qui a considéré comme nuisible l’action d’Achraf
Marwan. D’où son désir de régler ses comptes avec lui. Les
mêmes sources israéliennes ayant taxé Achraf Marwan d’espion
sont celles qui ont confirmé avoir été bluffées par lui.
Réside-t-il dans cette reconnaissance les raisons qui les
ont amenées à souiller sa réputation de cette manière ?
L’action de Marwan était une œuvre personnelle, ou bien
a-t-elle eu lieu conformément à un plan agréé par la partie
égyptienne en conformité avec des préparatifs d’une guerre
en vue ? A quel point les contacts de Marwan avec Israël ont
désorienté celui-ci ? Cette action était-elle à l’origine
des tentatives d’Israël de souiller la réputation de l’homme
?
Certains même sont allés jusqu’à se demander pourquoi Achraf
Marwan n’a-t-il pas intenté un procès contre ceux qui l’ont
accusé ? Cette interrogation est toute aussi naïve que le
fait de demander au service de Renseignements de répondre
aux mêmes accusations. Les contacts qu’a effectués Achraf
Marwan avec Israël ne concernent pas sa seule intégrité,
mais portent sur celle de l’un des plus importants appareils
de l’Etat. Le fait de dévoiler les détails de ces contacts
dont Marwan était l’intermédiaire dans le cadre d’un procès
public aurait certes profité à Achraf Marwan. Mais il aurait
également dévoilé des secrets qui doivent le rester. Si
Achraf Marwan n’était pas intègre, il aurait entrepris un
tel pas sans se soucier de la sécurité nationale de son
pays. Le fait qu’il a refusé de recourir à la justice est
une preuve supplémentaire de l’objectif patriotique qui a
dicté ses contacts avec la partie israélienne.
Dans la même logique, le fait que le service de
Renseignements égyptiens s’est refusé à tout débat avec
Israël sur cette question, qui se serait étalé sur les pages
des journaux des deux pays, est une preuve de l’intégrité de
cet appareil. Si celui-ci avait décelé la moindre incartade
dans les contacts d’Achraf Marwan, il aurait agi autrement.
Il n’est pas logique que ce service poursuive deux jeunes
Egyptiens pour des informations d’importance minime qu’ils
ont transmises à Israël et qu’il porte, ces derniers mois,
leurs affaires devant la justice, alors qu’il ferme les yeux
sur celui qui aurait transmis à Israël la date de
l’offensive militaire égyptienne du 6 Octobre 1973.
L’innocence d’Achraf Marwan n’est pas à rechercher auprès du
service de Renseignements égyptiens ni auprès des tribunaux,
mais elle est à rechercher auprès de la partie qui a adressé
cette accusation pour se venger de lui. Une partie qui peut
être également derrière l’accident dont il a été victime
dans son appartement londonien, à un moment où sa voiture
l’attendait en bas de sa maison pour le transporter à
l’aéroport, où il devait prendre l’avion à destination de
New York.