Consommation. Les centres
commerciaux sont l’un des nouveaux visages de l’urbanisme
cairote. Ils engendrent un mode de vie à l’occidentale.
Les malls
relookent Le Caire
Madinet
Nasr, au nord-est de la
capitale. Avec ses deux millions d’habitants, le
quartier est à l’image de ce nouveau Caire qui s’urbanise à
coup d’investissements arabes, notamment saoudiens.
En quinze ans, huit centres commerciaux, ou « shopping
malls », ont été bâtis dans
cette zone. Au carrefour des routes qui mènent aux villes
nouvelles d’Al-Chorouq, d’Al-Obour
et d’Al-Rihab, le site est
stratégique.
Le gigantesque complexe City Stars est l’un des plus grands
projets commerciaux saoudiens en Egypte. Hôtels, boutiques,
tours résidentielles et bâtiments administratifs, le
complexe surprend par sa grandeur. Avec ses colonnades
ornées de feuilles de lotus couleur sable et ses palmiers
plantés devant le bâtiment, le complexe City Stars ne passe
pas inaperçu. Il est 22 heures et les Cairotes arrivent
encore dans ce temple pharaonique moderne. Pour faire leurs
achats, voir un film ou tout simplement boire un verre.
Trois hommes d’une quarantaine d’années boivent un café à
l’Alfredo. Hossam, un architecte
âgé de 43 ans, est séduit par le lieu. « C’est la première
fois que je viens ici. C’est très fonctionnel car tous les
services sont réunis ». Ses amis, Mohamad et Ahmad, sont
ingénieurs. Ils viennent d’Alexandrie et découvrent le
centre de cinq étages. « Je ne suis pas un client régulier
des centres commerciaux, mais parfois je m’y rends pour
retrouver des amis », dit Ahmad. Le Caire traditionnel
s’efface devant Le Caire moderne. Le Stars
Center abrite des boutiques de
marques internationales comme Mango,
Guess, Morgan, Givenchy, des
restaurants, des cafés, treize salles de cinéma. Et même un
parc d’attraction pour enfants !
La famille de Yousri
Fadali préfère acheter ici les
vêtements pour leur garçon de deux ans, Hussein. «
Yousri et moi aimons bien venir,
explique Maha, une jeune mère au foyer. Tout y est
disponible ». Le mari approuve : « Je suis un marchand de
meubles et je travaille beaucoup. Faire mes courses ici me
permet de gagner du temps et m’évite de me déplacer
d’un magasin à l’autre en voiture. Dans les années 1950 et
1960, chaque village, rue ou ruelle avait ses
baqqals (épiciers). On y allait
à pied pour acheter ce dont on avait besoin », explique
l’urbaniste Milad Hanna. Les
centres commerciaux sont apparus avec l’ouverture économique
et la libération de la femme.
Un costume à 1 000 euros
Gamal
Amer, urbaniste et architecte, préfère mettre l’accent sur
les investissements étrangers, arabes principalement. Le
plus ancien centre commercial au Caire, le
Yamama
Center, a été construit en 1989 grâce à un
financement saoudien.
A la même époque, des milliers d’Egyptiens partaient chaque
année travailler vers les pays du Golfe. Ils en sont revenus
avec le mode de consommation saoudien, calqué sur celui des
Américains : des courses en quantité dans des centres
commerciaux à plusieurs étages. Dans les
allées du City Stars, un costume de marque peut monter
jusqu’à 6 000 livres égyptiennes ou 1 000 euros. Soit un an
de salaire moyen en Egypte.
Un prix qui ne semble pas inquiéter
Mona, 45 ans, ni sa fille voilée, au piercing sur le
nez. « Je viens surtout ici pour suivre la mode », dit la
mère, visiblement soulagée que sa fille rencontre ses amies
dans un lieu fermé et sûr.
« Le développement de gigantesques centres commerciaux
entraîne une ghettoïsation de la société égyptienne »,
s’inquiète Gamal Amer. Une
ségrégation géographique encore plus marquée entre les
classes sociales aisées et pauvres. Mais pour
Yohanssen
Eid, sociologue, « les centres commerciaux sont des
lieux de mixité sociale ». Des lieux où les gens se côtoient
et passent du temps, sans forcément acheter quelque chose. A
terme, ces complexes commerciaux risquent cependant de
menacer les petits artisans de quartier.
Sherine
Mounib et
Rime Tork (Egypte)