Béheira.
Les habitants du village d’Al-Wafaïya se plaignent de la
pollution de l’eau courante, devenue impropre à la
consommation. Les responsables du gouvernorat, impuissants,
prétextent un manque de moyens. Reportage.
Le danger coule du robinet
Les
habitants du village d’Al-Wafaïya, situé à 280 km au
nord-ouest du Caire, vivent un drame au quotidien. Depuis
quelques semaines maintenant, l’eau courante présente une
couleur jaune foncé, une odeur nauséabonde et un goût
désagréable. « Nous avons tout de suite réagi auprès des
différents responsables locaux, et de l’Organisme de l’eau
potable dépendant du gouvernorat. En vain. Personne n’a pris
notre plainte au sérieux », affirme Ahmad Al-Saïdi, un
villageois. « La situation est grave car nous ne pouvons pas
acheter l’eau autre part, les points de vente sont trop
éloignés et en plus, les épiciers de notre village ne
vendent pas d’eau minérale et il est difficile d’acheter
l’eau car notre gouvernorat est l’un des plus démunis du
Delta égyptien », poursuit-il.
Les analyses effectuées par le laboratoire chimique de
Damanhour (une ville du gouvernorat de Béheira) ont
finalement donné raison aux villageois. L’eau potable est
gravement polluée. Les chiffres le montrent : le degré de
salinité est de 618,5/mg/litre, quant à l’alcalinité, elle
s’élève à 220/mg/litre. En ce qui concerne les déchets
solides, ils les évaluent à 460/mg/litre3. Des niveaux de
pollution qui dépassent de loin les normes du décret no 108
de l’année 1995 estimées à 12 mg/litre pour la salinité.
L’alcalinité, elle, ne doit pas exister dans l’eau du
robinet. Elle est restée présente dans l’eau du Nil et dans
les canaux sans dépasser les 120 mg/litre, mais avec une
présence minimale nécessaire de 20 mg/litre.
La station d’eau qui alimente cinq villages, dont Al-Wafaïya,
est restée un mois à l’arrêt en raison de l’unité mécanique
d’un des puits, tombée en panne. « Pour fonctionner, la
station avait besoin que deux puits pompent ensemble pour
pouvoir tirer l’eau, car avec un seul puits, la station ne
peut pas fonctionner », se justifie l’un des responsables
travaillant auprès de l’Organisme de l’eau ayant requis
l’anonymat. La situation s’aggravant de jour en jour, les
villageois ont mené eux-mêmes l’enquête et ont découvert la
causse du problème. Ils avancent une autre théorie : la
pollution de l’eau provient de l’oxydation des canalisations
dont l’âge dépassait les 40 ans. « Les canalisations sont en
amiante, une matière dangereuse et cancérigène qui a disparu
du monde entier, sauf des pays du tiers-monde », déplore
Mohamad Abou-Ghazala, membre du Conseil local du gouvernorat
de Béheira. Il ajoute que les ouvriers ne déploient aucun
effort pour nettoyer les réservoirs d’eau. Ainsi, des
sédiments et des souillures s’accumulent et par conséquent,
la santé des villageois en est affectée.
Le comportement des citoyens mis en cause
La
négligence du gouvernement n’est apparemment pas la seule
raison de la pollution de l’eau du village, le comportement
des citoyens est également mis en cause. Le manque de
sensibilisation les rend incapables de sentir la dangerosité
de certains actes qu’ils considèrent comme normaux. A
l’entrée du village, le long du lac nommé Al-Haguer, il
n’est pas rare de voir quelques carcasses d’animaux jetées
au bord du lac. Juste à côté, les paysannes font la
vaisselle, d’autres lavent le linge. A quelques pas, un
fermier baigne ses veaux, un autre lave les tuyaux
d’irrigation ou encore ceux ayant servi aux pesticides en
tous genres ... Viennent s’ajouter à tout cela toutes formes
de déchets solides qui s’accumulent sur les bords du lac.
Sans oublier que le lac Al-Haguer reçoit également l’eau des
égouts, et représente la seule source d’irrigation du
village.
« 10 % des maisons n’ont pas de réseaux d’eau potable,
d’autres souffrent de l’insuffisance de l’eau qui est coupée
quotidiennement de 22h à 6h en été, et de 18h à 6h en hiver.
De plus, l’eau est noire ... », explique un paysan. « Chaque
semaine, un de mes enfants tombe malade. Nous sommes
régulièrement obligés de parcourir plusieurs kilomètres à
pied pour se rendre au centre médical le plus proche situé
dans un autre village. Le médecin nous répète toujours que
c’est à cause de la pollution de l’eau », avoue un paysan.
Les responsables, quant à eux, avancent toujours le même
prétexte : le village ne figure pas encore sur les plans de
développement du gouvernement ... Quelque 5 000 autres
villages sont aussi sur cette liste d’attente. Et
d’expliquer ce retard en matière de développement par le
manque de moyens. « Le plan actuel prévoit l’installation de
stations d’épuration de l’eau mais pas un réseau d’égout. Ce
dernier coûte au moins 13 millions de L.E., somme que nous
ne possédons pas. Et même si elle était en notre possession,
nous l’aurions sans doute consacrée à la construction
d’écoles ou de centres médicaux ! », assure un responsable
dans le gouvernorat de Béheira, ayant requis l’anonymat. Il
ajoute pour lot de consolation que ce problème ne touche pas
seulement les villages d’Egypte, mais aussi la capitale. «
Certains quartiers populaires du Caire souffrent des mêmes
problèmes », conclut-il avec indifférence.
Bien que l’ex-premier ministre Atef Ebeid ait décidé de
débloquer 121 millions de L.E. par an pour l’aménagement des
gouvernorats, la population de ces derniers assure que rien
n’a changé sur le terrain. Selon eux, les responsables se
contentent de déclarations en grande pompe pour la presse
qu’ils oublient le jour même.
Pourtant, les besoins du village sont nombreux : un réseau
d’égout, une station d’épuration, un système de gestion des
déchets … et avant tout, une campagne de sensibilisation.
Tout cela nécessite une volonté politique énorme, et des
sommes tout aussi faramineuses. Face à cette situation, les
habitants n’ont que deux solutions : s’adapter ou se
déplacer vers la capitale avec le lot de problèmes
qu’implique l’exode rural.
Manar
Attiya