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Lecture.
Les légendaires marchands du Sour d’Ezbekieh vont d’exil en
exil et constituent un îlot dans un espace où l’informel est
roi.
Les bouquinistes
en quête de survie
Pour
un néophyte ou pour un ancien qui ne s’est pas rendu sur les
lieux depuis quelque temps, il est difficile de se
retrouver, de se familiariser avec les lieux. Sour d’Ezbekieh
est un célèbre marché du livre d’occasion. Il a de
l’histoire, du charme et du prestige. De nombreux Cairotes
le comparaient avec orgueil aux quais de la Seine avec leurs
célèbres bouquinistes. Mais s’y rendre à présent, c’est
passer dans un véritable labyrinthe. La place Ataba,
toujours animée, est devenue un haut lieu de l’informel
allant de l’officiel, la laideur incarnée des nouvelles
bâtisses qui étouffent les quelques lieux restants abritant
des théâtres et celui des marchands à la sauvette,
vociférant et criant, et vendant mille et une choses dont on
ne peut distinguer la forme. Une fois franchi un grillage,
on est presque dans un autre monde. Un espace rectangulaire
renfermant quelque 130 kiosques où s’empilent des livres de
toutes sortes, de toutes les époques et de diverses langues.
La diversité est étonnante, mais on se rend compte que
chaque kiosque ou groupe de kiosques a sa spécialité :
livres de littérature, de sciences, d’art, de différentes
techniques et de religion.
La
clientèle reflète la même diversité, mais avec une majorité
de jeunes, des étudiants en grande partie à la recherche de
manuels scolaires bon marché.
Un
bouquiniste connu pour la vente d’éditions rares et
historiques se plaint : « Les jeunes viennent chercher
exclusivement ce que leurs profs leur recommandent et rien
de plus. Ils ne regardent pas plus loin que le bout de
leur nez ». Ne généralise-t-il pas trop ? Parce qu’un peu
plus loin, Sara, une jeune en deuxième secondaire, porte une
pile de livres qu’elle vient d’acquérir triomphalement,
laissant à son oncle le soin de marchander avec le vendeur.
Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, et en anglais. « J’aime la
littérature russe et la philosophie, mais pas trop la
politique », dit-elle. Difficile à croire, mais c’est vrai.
Elle explique que c’est une question de tradition. La maison
est bourrée de livres acquis dès son grand-père qui venait
lui aussi les chercher au Sour.
En fait,
c’est un haut lieu de l’Histoire. Aujourd’hui, il est
situé à quelques mètres de son emplacement traditionnel qui
lui a donné son nom. L’histoire a commencé en 1949,
lorsqu’un groupe de bouquinistes ambulants se sont rendus
chez le premier ministre wafdiste Moustapha Al-Nahhas pacha,
se plaignant d’être pourchassés par la municipalité et les
militaires anglais. Leurs doléances eurent de l’effet, le
ministre de l’Intérieur, Fouad Séragueddine pacha, leur a
accordé 13 permis de vente. Ils passaient les livres sous
les bras dans les cafés célèbres sous les arcades de la
place Ataba. En fin de journée, ils se reposaient à même le
sol à côté des grilles du jardin d’Ezbekieh. Progressivement,
ils s’y installèrent et le lieu fut quasiment appelé Sour
d’Ezbekieh pour la vente des livres. Les marchands
parvinrent à obtenir des permis en 1957.
Sabri
Al-Sergani, assis sur une pile de livres regardant les
ouvrages qu’il vend avec orgueil et exprimant sa fierté de
pouvoir lire en anglais et en français, bien qu’il ne soit
pas allé au-delà du secondaire, se souvient de l’exode qui a
eu lieu par la suite. En 1987, ils furent délogés et
installés rue Al-Azhar. Une traversée du désert pour eux
puisqu’ils n’avaient plus leurs clients et habitués. Après
dix ans d’errance, ils furent placés dans ce coin près de
leur ancien bastion. Un retour aux sources, plus ou moins,
même si l’entourage a changé. « Il faut apprécier à juste
titre la valeur du livre ». C’est ce que faisaient les
lecteurs et écrivains. A un gouverneur du Caire qui se
plaignait de cette présence de livres à même le sol, le
journaliste Moustapha Amin a répondu : « Le livre posé sur
le trottoir l’embellit ». Ce marchand comme bien d’autres
vouent un respect pour le livre. L’un d’eux se souvient de
ce que lui racontait son père : « Anouar Al-Sadate, alors
qu’il était cadet de l’Ecole de guerre, venait avec son
uniforme et se mettait à genoux à la recherche d’ouvrages.
Il l’a raconté dans ses mémoires ».
Un
marché bien enraciné historiquement, avec des livres aux
prix modérés : un livre valant 60 ou 150 L.E. en librairie
est vendu à 8 L.E. par exemple, en plus évidemment de la
rareté : ouvrages épuisés. Mais d’où proviennent ces trésors
? Souvent, ils les achètent de revendeurs qui les ont acquis
dans de vieilles maisons de l’aristocratie, dont les
descendants n’ont pas la même passion, ou d’étrangers.
Parfois, les portiers sont les dépositaires d’ouvrages dont
ils ne connaissent pas la valeur et qu’un ancien locataire
aura abandonnés.
Hag Ali
a le regard inquiet, cependant. Non seulement on lit moins,
mais les déplacements continuels font que « les gens perdent
l’habitude de venir chez nous et ne savent plus notre
emplacement ». Plus grave. « Des rumeurs courent depuis un
an qu’on veut nous déplacer de nouveau. Mais où ?
