Pakistan.
La crise de la Mosquée rouge semble être la confrontation la
plus spectaculaire entre le président Musharraf et les
islamistes. Cette violence chronique, qui déstabilise le
pays, menace l’avenir du général à l’approche des
présidentielles.
Musharraf dans une nouvelle épreuve de force
Avec
l’ouverture d’une nouvelle page de la lutte entre le
président Pervez Musharraf et les islamistes, le Pakistan
plonge de plus en plus fort dans l’abîme de la violence.
Mais, jamais la confrontation n’était aussi poussée comme
elle l’est cette fois-ci, en plein cœur de la capitale, non
loin des enclaves diplomatiques, et à moins d’un kilomètre
de la résidence du président. Tout au long de cette semaine,
de graves affrontements s’étaient intensifiés entre les
forces pakistanaises et les islamistes retranchés dans la
Mosquée rouge fondamentaliste d’Islamabad. Ces derniers
obéiraient à des militants proches d’Al-Qaëda, selon des
sources sécuritaires. Depuis le début des affrontements le 3
juillet, le bilan officiel parle de 24 morts, alors que le
chef des irréductibles encore retranchés dans la mosquée,
Abdul Rashid Ghazi, a quant à lui affirmé, dimanche, que 335
personnes avaient perdu la vie.
Bien que le général Pervez Musharraf ait menacé, dimanche,
de mort ceux qui refuseraient de se rendre, Abdul Rashid
Ghazi a défié ouvertement le président : « Nous sommes prêts
à ce que nos têtes soient coupées mais notre sang ne coulera
pas en vain. Il apportera la révolution islamique dans ce
pays. Notre martyre va déraciner ce système diabolique » , a
promis dimanche Abdul Rashid Ghazi.
Or, lundi, la crise a commencé à prendre un tournant plus
dangereux, après la mort, la veille, d’un colonel qui
pourrait pousser les autorités à durcir le ton. Aussi, le
président pakistanais a-t-il réuni, lundi, les services de
sécurité, renforçant l’hypothèse d’un assaut imminent contre
la mosquée. Le président avait jusqu’à présent ordonné à ses
troupes de ne pas lancer de raid contre la mosquée,
craignant pour les femmes et enfants retenus en tant que «
boucliers humains » par les islamistes retranchés, selon les
autorités. Dans une tentative de contenir la crise et
d’éviter un assaut, des religieux pakistanais proches des
milieux islamistes ont tenté, lundi, une médiation de la
dernière chance entre les radicaux retranchés dans la
mosquée et les forces gouvernementales. Parallèlement, une
vingtaine de milliers de personnes ont manifesté, le même
jour, dans le district de Bajour, au sein de la zone tribale
pakistanaise, en soutien aux islamistes assiégés dans la
mosquée.
Depuis longtemps, la Mosquée rouge, considérée comme un
sanctuaire des Talibans, défie ouvertement les autorités
pakistanaises. Ses quelque 10 000 étudiants militent pour
l’application de la charia, mènent des opérations de «
talbanisation » et n’ont pas l’intention d’abandonner la
guerre sainte. Fondée en 1963 au cœur de la capitale, la
Mosquée rouge a résolument opté, dès les années 1980, pour
une idéologie fondamentaliste. En effet, l’entêtement des
islamistes en plein cœur d’Islamabad inquiète fort les
observateurs : « C’est la première fois que les islamistes
agissent assez rudement en plein cœur de la capitale. Leur
menace est un message assez ferme à Musharraf, dont la
résidence est à moins d’un kilomètre, pour sa politique
contre le terrorisme », s’inquiète Moon Ashir, professeur de
sciences politiques à Islamabad, estimant que le président
Musharraf fait exprès de faire durer cette crise pour faire
d’une pierre deux coups : « Etouffer la colère du peuple
suscitée par le limogeage du juge Chaudhry, l’ex-président
de la Cour suprême, le 9 mars dernier. Et prouver aux
Etats-Unis qu’il fait de son mieux pour contrer l’influence
islamiste dans le pays », ajoute l’expert. Samedi, la police
pakistanaise a également pris le contrôle d’une école
coranique liée à la Mosquée rouge, arrêté des dizaines
d’étudiants et les a transférés vers une destination
inconnue.
Entre le marteau et l’enclume
Malgré tous ces efforts déployés pour contrer la montée des
islamistes dans le pays, Musharraf ne réussit ni à étouffer
le mouvement fondamentaliste, ni même à satisfaire les
Etats-Unis qui lui demandent toujours de faire plus. Face à
ce dilemme, le général ne trouve qu’une option : souffler le
chaud et le froid et tenter de tenir le bâton du juste
milieu. « Tantôt, il frappe les islamistes d’une main de
fer, tantôt, il leur laisse les mains libres pour ne pas
s’attirer leur colère. Mais, il ne parvient plus à maintenir
le juste équilibre entre les deux forces qui le tiraillent
sans merci : Washington et les islamistes. Il tente de jouer
sur tous les registres car il ne peut pas sacrifier l’un des
deux camps, dont il a infiniment besoin. D’une part, il
profite tant du soutien de Washington qui lui procure aides
militaires et économiques, outre le soutien qu’il lui
procure sur le dossier cachemiri face à l’Inde, etc. En même
temps, le général ne peut pas se passer complètement des
islamistes ni les frapper à l’infini car il sait bien qu’ils
constituent une large base sociale et il aura besoin de leur
soutien lors des présidentielles prévues à la fin de l’année
ou au début 2008 », analyse le Dr Hicham Omar, professeur à
la faculté de sciences économiques et politiques de
l’Université du Caire. L’analyse du Dr Hicham trouve sa
crédibilité dans les récents événements. Vendredi dernier,
un tir d’arme automatique a eu lieu, après le décollage
depuis une base militaire de l’avion du président Musharraf,
mais l’avion n’a pas été touché. Il s’agit de la troisième
tentative d’assassinat visant le président de la part des
islamistes liés à Al-Qaëda, qui lui reprochent de s’être
rallié à la « guerre contre le terrorisme » lancée par les
Etats-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre.
Selon les observateurs, le président est sur une pente
difficile et risque beaucoup à l’approche des
présidentielles prévues à la fin de l’année ou au début 2008
: graves crises internes, unification sans précédent d’un
mouvement d’opposition civile et intransigeance sans faille
des islamistes à poursuivre leur lutte. Dos au mur,
Musharraf tente de boucher tous les fronts qui pourraient
menacer son avenir politique : « D’une part, il contrôle
l’armée d’une main de fer de peur qu’un coup d’Etat ne
vienne le renverser, comme il l’a fait lui-même en 1999.
D’autre part, il a éloigné toutes les figures de proue qui
pourraient bien le substituer à la tête du pays pour qu’il
reste l’unique candidat crédible aux élections. Ainsi,
avait-il évincé Benazir Bhutto et Nawaz Sharif et ne leur a
jamais autorisé à regagner le pays. Et entre-temps, il
souffle le chaud et le froid », explique le Dr Omar. Dans
une tentative de mettre fin au régime de Musharraf, une
conférence des chefs de l’opposition pakistanaise s’est
terminée, dimanche à Londres, par des appels à la démission
du président pakistanais Pervez Musharraf et au retour des
anciens premiers ministres Benazir Bhutto et Nawaz Sharif.
Ces appels pourront-ils se concrétiser un jour ou
demeureront-ils de l’encre sur papier dans un pays gouverné
d’une main de fer ? .
Maha
Al-Cherbini