Entretien .
Sociologue, Al-Sayed Yassin
est un chercheur intéressé non seulement par les problèmes
qui se posent à son pays, mais aussi par ceux du monde de la
connaissance dans sa globalité. Il vient d’obtenir la plus
haute distinction de l’Etat, à savoir le prix Moubarak pour
les sciences sociales.
« Nous passons à une société de risques »
Al-Ahram
Hebdo : Vous avez obtenu le plus grand prix de l’Etat, le
prix Moubarak pour les sciences sociales. Quels sont
l’impact de ce prix et son importance pour vous ?
Al-Sayed Yassin :
J’ai obtenu le prix de mérite de l’Etat en 1996. J’étais
l’un des premiers de ma génération à l’obtenir et pour moi,
il représentait la qualification la plus importante de ma
carrière académique. Quant au prix Moubarak, il est venu à
un moment où je fête mes 50 ans de recherche académique.
Tous les ans, je sors un livre sur mes activités actuelles
de l’année. Cette année, j’ai décidé d’en faire plus et de
publier un livre sur l’analyse culturelle des relations
internationales pour fêter cet événement. Je suis d’autant
plus heureux que j’ai obtenu ce prix à ce moment précis de
ma vie.
— Alors que le prix Moubarak est venu par un concours de
circonstance fêter vos 50 ans de recherches, quels sont les
travaux que vous comptez entreprendre dans les prochaines
années ?
— Je pense que je vais m’atteler à un sujet qui sera le
pivot du XXIe siècle, celui d’une réflexion sur le système
mondial : sera-t-il un monde à pôle unique ou un monde à
plusieurs pôles ? Une réflexion qui me tient à cœur et qui
sera très importante pour le XXIe siècle. Certains
chercheurs américains ont cette idée folle que les
Etats-Unis vont continuer à diriger le monde pour l’éternité
et qu’il leur incombe d’empêcher par la force s’il le faut,
l’existence d’un autre pouvoir quelle que soit son
importance. Je trouve ce scénario fou car il est en
contradiction avec la logique de l’histoire. Surtout que les
Etats-Unis sont, comme le disent certains, l’Etat terroriste
par excellence qui menace le système mondial. Il y a un
autre paradigme en Chine dans les études stratégiques qui
pose la question d’une réflexion sur un monde à plusieurs
pôles. Dans cette réflexion, la Chine note l’existence de 8
pays qui seraient essentiels pour diriger le monde avec des
pays intermédiaires importants, comme l’Egypte, l’Inde, etc.
dans chaque continent. Donc, le monde ne sera plus dirigé
par une seule puissance comme c’est le cas maintenant. Cette
bataille à venir me fait beaucoup réfléchir. Je veux y
travailler profondément.
— Considérez-vous donc ce projet de travail comme le
prolongement du dialogue des cultures auquel vous
travaillez, il y a des années ?
— C’est une remarque importante. Je suis préoccupé par le
dialogue depuis 1990. Après la chute de l’Union soviétique,
s’est imposé le sujet des dialogues des cultures à la place
de celui du conflit idéologique. Au fil des ans, et à partir
des travaux de Huntington et de Khatémi s’est formée une
base de réflexion sur ce sujet mais je m’aperçus très vite
qu’il n’y avait pas de base théorique à ce sujet. J’ai
commencé à y travailler. Je l’ai appelé le dialogue des
cultures parce que nous vivons tous dans une même
civilisation, celle de la technologie et des connaissances
mais avec des cultures différentes. J’ai d’abord posé comme
première assise qu’il n’y a pas de culture meilleure qu’une
autre, et il n’est pas question de se mettre en position de
défense en tant qu’Arabe ou musulman. Un autre point très
important, c’est de laisser les tenants des différentes
cultures discuter de leurs problèmes culturels différents du
point de vue de la parité et de l’égalité devant la
connaissance.
— Mais alors comment déterminer les problèmes du XXIe siècle
?
— Les chercheurs y ont travaillé et moi aussi j’y ai
beaucoup réfléchi. Il faudrait tout d’abord mettre en place
un nouveau contrat entre l’homme et la nature et entre l’Etat
et les citoyens. Et dans le détail, de nombreux sujets
remontent à la surface, comme l’écart existant entre les
habitants et les ressources, l’apparition de nouvelles
maladies et le retour d’anciennes qu’on pensait disparues
comme la tuberculose, par exemple. Par ailleurs, comment
poser le problème de l’aspect ethnique de la mondialisation
? Ainsi la question ayant trait à l’apparition de la
démocratie, en passant par un régime dictatorial. Il y a 15
questions dont j’aimerais que chaque culture discute pour
mettre au point un vrai dialogue des cultures.
— On a l’impression qu’il y a une continuité dans votre
recherche depuis le début de votre carrière comme si les
bouts d’un puzzle se mettent en place.
— J’ai rénové mon projet de recherche en 1990. Il y a un
énorme écart entre mon travail avant 1990 et après 90 et ce,
à cause d’un événement important, à savoir la chute de
l’Union soviétique. On a divisé le monde en premier,
deuxième, et troisième mondes. Le deuxième monde ayant
chuté, il fallait réfléchir autrement. J’ai alors travaillé
sur la chute des anciens spécimens et l’émergence de la
mondialisation, des nationalismes empreints de pensée
religieuse. J’en ai fait un livre qui se présente comme un
manifeste scientifique La Révolution mondiale et la
conscience historique. Je change de sujets car il nous faut
constamment renouveler nos sujets à l’ère de la
mondialisation et de l’Internet. J’ai découvert l’importance
de la carte de la connaissance qui remplace le paradigme
ancien en attendant l’émergence d’un nouveau paradigme. Et
de là, l’importance de poser une nouvelle carte
internationale de la connaissance. Nous passons à une
société de risques qui se caractérise par le sida, la grippe
aviaire, le réchauffement de la planète, pour ne citer que
ceux-là et qui remplace la société de sécurité qui se posait
également dans la sécurité des frontières, ce qui n’est plus
le cas après le 11 septembre. Le monde change et nos défis
de recherche changent également .
Propos recueillis par Soheir Fahmi