Dans cette nouvelle inédite, l’écrivain égyptien
Fouad Qandil tisse autour
de la mort du père une ambiance de peur et de suspicion de
l’âme humaine.
Autopsie
Il existe, dans chaque rue, des familles assez semblables à
cette famille-là. Il en existe peut-être même dans chaque
immeuble. De toute manière, les choses auraient pu se passer
autrement ; l’homme aurait pu partir dans le calme.
Toutefois, sa fille explosa et fit surgir une surprise en
émettant ses doutes quant à la mort de son père.
Comme d’habitude, ses trois frères ne pipèrent mot. Ils ne
confirmèrent ni ne nièrent ses dires.
Le plus âgé des mâles — celui qui la suivait en âge — fit la
moue, le second baissa la tête et le cadet, lui, balbutia
quelques mots incompréhensibles. Il se dirigea ensuite vers
le balcon pour se préparer un thé qu’il dégusterait avec une
cigarette. Il contemplerait la fumée avec le plaisir d’un
amoureux. Ainsi avait-il l’habitude d’agir lorsque le
brouillard s’abattait sur ses esprits et que ses pensées
devenaient confuses.
La fumée se tortillait et dessinait des figures sur la page
de l’horizon. Il la fixait longuement alors qu’elle
s’effaçait, complètement disparue de la scène.
Ce fumeur de frère aimait bien le thé et le balcon. Mais son
passe-temps favori était de suivre la locataire du troisième
étage de l’immeuble d’en face. Il pouvait depuis sa position
au quatrième étage capter de délicieuses scènes de la vie de
cette belle et triste jeune fille. Il se sentait quelque peu
triste pour elle et il en arrivait même à songer à se vêtir
en noir comme elle le faisait pour sortir. De retour chez
elle, elle enlevait la plupart de ses vêtements.
Il méditait souvent sur la solitude de sa voisine sans pour
autant mettre un plan précis qui la sauverait de cet abandon
et de cet isolement en l’aidant à jouir d’une certaine
convivialité.
Il la suivait alors qu’elle grignotait un concombre ou
savourait une orange. Il la suivait également lorsqu’elle se
limait les ongles ou se peignait les cheveux. Il la
contemplait alors qu’elle était à moitié nue et que la
blancheur de son corps contrastait avec ses petits dessous
légers et de couleur noire. Les rideaux blancs transparents
et ondulants qui pendaient avec douceur aux fenêtres
n’empêchaient pas son regard de les transpercer, tant il
mettait toute sa concentration à la tâche.
La vie pour lui se résumait à une cigarette et une femme à
moitié nue qu’il admirait avec plaisir en laissant toute
latitude à son imagination de sentir le toucher de la peau
qui suscitait en lui toutes sortes de désirs.
Le frère suivant était un rat de bibliothèque qui rédigeait
de nombreux articles qu’il envoyait aux différents journaux
sans jamais être publiés. Toutefois, il continuait à écrire
avec un enthousiasme qui ne tarissait pas. On pouvait
l’imaginer se débattant avec le temps pour envoyer ses
articles à une imprimerie toute en attente.
Sans aucun passe-temps favori et sans idées claires, il
était continuellement absent et silencieux. Personne ne
savait rien sur lui. La plupart du temps ses réponses aux
questions qu’on lui posait se résumaient en une sorte de
hochement de tête horizontal ou vertical. Il composait avec
ce silence qui planait sur la maison et au travers duquel ne
perçait aucun son de radio, de magnétophone ou de
télévision. Son accès à ces engins se faisait à l’aide
d’écouteurs. On n’allumait presque jamais la télévision.
Personne n’avait le désir de rompre la complicité de cet
état de choses jusqu’au jour fatidique.
La jeune fille hurlait pour la énième fois :
— Que pensez-vous ? Comment allons-nous agir ? Répondez !
Notre père est mort victime d’un homicide volontaire. Faites
quelque chose ! Bougez !
L’officier lui demanda alors qu’elle frémissait :
— Accusez-vous quelqu’un ?
— Non !
— Pourquoi donc insistez-vous sur le crime et une mort pas
naturelle ?
— Car ceux qui ont vu son corps pourront affirmer qu’il
était bleu.
— Etait-il malade ?
— Pas du tout …
— Même avant sa mort ?
— Son visage était quelque peu boursouflé.
— Il ne s’était plaint d’aucune douleur ?
— Il ne se plaignait jamais.
— Où sont vos frères ?
— A l’intérieur.
L’officier se souvint de faits divers publiés dans la presse
et pensa qu’il ne lui fallait pas négliger l’hypothèse du
meurtre. Souvent les feux ne proviennent que d’une toute
petite étincelle. Une petite étincelle enfouie sous les
cendres. La jeune fille continuait à parler en s’aidant de
sa langue, de ses yeux, de ses sourcils, de ses mains et de
ses bras.
