Hommage .
Politologue, directeur du CEDEJ depuis 2005,
Alain Roussillon vient de nous
quitter à l’âge de 55 ans. Il laisse une importante
contribution sur la problématique de la modernité arabe et
égyptienne.
Le milieu de la recherche en deuil
Le
dernier ouvrage qu’il a publié, en collaboration avec Fatima
Zahra
Zryouil, s’intitule Etre femme en Egypte, au Maroc et
en Jordanie. Mais l’analyse de la situation des femmes dans
ces pays y est en fait utilisée comme « révélatrice » d’un
certain état de fait, tremplin pour une étude globale des
sociétés citées.
Alain Roussillon rejoignait ainsi les préoccupations qui ont
toujours été les siennes, depuis le début de son parcours de
chercheur. Il s’est particulièrement consacré à la
problématique de la modernité dans les sociétés arabes,
surtout en Egypte, pays auquel il a consacré sa thèse de
doctorat. L’un de ses apports les plus originaux, intitulé
Identité et modernité, s’intéresse ainsi aux voyageurs
égyptiens au Japon, analysant à travers leurs écrits le
regard qu’ils portaient sur un pays « oriental » modernisé,
et leurs réflexions-miroir sur ce même processus dans leur
propre société. C’est également à travers cette
problématique qu’il portait un éclairage spécifique sur le
mouvement islamiste, et plus généralement sur « la pensée
islamique contemporaine » (2005), essayant de rendre
intelligible un monde dont la représentation est souvent
stéréotypée. Mais ses centres d’intérêt restaient très
divers ; récemment, il portait ainsi un regard critique sur
les « paradoxes de l’appropriation identitaire du patrimoine
». Il s’était intéressé également aux phénomènes de
migration, aux conséquences de la mise en application de
politiques libérales, entre autres en Egypte et en Algérie,
mais aussi à l’œuvre d’artistes égyptiens. Il a ainsi
dirigé, avec Christine Roussillon, un très beau livre
trilingue (français, anglais, arabe) sur le peintre
Abdel-Hadi Al-Gazzar.
S’il a à son actif un grand nombre d’ouvrages, ses collègues
se souviennent aussi de lui comme d’un chercheur du
quotidien, infatigable compilateur d’innombrables dossiers
de presse, traducteur inlassable. Chercheur au CNRS affecté
au CEDEJ (Centre d’Etudes et de Documentation Economique,
Juridique et sociale) depuis 1986, il en avait été le
directeur-adjoint entre 1992 et 1996. Il avait contribué à
donner vie à cette institution, à en faire ce qu’elle est
devenue aujourd’hui, avec son fonds de bibliothèque, ses
chercheurs et doctorants.
Né en 1952 d’une mère égyptienne et d’un père français,
Alain Roussillon a suivi tout son cursus en France avant de
débarquer en 1986 en Egypte. « Ses origines expliquent sans
doute le rapport privilégié qu’il avait à l’Egypte. Le
regard qu’il portait sur la société égyptienne n’était pas
celui d’un orientaliste », témoigne Samer Soliman,
enseignant à l’Université américaine du Caire. « Je le
connais depuis six ans », raconte Enrique Klaus, chercheur
au CEDEJ. « Il habitait à ce moment-là à Rabat, où il
dirigeait le Centre Jacques Berque, et il nous a fait une
conférence sur le Maroc. Mais on sentait que c’était l’Egypte
qui l’intéressait ».
Sa mort a été brutale et inattendue. Disparu trop tôt, Alain
Roussillon laisse chez ses collègues le souvenir d’un «
chercheur téméraire, teigneux, jamais satisfait d’une
réponse, toujours à vouloir affiner, aller plus loin », se
souvient Klaus. S’il était animé « d’une véritable envie de
comprendre et de faire comprendre », son écriture restait
souvent complexe et difficile d’accès aux néophytes. Son
attitude parfois provocante, qui se refusait à toute
complaisance envers les modes académiques, quelles qu’elles
soient, redoutant plus que tout le confort intellectuel et
l’absence de remise en question, faisait de lui ce
personnage qui n’avait aucune prédisposition à composer avec
les codes implicites et la diplomatie convenue de son milieu
professionnel.
Il le craignait tant, ce manque de souplesse, qu’il veillait
constamment au renouveau. C’était un homme « qui accordait
une attention particulière aux jeunes chercheurs, à ceux
dont il sentait qu’ils s’intéressaient réellement à la
recherche, sans pour autant tomber dans le paternalisme »,
raconte Iman Farag, l’une de ses collègues depuis près de
vingt ans. Alain Roussillon avait à cœur de passer le
relais, de responsabiliser les nouvelles générations. Comme
s’il avait déjà, lucidement, tout préparé pour le jour où il
ne serait plus physiquement présent .
Dina
Heshmat