Eau potable .
Les villageois de Borg Al-Borollos, dans le Delta, souffrent
depuis deux mois d’une grave pénurie. Manifester bruyamment
et en nombre pour dénoncer le désintérêt des autorités à
leur égard a apporté un maigre espoir de solution.
Reportage.
A sec, le village crie au secours
A
300 kilomètres, au nord du Caire, les 40 000 habitants de
Borg Al-Borollos ont la vie impossible. Dans ce village, une
scène est quotidienne : les habitants, jerricanes à la main,
encerclent le camion de ravitaillement en eau. Des femmes
jeunes, âgées, enceintes, accompagnées d’enfants en bas âge
se querellent avec les hommes pour être les premières à
pouvoir remplir leurs bidons. « Le camion transporte une
quantité insuffisante d’eau, seuls les premiers sont servis.
Les autres doivent attendre encore quelques jours, qu’un
autre camion nous fasse l’honneur de venir », lâche Soad
Ali, mère de trois enfants, dont un nourrisson couvert d’une
allergie due à la mauvaise hygiène de vie sans eau. Elle
explique que ce camion appartient à un privé, et que les
habitants le contactent quand leurs réserves en eau
s’amoindrissent. « On doit le payer au minimum 20 L.E. pour
l’appâter, sinon il nous fait attendre de 2 à 3 jours sans
une goutte d’eau », s’insurge Soad qui a un budget de 100
L.E. par semaine pour couvrir ses besoins en ce précieux
liquide. Une charge supplémentaire pour la majorité des
habitants de ce village de pêcheurs.
Ce camion privé qui visite le village 2 fois par semaine est
le seul secours pour les citoyens de Borg Al-Borollos. C’est
la première fois que les habitants ont recours à ce système
précaire, depuis qu’ils sont sans eau courante depuis près
de 2 mois. Le village, situé à l’extrémité du réseau de
distribution d’eau potable et à 40 km de la station de
pompage d’eau de Baltim, ne bénéficie que d’un faible débit
d’eau courante. Sa capacité n’a pas augmenté depuis 10 ans,
faute de financement. Alors que le nombre d’usagers a crû.
Le problème atteint son paroxysme pendant la saison estivale
puisque le gouvernorat de Kafr Al-Cheikh détourne l’eau du
réseau au profit de la station balnéaire de Baltim, se
désintéressant totalement des villageois de Borg Al-Borollos.
Pour régler le problème, le gouvernorat met en place un plan
original de distribution : deux heures toutes les deux
semaines par quartier est jugé suffisant selon les
responsables ! Dès que l’eau jaillit des robinets, non
seulement tous les membres de ces familles chanceuses
remplissent hâtivement toutes sortes de récipients, de peur
d’une coupure soudaine, mais en plus, tous les voisins, dont
le tour de ravitaillement n’est pas encore arrivé, pressent
le pas vers ces foyers avec l’espoir de remplir au moins un
jerricane. Sinon ils doivent contacter le propriétaire du
camion, ou bien attendre celui du gouvernorat, s’il décide
d’arriver. « Celui-ci distribue l’eau gratuitement, il a une
capacité de 30 m3 et ne vient qu’à l’aube sans nous prévenir
», dénonce Fawzi Chahine, fonctionnaire, tout en se
plaignant du fait qu’il n’arrive pas toujours à se lever tôt
pour aller à son travail car il passe la nuit à attendre ce
« mirage ».
« Nous voulons juste boire ! »
De
quoi provoquer la colère des habitants si l’on sait que le
camion officiel a disparu pendant 2 mois successifs. Leur
seule solution a donc été de manifester bruyamment à la fin
du mois de juin. Le jour, les habitants des 6 localités de
Borg Al-Borollos se sont rassemblés sur l’autoroute menant à
Baltim, pour empêcher les vacanciers d’atteindre cette
localité. « Nous voulons juste boire ! », ont-ils scandé.
Une manifestation qui a duré 10 heures. « Nous ne sommes pas
violents. Nous voulons seulement nous faire entendre des
responsables. Tout ce que nous demandons, c’est le
rétablissement de l’eau. Un de nos simples droits », déclare
Ramadan Al-Bitaï, jeune pêcheur du village. Les habitants
n’ont reçu que des promesses de la part des responsables,
qui cherchaient avant tout à disperser les manifestants. Le
lendemain, l’eau a coulé en grande quantité, mais les
robinets sont restés désespérément secs.
Du coup, dès qu’une personne étrangère au village apparaît
dans les rues, elle est prise pour un responsable
administratif. Les enfants se lamentent : « Nous voulons de
l’eau potable. Nous en avons assez de l’eau salée ». Les
habitants entourent l’étranger et insistent à lui montrer
leur seule ressource pour survivre : al-tromba, « un puits
improvisé muni d’un système de pompe ». Ce point d’eau,
situé aux confins du village, dans la localité d’Al-Chouri,
pompe de l’eau salée, non potable et d’une couleur suspecte.
Là-bas, dès que le propriétaire montre son nez, tous les
villageois hurlent et se pressent pour puiser un peu d’eau.
On refuse d’avouer si ce service salé est payant ou pas, de
peur d’être ensuite puni par le propriétaire et interdit de
ravitaillement. Pour ceux qui subissent le mécontentement de
celui-ci, il existe un autre point d’eau, toujours salé, au
pied d’une dune de sable. Dans la localité d’Al-Ghalemiya
des dizaines d’enfants creusent profondément le sol à main
nue, sous un soleil de plomb, à la recherche d’un peu d’eau
souterraine. Celle-ci, également impropre à la consommation,
est rare. A environ un mètre de profondeur, le sable est
humide et un peu en dessous, apparaît une eau saumâtre. Les
enfants hurlent alors : « De l’eau, de l’eau !! ». Leurs
mères viennent remplir des récipients en plastique.
Certaines assoiffées s’empressent de la boire telle quelle,
boueuse et pleine de sable. Elles lancent des youyous de
joie et invitent leurs voisins à venir en profiter. Mais la
poche est dérisoire et ils recommencent l’opération un peu
plus loin.
Du
fait de cette situation, l’hépatite B, les insuffisances
rénales et les diarrhées sont omniprésentes. Mais de leur
côté, les responsables estiment que les villageois d’Al-Borollos
exagèrent leur problème dans les médias. « Il existe un
tableau de distribution de l’eau qui est respecté depuis des
années. Ce qui a causé la crise de ces derniers mois, c’est
la multiplication des ramifications illégales du réseau. Ce
qui empêche l’eau d’arriver dans ce village situé à
l’extrémité du réseau », lance Rachad Abdel-Moneim, le chef
du village de Borg Al-Borollos.
Il n’empêche que les habitants ont malgré tout obtenu un
petit espoir après leur manifestation. Rachad affirme que
ces raccordements illégaux vont être éradiqués et que le
nombre de camions de ravitaillement en eau va doubler. Un
projet spécial concernant le problème de Borg Al-Borollos
est d’ailleurs à l’étude. Il s’agit de construire une
station de pompage d’eau d’une capacité de 600 L/seconde et
qui devrait être achevée en août 2008. En attendant, le
gouvernorat a proposé d’installer des citernes de réserve.
Un projet qui rencontre cependant une large opposition. «
Nous refusons cette solution car des rumeurs disent que ces
citernes provisoires vont en fait devenir définitives »,
explique Ali Al-Qassas, l’un des habitants du village,
craignant que le projet de station ne soit jeté aux calendes
grecques .
Héba
Nasreddine
Stéphanie Salha