Subvention . Une société publique vient d’être créée afin de gérer la distribution du pain et des bonbonnes de gaz subventionnés par l’Etat. L’objectif est de lutter contre le marché noir.

 

Au secours des plus méritants

« Je suis arrivée un peu en retard ; du coup, je n’ai pas trouvé de galettes de pain à 5 piastres à la boulangerie. Que faire pour nourrir mes enfants ? Je ne sais plus », se lamente Fahima Mohamad, femme de ménage, qui est obligée d’aller à 6 heures du matin acheter son pain subventionné. Elle achète chaque jour 10 galettes. « C’est désormais le seul produit de base dont le prix n’a pas augmenté », ajoute-t-elle.

Le cas de Fahima n’est pas exceptionnel puisqu’un Egyptien sur cinq peine à se procurer de quoi manger. Leur assurer des aliments subventionnés est donc le tracas du gouvernement. Ce dernier a donc élaboré un plan pour mieux cibler les subventions et afin qu’elles profitent uniquement aux plus démunis.

Dans ce contexte, une nouvelle société récemment créée est chargée de la distribution du pain et des bonbonnes de gaz. Elle doit commencer ses activités vers mi-juillet. La nouvelle entité, dénommée Société des Egyptiens pour la distribution et les services, est dotée d’un capital de 50 millions de L.E., partagé entre 4 actionnaires publics : la banque Nasser en est le principal actionnaire avec 60 % des actions. La banque Al-Ahli en possède 20 % et le Fonds social du développement et l’Organisme d’approvisionnement se partagent le reste, soit 20 %.

La création de cette société a pour objectif premier de séparer la production et la distribution de ces deux biens  pour limiter l’échange de ces deux biens sur le marché noir.

La galette de pain, produit alimentaire le plus subventionné, est vendue à 5 piastres, alors qu’elle coûte plus de 10 piastres. Cela implique une dépense au gouvernement de quelque 9 milliards de L.E., soit deux tiers des ressources gouvernementales allouées aux subventions alimentaires.

Pour le produire, le ministère de la Solidarité sociale accorde des quotas de farine subventionnée aux 17 500 boulangers producteurs de galettes. Ayman Al-Toukhi, directeur du projet de la distribution du pain auprès du ministère de la Solidarité sociale, explique que certains propriétaires de boulangerie revendent une partie de leur quota de farine subventionnée sur le marché noir. « 100 kilos de farine subventionnée transformée en pain ne leur rapportent que 10 L.E., alors que vendus sur le marché noir, ils rapporteront 40 L.E. », renchérit Al-Toukhi.

Les bonbonnes de gaz, elles, coûtent au gouvernement quelque 1,5 milliard de L.E. par an, pour être vendues aux Egyptiens à 2,5 L.E. seulement. Or, il s’est avéré que la plupart des personnes les achètent chez un commerçant intermédiaire à un prix variant entre 6 et 10 L.E. selon le quartier. C’est-à-dire que c’est le commerçant bénéficiant des subventions qui cumule les profits, sans que le consommateur en profite. 

Pour mettre fin à ces pertes d’argent, la société sera chargée d’acheter des bonbonnes de gaz auprès des producteurs à 2,5 L.E. l’unité, pour les revendre ensuite au public à 6 L.E., réservant ainsi les profits au gouvernement. La société va de plus monopoliser la distribution du pain. Ayman Al-Toukhi explique que les boulangers seront ainsi privés du droit de vendre les galettes de pain directement au public. « Leur rôle sera désormais de produire des quotas de galettes à partir de la farine subventionnée. Le pain sera ensuite acheté par la nouvelle société qui va le revendre dans les quartiers les plus pauvres ».

Il ajoute que pour éviter les longues queues matinales et assurer la présence du pain toute la journée, les boulangeries se partageront la production sur 3 périodes. « Il y a vraiment un problème de mauvaise gestion du temps chez les boulangers. Il existe 30 boulangeries dans le quartier de Ezbet Al-Haggana. 29 produisent le pain le matin et une seule dans le soir », souligne Saïd Al-Alfi, un responsable auprès du ministère de la Solidarité sociale. Ayman Al-Toukhi, lui, ajoute pour sa part que « les études effectuées par le ministère ont prouvé qu’il existe un problème de mauvaise distribution géographique du pain ». Il dévoile que la société entamera ses activités dans 4 gouvernorats (Le Caire, Alexandrie, Suez et Béheira) et que le plan sera généralisé aux autres gouvernorats dans deux ans.

 

Plan contesté

« Mais pourquoi commence-t-on par ces gouvernorats les moins pauvres ? », s’interroge Chérine Al-Chawarbi, économiste à la Banque mondiale. « Cette nouvelle société aurait dû profiter du plan de la pauvreté élaboré par la Banque mondiale et selon lequel 95 % des pauvres se trouvent dans les gouvernorats de Haute-Egypte », dit-elle. Avant d’ajouter que la société doit, de plus, annoncer sa stratégie pour déterminer les quotas des familles les plus pauvres. D’après une étude sur le sujet, publiée par le Centre égyptien pour les études économiques (ECES), le pain est disponible sans quotas aussi bien pour les pauvres que pour les riches. Selon cette étude, seul le tiers du pain et de la farine subventionnés parviennent aux pauvres, et le reste, les plus riches en profitent.

L’économiste de la Banque mondiale exprime aussi son inquiétude vis-à-vis du monopole de la distribution par une seule entité publique. « Ce monopole signifie le transfert de la corruption du niveau des boulangers à un niveau supérieur. L’expérience a prouvé l’échec de ce type d’administration. Par exemple, les dirigeants de la société Al-Ahram, l’unique chaîne de vente des produits alimentaires subventionnés dans les années 1970, retenaient ces biens pour les vendre sur le marché noir », rappelle Al-Chawarbi. Opinion partagée par Samir Radwane, directeur du Conseil égyptien de la compétitivité. Il appelle à l’intervention du secteur privé et incite le gouvernement à remplacer les produits subventionnés par des subventions en espèces. « Je reconnais que cela est très difficile à l’heure actuelle. Mais il faudra appliquer cela dans les 10 prochaines années », explique-t-il. La Banque mondiale estimait, il y a deux ans, que le montant des subventions publiques s’élèverait à 1 400 L.E. par famille et par an .

Dahlia Réda

Gilane Magdi