Personne ne sait ». Ne faudrait-il pas considérer ce lieu
comme faisant partie du patrimoine immatériel et donc devant
être protégé ? .
Ahmed
Loutfi
Chaïmaa Abdel-Hamid
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Des livres plein
le bus
Les bibliobus, une initiative qui touche notamment jeunes et
enfants, intègre les livres dans la vie des quartiers
populaires.
A 35 kilomètres au nord de la capitale, sur la route d’Ismaïliya,
se dresse Madinet Al-Salam, intégralement « la ville de la
paix ». Ce n’est qu’un quartier assez populaire habité par
les victimes du tremblement de terre qui, il y a 15 ans,
étaient des sans-abri. Dans cette zone où le toc-toc passe
pour maître surgit un bus de couleur rouge minutieusement
orné. Il va se garer, pour des raisons de sécurité, à
l’intérieur du stade, juste au niveau du terrain de jogging.
« Lecteur d’aujourd’hui, bâtisseur de l’avenir », c’est avec
ce logo que le bus se présente à ses hôtes. Il s’agit d’un
bibliobus. Ce projet, lancé en 1990 par l’association
Al-Réaya al-motakamela (la protection intégrée), vient
aujourd’hui marquer le lancement d’une nouvelle édition du
festival La lecture pour tous. « Nous avons un plan
géographique précis qui a pour but de couvrir toutes les
régions surtout populaires et éloignées du centre du Caire,
non pas seulement en été mais aussi en hiver. On s’installe
presque un mois dans chaque quartier », explique Mahmoud
Qassem, responsable de la bibliothèque. Et ce jour, ils
visent un bon nombre de jeunes. En moyenne 70 par jour, un
nombre plus que raisonnable selon les responsables de cette
bibliothèque qui ouvre ses portes 5 heures par jour, de 10h
à 14h et de 17h à 20h.
Ce jour-là, à 18 heures, ils n’étaient que quelques
dizaines. Il faut franchir cette porte pour voir ce qu’elle
propose. L’ambiance est assez modeste en dépit de ces 6 500
livres sur les deux côtés internes de la voiture. Mais il
s’agit de livres de tous genres, des contes pour enfants,
des bandes dessinées, des ouvrages religieux, des romans, de
la science fiction, de l’histoire et de l’informatique. De
grands noms de la littérature arabe, comme Taha Hussein et
Naguib Mahfouz, ont été ajoutés récemment à la collection.
«Nous avons également des livres de cuisine, ce qui
intéresse beaucoup les mères qui accompagnent leurs enfants
», déclare le bibliothécaire Hamdi Sabet, relevant ainsi le
caractère diversifié des livres. « Notre rôle ne se limite
pas à la surveillance de la bibliothèque, nous portons un
message et nous voulons bien le délivrer. Nous invitons donc
les jeunes à venir nous rejoindre. Nous les aidons à choisir
les livres, nous les surveillons de près, nous entamons même
des relations d’amitié avec eux », explique-t-il. Mais c’est
à l’extérieur du bus que se manifeste la véritable ambiance
de la bibliothèque. Sur une dizaine de chaises en bois, des
enfants sont installés, d’autres ont opté pour le gazon en
l’absence de sièges. Sayed, 7 ans, a choisi Batman et
Superman. Juste à côté, Karimane, une fillette de 12 ans,
est en pleine concentration. Avec de petites lunettes vertes
et son air pensif, elle plonge dans son roman. Difficile de
l’interrompre. « Je viens ici pour passer deux heures de
lecture par jour », dit-elle d’ailleurs. Ici, la lecture se
fait le plus souvent sur place, car comme l’explique Sabet «
seuls les enfants disposant d’abonnement au centre de
jeunesse ou au club peuvent emprunter des livres ». Le
projet attire visiblement les enfants du quartier. Hanane,
avocate et mère de deux enfants dit : « Mes enfants refusent
d’aller aux bibliothèques. Ils détestent être enfermés au
milieu des livres pendant leurs vacances. Ce projet les
encourage à lire sans contrainte ». C’est ce que confirme
aussi Mohamad Al-Sayed, 15 ans : « L’ambiance est
différente, la lecture est en plein air, contrairement aux
bibliothèques traditionnelles qui ne me permettent pas de
jouir d’un beau climat en lisant. Ici je respire ! », dit-il
en ajustant sa casquette pour se protéger du soleil
infernal. Cette chaleur d’été n’a pas empêché d’autres
enfants de se lancer dans de nombreuses autres activités.
Quelques-uns se réchauffent les muscles pour commencer leurs
entraînements de karaté, alors que dans un autre coin, un
match de foot vient de se lancer. « Il y a un temps libre
entre les entraînements des enfants, nous préférons qu’ils
passent un moment de lecture. Ici, c’est gratuit, ça
convient à nos moyens contrairement aux autres bibliothèques
qui nécessitent un abonnement mensuel », lance Manal, femme
au foyer, avant de poursuivre sa causerie avec sa voisine
Mona. Le bus-livre quittera dans un peu plus de 3 semaines
Madinet Al-Salam en direction de Moqattam, un quartier aussi
populaire. « C’est un projet très réussi qui a encouragé nos
enfants à lire. Dommage que ça ne dure qu’un mois »,
regrette Mona .
Ch. A.-H.
Nora Dardir
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