Al-Ahram Hebdo, Evénement | Les bouquinistes en quête de survie
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 11 au 17 Juillet 2007, numéro 670

 

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Evénement

Lecture. Les légendaires marchands du Sour d’Ezbekieh vont d’exil en exil et constituent un îlot dans un espace où l’informel est roi.

Les bouquinistes
en quête de survie

Pour un néophyte ou pour un ancien qui ne s’est pas rendu sur les lieux depuis quelque temps, il est difficile de se retrouver, de se familiariser avec les lieux. Sour d’Ezbekieh est un célèbre marché du livre d’occasion. Il a de l’histoire, du charme et du prestige. De nombreux Cairotes le comparaient avec orgueil aux quais de la Seine avec leurs célèbres bouquinistes. Mais s’y rendre à présent, c’est passer dans un véritable labyrinthe. La place Ataba, toujours animée, est devenue un haut lieu de l’informel allant de l’officiel, la laideur incarnée des nouvelles bâtisses qui étouffent les quelques lieux restants abritant des théâtres et celui des marchands à la sauvette, vociférant et criant, et vendant mille et une choses dont on ne peut distinguer la forme. Une fois franchi un grillage, on est presque dans un autre monde. Un espace rectangulaire renfermant quelque 130 kiosques où s’empilent des livres de toutes sortes, de toutes les époques et de diverses langues. La diversité est étonnante, mais on se rend compte que chaque kiosque ou groupe de kiosques a sa spécialité : livres de littérature, de sciences, d’art, de différentes techniques et de religion. La clientèle reflète la même diversité, mais avec une majorité de jeunes, des étudiants en grande partie à la recherche de manuels scolaires bon marché.

Un bouquiniste connu pour la vente d’éditions rares et historiques se plaint : « Les jeunes viennent chercher exclusivement ce que leurs profs leur recommandent et rien de plus. Ils ne regardent pas plus loin que le  bout de leur nez ». Ne généralise-t-il pas trop ? Parce qu’un peu plus loin, Sara, une jeune en deuxième secondaire, porte une pile de livres qu’elle vient d’acquérir triomphalement, laissant à son oncle le soin de marchander avec le vendeur. Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, et en anglais. « J’aime la littérature russe et la philosophie, mais pas trop la politique », dit-elle. Difficile à croire, mais c’est vrai. Elle explique que c’est une question de tradition. La maison est bourrée de livres acquis dès son grand-père qui venait lui aussi les chercher au Sour.

En fait, c’est un  haut lieu de l’Histoire. Aujourd’hui, il est situé à quelques mètres de son emplacement traditionnel qui lui a donné son nom. L’histoire a commencé en 1949, lorsqu’un groupe de bouquinistes ambulants se sont rendus chez le premier ministre wafdiste Moustapha Al-Nahhas pacha, se plaignant d’être pourchassés par la municipalité et les militaires anglais. Leurs doléances eurent de l’effet, le ministre de l’Intérieur, Fouad Séragueddine pacha, leur a accordé 13 permis de vente. Ils passaient les livres sous les bras dans les cafés célèbres sous les arcades de la place Ataba. En fin de journée, ils se reposaient à même le sol à côté des grilles du jardin d’Ezbekieh. Progressivement, ils s’y installèrent et le lieu fut quasiment appelé Sour d’Ezbekieh pour la vente des livres. Les marchands parvinrent à obtenir des permis  en 1957.

Sabri Al-Sergani, assis sur une pile de livres regardant les ouvrages qu’il vend avec orgueil et exprimant sa fierté de pouvoir lire en anglais et en français, bien qu’il ne soit pas allé au-delà du secondaire, se souvient de l’exode qui a eu lieu par la suite. En 1987, ils furent délogés et installés rue Al-Azhar. Une traversée du désert pour eux puisqu’ils n’avaient plus leurs clients et habitués. Après dix ans d’errance, ils furent placés dans ce coin près de leur ancien bastion. Un retour aux sources, plus ou moins, même si l’entourage a changé. « Il faut apprécier à juste titre la valeur du livre ». C’est ce que faisaient les lecteurs et écrivains. A un gouverneur du Caire qui se plaignait de cette présence de livres à même le sol, le journaliste Moustapha Amin a répondu : « Le livre posé sur le trottoir l’embellit ». Ce marchand comme bien d’autres vouent un respect pour le livre. L’un d’eux se souvient de ce que lui racontait son père : « Anouar Al-Sadate, alors qu’il était cadet de l’Ecole de guerre, venait avec son uniforme et se mettait à genoux à la recherche d’ouvrages. Il l’a raconté dans ses mémoires ».

Un marché bien enraciné historiquement, avec des livres aux prix modérés : un livre valant 60 ou 150 L.E. en librairie est vendu à 8 L.E. par exemple, en plus évidemment de la rareté : ouvrages épuisés. Mais d’où proviennent ces trésors ? Souvent, ils les achètent de revendeurs qui les ont acquis dans de vieilles maisons de l’aristocratie, dont les descendants n’ont pas la même passion, ou d’étrangers. Parfois, les portiers sont les dépositaires d’ouvrages dont ils ne connaissent pas la valeur et qu’un ancien locataire aura abandonnés.