L’officier s’en alla vers les frères en s’excusant du fait
qu’il était obligé de leur poser quelques questions tout en
sachant pertinemment bien que la situation n’était pas
favorable. Mais la déposition de la sœur ne pouvait être
ignorée. Et quel que soit l’intérêt d’une déposition, elle
devait être prise en compte. De toute manière, le sujet
était important, et il vous concerne d’autant que notre
objectif à tous est la vérité.
L’aîné se renferma dans le silence alors que sa main
tremblotait, puis il larmoya, releva la tête et ses larmes
séchèrent. Il soupira profondément comme s’il aspirait
quelque chose de ses tréfonds pour le rejeter de son nez. Il
ne répondit pas aux questions de l’officier. Il se suffisait
de hocher la tête. Quant au second, il ne cessa de fumer et
sur l’insistance de l’officier, il releva les épaules pour
signifier qu’il ne savait rien. L’officier demanda au
troisième :
— Désirez-vous une autopsie du corps de votre père ?
Il éclata en sanglots et l’officier ne put rien lui
arracher. Il rédigea un procès-verbal selon les dires de la
fille et prit sa déposition. Il rédigea son rapport quant
aux questions posées aux trois frères, tout en mettant en
relief leurs réactions. Le premier qui pleurait, le second
qui soupirait en faisant la moue et le troisième qui fumait
en levant les épaules.
Le substitut du Parquet donna l’ordre de mener un nouvel
interrogatoire avec le médecin qui avait rédigé le
certificat de décès et de demander au médecin légal de
réexaminer le cadavre. Le médecin affirma qu’il existait de
larges espaces d’hématomes dispersés çà et là sur le corps
du décédé couvrant le visage, la poitrine et les côtés ainsi
que le dos dans sa globalité c’est-à-dire toute la partie
supérieure du corps à l’exception des bras et du bassin. Le
substitut du Parquet ordonna de faire une autopsie du
cadavre.
Les médecins qui avaient pour tâche de disséquer le cadavre
ne trouvèrent rien d’inhabituel si ce n’est l’absence de
langue. Le substitut du Parquet ordonna de disséquer à
nouveau le larynx et de suivre les traces d’un éventuel
crime. L’autopsie ne mena à rien de nouveau.
On redemanda à la fille du défunt la raison de sa plainte,
quels étaient les ennemis du père, les relations que sa
défunte mère entretenait avec lui ainsi que le moment et les
circonstances de sa mort. Il y eut également des questions
sur les propriétés de la famille et s’il y avait eu des
problèmes d’héritage. La fille se mit à parler sans
interruption. Elle déferla de nombreux sujets qui
suscitèrent de nombreuses questions et une foule
d’informations qu’elle offrit sans aucune réticence. Quant
aux frères, ils optèrent pour le mutisme en s’aidant
quelquefois de gestes silencieux qui ne faisaient nullement
avancer les choses.
Le substitut du Parquet eut la certitude que le silence des
frères cachait un secret.
La jeune fille affirma que son père se réveillait en sursaut
pris de terreur et qu’il se mettait à hurler. Il ne hurlait
que dans son sommeil avec des paroles brisées et
incompréhensibles. Il ne s’était jamais arrêté de lire,
boire du thé, fumer des cigarettes et ronger gloutonnement
les journaux. Lorsqu’il lui arrivait d’être stressé il se
mettait à marcher, et devenait tout bleu. La fille raconta
également que son père ne s’était enfermé dans son mutisme
que quelques années après le mariage. Auparavant, il avait
été un homme qui aimait beaucoup jouir de la vie et qui ne
lésinait pas à donner son avis sur de nombreux sujets avec
courage et sincérité. Sa mère lui racontait qu’il ne cessait
de rire et de leur raconter ainsi qu’aux voisins des
histoires drôles. La jeune fille qui ne s’était pas mariée,
mettait en avant la vivacité et l’amour de la vie de son
père tel qu’elle l’avait connu dans son enfance. En 1977, on
l’avait appelé au poste de police à la suite de quoi, il
s’était absenté plusieurs semaines pour revenir chez lui,
faible et brisé et se cantonnant dans le silence.
Quelquefois il se mettait en colère pour une raison
quelconque et alors il se frappait le front, tapait sur la
table, s’abstenait de manger ou encore sortait pour marcher
des heures durant. Néanmoins, il restait fidèle à son
habitude de lire les journaux et de regarder le journal
télévisé ; ses traits alors se métamorphosaient et son
visage changeait de couleur.
La jeune fille confessa qu’elle avait refusé de nombreux
prétendants à cause de ses frères et qu’elle ne pouvait
prédire de la couleur des jours à venir ni du comportement
de ses frères envahis par cette béance sans fin, ce silence
absolu et cette profonde réflexion que ne laissaient pas
échapper les regards hagards.
Le substitut du Parquet classa le procès-verbal en affirmant
que le décès avait eu lieu de manière tout à fait naturelle
.
Traduction de Soheir Fahmi