Al-Ahram Hebdo, Littérature | Fouad Qandil, Autopsie
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 Semaine du 11 au 17 Juillet 2007, numéro 670

 

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Littérature

Dans cette nouvelle inédite, l’écrivain égyptien Fouad Qandil tisse autour de la mort du père une ambiance de peur et de suspicion de l’âme humaine. 

Autopsie

Il existe, dans chaque rue, des familles assez semblables à cette famille-là. Il en existe peut-être même dans chaque immeuble. De toute manière, les choses auraient pu se passer autrement ; l’homme aurait pu partir dans le calme. Toutefois, sa fille explosa et fit surgir une surprise en émettant ses doutes quant à la mort de son père.

Comme d’habitude, ses trois frères ne pipèrent mot. Ils ne confirmèrent ni ne nièrent ses dires.

Le plus âgé des mâles — celui qui la suivait en âge — fit la moue, le second baissa la tête et le cadet, lui, balbutia quelques mots incompréhensibles. Il se dirigea ensuite vers le balcon pour se préparer un thé qu’il dégusterait avec une cigarette. Il contemplerait la fumée avec le plaisir d’un amoureux. Ainsi avait-il l’habitude d’agir lorsque le brouillard s’abattait sur ses esprits et que ses pensées devenaient confuses.

La fumée se tortillait et dessinait des figures sur la page de l’horizon. Il la fixait longuement alors qu’elle s’effaçait, complètement disparue de la scène.

Ce fumeur de frère aimait bien le thé et le balcon. Mais son passe-temps favori était de suivre la locataire du troisième étage de l’immeuble d’en face. Il pouvait depuis sa position au quatrième étage capter de délicieuses scènes de la vie de cette belle et triste jeune fille. Il se sentait quelque peu triste pour elle et il en arrivait même à songer à se vêtir en noir comme elle le faisait pour sortir. De retour chez elle, elle enlevait la plupart de ses vêtements.

Il méditait souvent sur la solitude de sa voisine sans pour autant mettre un plan précis qui la sauverait de cet abandon et de cet isolement en l’aidant à jouir d’une certaine convivialité.

Il la suivait alors qu’elle grignotait un concombre ou savourait une orange. Il la suivait également lorsqu’elle se limait les ongles ou se peignait les cheveux. Il la contemplait alors qu’elle était à moitié nue et que la blancheur de son corps contrastait avec ses petits dessous légers et de couleur noire. Les rideaux blancs transparents et ondulants qui pendaient avec douceur aux fenêtres n’empêchaient pas son regard de les transpercer, tant il mettait toute sa concentration à la tâche.

La vie pour lui se résumait à une cigarette et une femme à moitié nue qu’il admirait avec plaisir en laissant toute latitude à son imagination de sentir le toucher de la peau qui suscitait en lui toutes sortes de désirs.

Le frère suivant était un rat de bibliothèque qui rédigeait de nombreux articles qu’il envoyait aux différents journaux sans jamais être publiés. Toutefois, il continuait à écrire avec un enthousiasme qui ne tarissait pas. On pouvait l’imaginer se débattant avec le temps pour envoyer ses articles à une imprimerie toute en attente.

Sans aucun passe-temps favori et sans idées claires, il était continuellement absent et silencieux. Personne ne savait rien sur lui. La plupart du temps ses réponses aux questions qu’on lui posait se résumaient en une sorte de hochement de tête horizontal ou vertical. Il composait avec ce silence qui planait sur la maison et au travers duquel ne perçait aucun son de radio, de magnétophone ou de télévision. Son accès à ces engins se faisait à l’aide d’écouteurs. On n’allumait presque jamais la télévision. Personne n’avait le désir de rompre la complicité de cet état de choses jusqu’au jour fatidique.

La jeune fille hurlait pour la énième fois :

— Que pensez-vous ? Comment allons-nous agir ? Répondez ! Notre père est mort victime d’un homicide volontaire. Faites quelque chose ! Bougez !

L’officier lui demanda alors qu’elle frémissait :

— Accusez-vous quelqu’un ?

— Non !

— Pourquoi donc insistez-vous sur le crime et une mort pas naturelle ?

— Car ceux qui ont vu son corps pourront affirmer qu’il était bleu.

— Etait-il malade ?

— Pas du tout …

— Même avant sa mort ?

— Son visage était quelque peu boursouflé.

— Il ne s’était plaint d’aucune douleur ?

— Il ne se plaignait jamais.

— Où sont vos frères ?

— A l’intérieur.

L’officier se souvint de faits divers publiés dans la presse et pensa qu’il ne lui fallait pas négliger l’hypothèse du meurtre. Souvent les feux ne proviennent que d’une toute petite étincelle. Une petite étincelle enfouie sous les cendres. La jeune fille continuait à parler en s’aidant de sa langue, de ses yeux, de ses sourcils, de ses mains et de ses bras.

L’officier s’en alla vers les frères en s’excusant du fait qu’il était obligé de leur poser quelques questions tout en sachant pertinemment bien que la situation n’était pas favorable. Mais la déposition de la sœur ne pouvait être ignorée. Et quel que soit l’intérêt d’une déposition, elle devait être prise en compte. De toute manière, le sujet était important, et il vous concerne d’autant que notre objectif à tous est la vérité.