Hag Ali a le regard inquiet, cependant. Non seulement on lit moins, mais les déplacements continuels font que « les gens perdent l’habitude de venir chez nous et ne savent plus notre emplacement ». Plus grave. « Des rumeurs courent depuis un an qu’on veut nous déplacer de  nouveau. Mais où ? Personne ne sait ». Ne faudrait-il pas considérer ce lieu comme faisant partie du patrimoine immatériel et donc devant être protégé ? .

Ahmed Loutfi
Chaïmaa Abdel-Hamid

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Des livres plein le bus

Les bibliobus, une initiative qui touche notamment jeunes et enfants, intègre les livres dans la vie des quartiers populaires.

A 35 kilomètres au nord de la capitale, sur la route d’Ismaïliya, se dresse Madinet Al-Salam, intégralement « la ville de la paix ». Ce n’est qu’un quartier assez populaire habité par les victimes du tremblement de terre qui, il y a 15 ans, étaient des sans-abri. Dans cette zone où le toc-toc passe pour maître surgit un bus de couleur rouge minutieusement orné. Il va se garer, pour des raisons de sécurité, à l’intérieur du stade, juste au niveau du terrain de jogging. « Lecteur d’aujourd’hui, bâtisseur de l’avenir », c’est avec ce logo que le bus se présente à ses hôtes. Il s’agit d’un bibliobus. Ce projet, lancé en 1990 par l’association Al-Réaya al-motakamela (la protection intégrée), vient aujourd’hui marquer le lancement d’une nouvelle édition du festival La lecture pour tous. « Nous avons un plan géographique précis qui a pour but de couvrir toutes les régions surtout populaires et éloignées du centre du Caire, non pas seulement en été mais aussi en hiver. On s’installe presque un mois dans chaque quartier », explique Mahmoud Qassem, responsable de la bibliothèque. Et ce jour, ils visent un bon nombre de jeunes. En moyenne 70 par jour, un nombre plus que raisonnable selon les responsables de cette bibliothèque qui ouvre ses portes 5 heures par jour, de 10h à 14h et de 17h à 20h.

Ce jour-là, à 18 heures, ils n’étaient que quelques dizaines. Il faut franchir cette porte pour voir ce qu’elle propose. L’ambiance est assez modeste en dépit de ces 6 500 livres sur les deux côtés internes de la voiture. Mais il s’agit de livres de tous genres, des contes pour enfants, des bandes dessinées, des ouvrages religieux, des romans, de la science fiction, de l’histoire et de l’informatique. De grands noms de la littérature arabe, comme Taha Hussein et Naguib Mahfouz, ont été ajoutés récemment à la collection. «Nous avons également des livres de cuisine, ce qui intéresse beaucoup les mères qui accompagnent leurs enfants », déclare le bibliothécaire Hamdi Sabet, relevant ainsi le caractère diversifié des livres. « Notre rôle ne se limite pas à la surveillance de la bibliothèque, nous portons un message et nous voulons bien le délivrer. Nous invitons donc les jeunes à venir nous rejoindre. Nous les aidons à choisir les livres, nous les surveillons de près, nous entamons même des relations d’amitié avec eux », explique-t-il. Mais c’est à l’extérieur du bus que se manifeste la véritable ambiance de la bibliothèque. Sur une dizaine de chaises en bois, des enfants sont installés, d’autres ont opté pour le gazon en l’absence de sièges. Sayed, 7 ans, a choisi Batman et Superman. Juste à côté, Karimane, une fillette de 12 ans, est en pleine concentration. Avec de petites lunettes vertes et son air pensif, elle plonge dans son roman. Difficile de l’interrompre. « Je viens ici pour passer deux heures de lecture par jour », dit-elle d’ailleurs. Ici, la lecture se fait le plus souvent sur place, car comme l’explique Sabet « seuls les enfants disposant d’abonnement au centre de jeunesse ou au club peuvent emprunter des livres ». Le projet attire visiblement les enfants du quartier. Hanane, avocate et mère de deux enfants dit : « Mes enfants refusent d’aller aux bibliothèques. Ils détestent être enfermés au milieu des livres pendant leurs vacances. Ce projet les encourage à lire sans contrainte ». C’est ce que confirme aussi Mohamad Al-Sayed, 15 ans : « L’ambiance est différente, la lecture est en plein air, contrairement aux bibliothèques traditionnelles qui ne me permettent pas de jouir d’un beau climat en lisant. Ici je respire ! », dit-il en ajustant sa casquette pour se protéger du soleil infernal. Cette chaleur d’été n’a pas empêché d’autres enfants de se lancer dans de nombreuses autres activités. Quelques-uns se réchauffent les muscles pour commencer leurs entraînements de karaté, alors que dans un autre coin, un match de foot vient de se lancer. « Il y a un temps libre entre les entraînements des enfants, nous préférons qu’ils passent un moment de lecture. Ici, c’est gratuit, ça convient à nos moyens contrairement aux autres bibliothèques qui nécessitent un abonnement mensuel », lance Manal, femme au foyer, avant de poursuivre sa causerie avec sa voisine Mona. Le bus-livre quittera dans un peu plus de 3 semaines Madinet Al-Salam en direction de Moqattam, un quartier aussi populaire. « C’est un projet très réussi qui a encouragé nos enfants à lire. Dommage que ça ne dure qu’un mois », regrette Mona .

Ch. A.-H.
Nora Dardir

 




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