Al-Ahram Hebdo, Idées | Alain Roussillon, Le milieu de la recherche en deuil
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 Semaine du 11 au 17 Juillet 2007, numéro 670

 

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Idées

Hommage . Politologue, directeur du CEDEJ depuis 2005, Alain Roussillon vient de nous quitter à l’âge de 55 ans. Il laisse une importante contribution sur la problématique de la modernité arabe et égyptienne. 

Le milieu de la recherche en deuil

Le dernier ouvrage qu’il a publié, en collaboration avec Fatima Zahra Zryouil, s’intitule Etre femme en Egypte, au Maroc et en Jordanie. Mais l’analyse de la situation des femmes dans ces pays y est en fait utilisée comme « révélatrice » d’un certain état de fait, tremplin pour une étude globale des sociétés citées.

Alain Roussillon rejoignait ainsi les préoccupations qui ont toujours été les siennes, depuis le début de son parcours de chercheur. Il s’est particulièrement consacré à la problématique de la modernité dans les sociétés arabes, surtout en Egypte, pays auquel il a consacré sa thèse de doctorat. L’un de ses apports les plus originaux, intitulé Identité et modernité, s’intéresse ainsi aux voyageurs égyptiens au Japon, analysant à travers leurs écrits le regard qu’ils portaient sur un pays « oriental » modernisé, et leurs réflexions-miroir sur ce même processus dans leur propre société. C’est également à travers cette problématique qu’il portait un éclairage spécifique sur le mouvement islamiste, et plus généralement sur « la pensée islamique contemporaine » (2005), essayant de rendre intelligible un monde dont la représentation est souvent stéréotypée. Mais ses centres d’intérêt restaient très divers ; récemment, il portait ainsi un regard critique sur les « paradoxes de l’appropriation identitaire du patrimoine ». Il s’était intéressé également aux phénomènes de migration, aux conséquences de la mise en application de politiques libérales, entre autres en Egypte et en Algérie, mais aussi à l’œuvre d’artistes égyptiens. Il a ainsi dirigé, avec Christine Roussillon, un très beau livre trilingue (français, anglais, arabe) sur le peintre Abdel-Hadi Al-Gazzar.

S’il a à son actif un grand nombre d’ouvrages, ses collègues se souviennent aussi de lui comme d’un chercheur du quotidien, infatigable compilateur d’innombrables dossiers de presse, traducteur inlassable. Chercheur au CNRS affecté au CEDEJ (Centre d’Etudes et de Documentation Economique, Juridique et sociale) depuis 1986, il en avait été le directeur-adjoint entre 1992 et 1996. Il avait contribué à donner vie à cette institution, à en faire ce qu’elle est devenue aujourd’hui, avec son fonds de bibliothèque, ses chercheurs et doctorants.

Né en 1952 d’une mère égyptienne et d’un père français, Alain Roussillon a suivi tout son cursus en France avant de débarquer en 1986 en Egypte. « Ses origines expliquent sans doute le rapport privilégié qu’il avait à l’Egypte. Le regard qu’il portait sur la société égyptienne n’était pas celui d’un orientaliste », témoigne Samer Soliman, enseignant à l’Université américaine du Caire. « Je le connais depuis six ans », raconte Enrique Klaus, chercheur au CEDEJ. « Il habitait à ce moment-là à Rabat, où il dirigeait le Centre Jacques Berque, et il nous a fait une conférence sur le Maroc. Mais on sentait que c’était l’Egypte qui l’intéressait ».

Sa mort a été brutale et inattendue. Disparu trop tôt, Alain Roussillon laisse chez ses collègues le souvenir d’un « chercheur téméraire, teigneux, jamais satisfait d’une réponse, toujours à vouloir affiner, aller plus loin », se souvient Klaus. S’il était animé « d’une véritable envie de comprendre et de faire comprendre », son écriture restait souvent complexe et difficile d’accès aux néophytes. Son attitude parfois provocante, qui se refusait à toute complaisance envers les modes académiques, quelles qu’elles soient, redoutant plus que tout le confort intellectuel et l’absence de remise en question, faisait de lui ce personnage qui n’avait aucune prédisposition à composer avec les codes implicites et la diplomatie convenue de son milieu professionnel.

Il le craignait tant, ce manque de souplesse, qu’il veillait constamment au renouveau. C’était un homme « qui accordait une attention particulière aux jeunes chercheurs, à ceux dont il sentait qu’ils s’intéressaient réellement à la recherche, sans pour autant tomber dans le paternalisme », raconte Iman Farag, l’une de ses collègues depuis près de vingt ans. Alain Roussillon avait à cœur de passer le relais, de responsabiliser les nouvelles générations. Comme s’il avait déjà, lucidement, tout préparé pour le jour où il ne serait plus physiquement présent .

Dina Heshmat

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