L’aîné se renferma dans le silence alors que sa main tremblotait, puis il larmoya, releva la tête et ses larmes séchèrent. Il soupira profondément comme s’il aspirait quelque chose de ses tréfonds pour le rejeter de son nez. Il ne répondit pas aux questions de l’officier. Il se suffisait de hocher la tête. Quant au second, il ne cessa de fumer et sur l’insistance de l’officier, il releva les épaules pour signifier qu’il ne savait rien. L’officier demanda au troisième :

— Désirez-vous une autopsie du corps de votre père ?

Il éclata en sanglots et l’officier ne put rien lui arracher. Il rédigea un procès-verbal selon les dires de la fille et prit sa déposition. Il rédigea son rapport quant aux questions posées aux trois frères, tout en mettant en relief leurs réactions. Le premier qui pleurait, le second qui soupirait en faisant la moue et le troisième qui fumait en levant les épaules.

Le substitut du Parquet donna l’ordre de mener un nouvel interrogatoire avec le médecin qui avait rédigé le certificat de décès et de demander au médecin légal de réexaminer le cadavre. Le médecin affirma qu’il existait de larges espaces d’hématomes dispersés çà et là sur le corps du décédé couvrant le visage, la poitrine et les côtés ainsi que le dos dans sa globalité c’est-à-dire toute la partie supérieure du corps à l’exception des bras et du bassin. Le substitut du Parquet ordonna de faire une autopsie du cadavre.

Les médecins qui avaient pour tâche de disséquer le cadavre ne trouvèrent rien d’inhabituel si ce n’est l’absence de langue. Le substitut du Parquet ordonna de disséquer à nouveau le larynx et de suivre les traces d’un éventuel crime. L’autopsie ne mena à rien de nouveau.

On redemanda à la fille du défunt la raison de sa plainte, quels étaient les ennemis du père, les relations que sa défunte mère entretenait avec lui ainsi que le moment et les circonstances de sa mort. Il y eut également des questions sur les propriétés de la famille et s’il y avait eu des problèmes d’héritage. La fille se mit à parler sans interruption. Elle déferla de nombreux sujets qui suscitèrent de nombreuses questions et une foule d’informations qu’elle offrit sans aucune réticence. Quant aux frères, ils optèrent pour le mutisme en s’aidant quelquefois de gestes silencieux qui ne faisaient nullement avancer les choses.

Le substitut du Parquet eut la certitude que le silence des frères cachait un secret.

La jeune fille affirma que son père se réveillait en sursaut pris de terreur et qu’il se mettait à hurler. Il ne hurlait que dans son sommeil avec des paroles brisées et incompréhensibles. Il ne s’était jamais arrêté de lire, boire du thé, fumer des cigarettes et ronger gloutonnement les journaux. Lorsqu’il lui arrivait d’être stressé il se mettait à marcher, et devenait tout bleu. La fille raconta également que son père ne s’était enfermé dans son mutisme que quelques années après le mariage. Auparavant, il avait été un homme qui aimait beaucoup jouir de la vie et qui ne lésinait pas à donner son avis sur de nombreux sujets avec courage et sincérité. Sa mère lui racontait qu’il ne cessait de rire et de leur raconter ainsi qu’aux voisins des histoires drôles. La jeune fille qui ne s’était pas mariée, mettait en avant la vivacité et l’amour de la vie de son père tel qu’elle l’avait connu dans son enfance. En 1977, on l’avait appelé au poste de police à la suite de quoi, il s’était absenté plusieurs semaines pour revenir chez lui, faible et brisé et se cantonnant dans le silence. Quelquefois il se mettait en colère pour une raison quelconque et alors il se frappait le front, tapait sur la table, s’abstenait de manger ou encore sortait pour marcher des heures durant. Néanmoins, il restait fidèle à son habitude de lire les journaux et de regarder le journal télévisé ; ses traits alors se métamorphosaient et son visage changeait de couleur.

La jeune fille confessa qu’elle avait refusé de nombreux prétendants à cause de ses frères et qu’elle ne pouvait prédire de la couleur des jours à venir ni du comportement de ses frères envahis par cette béance sans fin, ce silence absolu et cette profonde réflexion que ne laissaient pas échapper les regards hagards.

Le substitut du Parquet classa le procès-verbal en affirmant que le décès avait eu lieu de manière tout à fait naturelle .

Traduction de Soheir Fahmi

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Fouad Qandil

Né en 1944, il a étudié la philosophie et la psychologie à l’Université du Caire. Essayiste dans nombre de journaux, il est actuellement rédacteur en chef des Voix littéraires, collection qui dépend de l’Organisme général du livre. En 1978, il commence à publier ses écrits dans la presse, avec notamment Les Hommes et la mer, qui paraît sous forme d’épisodes. D’autres romans dépeignent la vie rurale, mêlant réel et fantaisie, comme Chafiqa wa sirroha al-batie (le secret extraordinaire de Chafiqa, 1986). Il a également écrit de nombreux recueils de nouvelles, dont Oqdet al-nissaa (le complexe des femmes, 1978), Kalam al-leil (les paroles de la nuit, 1979), Assal al-chams (le miel du soleil, 1990).

 

 

 




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